‹ De la vocation sacerdotaleChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La définition de la vocation telle que nous venons de la donner étant admise, une question d'une importance capitale, et dont tout ce qui va suivre suppose la solution, se présente à résoudre. Existe-t-il des vocations dans le sens restreint et rigoureux que les théologiens assignent à ce mot ? En d'autres termes, est-il vrai que Dieu ait, de toute éternité, statué, par un décret, la place précise que chaque créature sortie de ses mains devrait occuper dans le monde ?

S'il s'agit des êtres inférieurs qui, nécessités dans leurs actes , subissent fatalement

les lois imposées à leur activité, la réponse à cette question ne peut être douteuse. Quiconque croit à Dieu et à sa Providence doit admettre qu'il y a, pour chacun des êtres qui composent ce monde visible, une destination providentielle, éternellement voulue et fixée par le décret même de leur création. Il n'y a pas un astre au ciel , pas un grain de sable dans la mer, pas un insecte, un brin d'herbe, un atome de poussière sur la terre qui n'ait sa place marquée dans l'univers, qui n'ait son rôle dans le plan de la création, qui ne tende, à sa manière , à la fin que Dieu a voulu atteindre en créant le monde. Car Dieu, opérateur très sage, s'est proposé un but dans toutes ses œuvres. Chaque créature a donc, dans la pensée divine, une fin; le monde, considéré dans son ensemble, a aussi la sienne , résultante des fins particulières qui doivent concourir à la réaliser.

Ainsi, quoique, dans le sens strict du mot, on ne puisse pas dire que les êtres sans raison soient appelés de Dieu , le concept de

vocation, tel que nous l'avons formulé, se vérifie pourtant par rapport à eux. C'est ce que, dans un magnifique langage, exprimait le prophète, lorsqu'il disait : Stellae vocatae sunt, et dixerunt : Adsumus, et luxerunt ei cum jucunditate, qui fecit illas (i).

Mais au-dessus des êtres dont nous venons de parler se placent les êtres doués de raison et de liberté , qui j eux aussi , doivent concourir, et d'une manière plus parfaite encore, à Tordre général. A eux surtout, dans le langage ordinaire, s'applique le concept de vocation. Ce concept a-t-il, en ce qui les concerne, une réalité? Ont-ils une vocation proprement dite ? Dieu , par un décret éternel et immuable, auquel ils ne pourraient contrevenir sans se rendre coupables, leur a-t-il assigné la direction qu'ils doivent donner à leur vie ? ou bien faut-il dire que Dieu, les ayant créés libres, leur a laissé le choix d'un état de vie , n'imposant à leur liberté que

(i) Baruch., III, 34-5$.

l'obligation d'accomplir les préceptes de la loi morale ?

Cette question est complexe, et ne peut être résolue qu'au moyen de plusieurs distinctions.

Les directions que peut prendre la vie de l'homme sur la terre, et dont nous avons uniquement à nous occuper ici, sont multiples. Il y a d'abord une direction générale commune à tous les hommes, en vertu de laquelle, par l'accomplissement du devoir, ils tendent à une même fin qui est le salut. Mais, pour parvenir à cette fin, trois voies différentes, trois états de vie se présentent : l'état laïque, l'état religieux et le sacerdoce. Enfin , en chacun de ces états , il faut distinguer les mille nuances que déterminent les professions diverses que peut exercer, dans son état, un laïque, un religieux, un prêtre.

Appliquant à ces directions de vie la question proposée , il y a Heu d'examiner si le choix entre les unes et les autres ne dépend que de la volonté de chacun , ou si une vo-

lonté supérieure, un décret divin, doit le diriger dans ce choix. Cela revient à demander s'il y a pour chaque homme, au sens expliqué plus haut : i° une vocation générale, 2° une vocation spéciale, 30 une vocation très spéciale.

Article premier.

De la vocation générale.

Nous entendons par vocation générale, le décret éternel par lequel Dieu appelle tous les hommes au salut.

L'existence de ce décret ne peut être l'objet d'un doute. Dieu a créé l'homme pour une fin. Or, les lumières de la raison, aussi bien que les enseignements de la foi, nous apprennent que c'est Dieu connu, aimé, servi et finalement possédé, qui est cette fin. Telle est la loi imposée à tous les hommes. Loi rigoureuse, absolue, dont la violation serait un crime et exposerait celui qui s'en rendrait coupable aux plus sévères châtiments.

Mais non seulement Dieu, par son décret éternel, impose à l'homme l'obligation de tendre à lui comme à sa fin, il lui prescrit encore les moyens qu'il est tenu de prendre pour y parvenir. Il faut i° qu'il soit fidèle à observer les lois morales que la conscience nous révèle, et dont le décalogue est un admirable résumé. Il faut 2° qu'il soit chrétien, c'est-à-dire qu'introduit par le baptême dans l'Église fondée par Jésus-Christ il croie les dogmes qu'elle enseigne, il participe aux sacrements dont elle a la dispensation , il vive dans la subordination aux puissances qui la gouvernent au nom de son divin fondateur.

La Théologie catholique démontre ces vérités par des preuves péremptoires dont l'exposition ne saurait trouver place ici.

Nous pouvons donc conclure qu'il faut admettre l'existence d'une vocation générale, en vertu de laquelle tous les hommes sans exception sont appelés au salut éternel par la profession de la vie chrétienne dans T Église catholique. Vocation obligatoire à laquelle,

depuis la promulgation de la loi évangélique, nul ne peut se soustraire.

Article II.

Des vocations spéciales.

Nous avons dit que, pour atteindre la fin à laquelle ils sont tous appelés et qui constitue la vocation générale, les hommes voient s'ouvrir devant eux trois voies différentes : l'état laïque, la vie religieuse et le sacerdoce.

L'état laïque est la condition commune dans laquelle est appelée à vivre l'immense majorité des hommes. Il s'impose à quiconque n'a pas des raisons spéciales de croire qu'il doit en embrasser un autre. Les obligations auxquelles le laïque est astreint sont simples. C'est, outre la fidélité aux devoirs généraux de la vie chrétienne, l'accomplissement de ceux qui résultent de l'emploi ou de la profession.

La vie religieuse est une exception à la loi

commune. Elle a pour base essentielle un vœu par lequel l'homme s'engage à l'observation non seulement des préceptes , mais aussi des conseils évangéliques, spécialement par la pratique des trois vertus de chasteté, de pauvreté et d'obéissance.

Le sacerdoce est une exception plus spéciale encore. Il est constitué par un sacrement qui , en imprimant à celui qui le reçoit un caractère indélébile, le consacre irrévocablement au service des saints autels et lui confère des pouvoirs que nul autre n'a le droit d'exercer.

On peut se demander s'il y a pour chacun de ces trois états une vocation proprement dite et entendue dans le sens théologique du mot. En d'autres termes , si Dieu , en tirant chaque homme du néant et en l'appelant à l'existence , a statué par un décret absolu et impératif que celui-ci serait laïque, celui-là religieux et cet autre prêtre.

Deux questions se présentent donc à résoudre : i° y a-t-il une vocation sacerdotale ?

2° Y a-t-il une vocation religieuse ? Ces deux questions résolues, la question des vocations laïques le sera par là même.

D'après un système soutenu dans ces derniers temps , mais qui n'a trouvé faveur qu'auprès d'un bien petit nombre, l'hypothèse des vocations spéciales est une conception pieuse, mais chimérique et sans fondement. Dieu appelle tous les hommes à faire leur salut dans l'Église; voilà tout. Quant au choix d'un état de vie, il le laisse à la libre disposition de chacun. Ce n'est pas à dire que ce choix, pour être légitime, ne soit soumis à aucune règle. Il s'agit d'une détermination importante, l'une des plus importantes dans la vie d'un homme. Elle ne doit donc être prise qu'avec maturité et réflexion. Au reste les conditions qu'elle exige sont les mêmes, qu'il s'agisse du sacerdoce ou de toute autre carrière. Dans ce système, comme on

le voit, le choix d'un état de vie rentre dans la catégorie des autres actions morales bonnes ou mauvaises auxquelles nous nous portons, actions que Dieu dirige par des règles que nous ne pouvons violer sans péché, qu'il gouverne par son concours, et dont sa Providence , tout en respectant notre liberté, se sert pour les faire servir à la réalisation du plan qu'il a conçu.

Nous dirons plus tard ce qu'il peut y avoir de soutenable dans l'opinion que nous venons d'exposer. En ce qui concerne le sacerdoce, nous n'hésitons pas à dire, d'accord en cela avec l'unanimité des théologiens, qu'elle doit être rejetée comme fausse et téméraire. En conséquence, nous établissons la proposition suivante :

// faut admettre, pour l'état ecclésiastique, l'existence d'une vocation divine; c'est-à-dire que, parmi les hommes, les uns sont positivement et de toute éternité appelés par Dieu au sacerdoce, tandis que les autres en sont exclus.

Cette thèse peut être démontrée par la

sainte Écriture, par la Tradition et par des considérations rationnelles.

i° Par l'Écriture. — Nos saints livres, il est vrai , ne renferment aucun texte qui énonce d'une manière formelle et précise l'existence d'un décret divin par lequel certains hommes sont appelés au sacerdoce, à l'exclusion de tous les autres; mais nous y trouvons un grand nombre de faits et de paroles d'où, par une forte analogie, et même par une déduction rigoureuse, nous pouvons établir notre thèse.

N'est-il pas remarquable d'abord que, dans l'Ancien Testament, Dieu prend soin de choisir lui-même et de désigner nommément ies hommes qui ont eu à remplir, en faveur de son peuple , une mission extraordinaire ?

Cette loi providentielle a eu son application en Noë, Abraham, Joseph, Moïse, Josué, les Juges, Saiïl, David, tous les prophètes. Un fait raconté au premier livre des Machabées la confirme d'une façon remarquable. Tandis que Judas et ses frères, pré-

DE L EXISTENCE DES VOCATIONS. jl

destinés et miraculeusement suscités par Dieu pour combattre les ennemis d'Israël, remportent sur eux des victoires éclatantes, quelques Israélites, ne s'inspirant que de leur zèle, entreprennent, sans l'ordre de Dieu, de se dévouer pour la même cause. Mais ils échouent misérablement dans leur entreprise et subissent de la part des ennemis, une honteuse défaite. « C'est que, » conclut l'écrivain sacré, « ils n'étaient pas de la race de ces hommes par lesquels Israël devait être sauvé. » Non erant de semine virorum illorumper quos salus farta est in Israël (i). Si Dieu a pris soin de choisir lui-même ceux qui devaient être ses instruments pour procurer à son peuple la prospérité temporelle qu'il lui avait promise , comment supposer qu'il se désintéresse du choix des prêtres appelés à une mission bien autrement importante, et qu'il l'abandonne au caprice des hommes ?

(i) i Mac, V, 62.

L'Ancien Testament nous offre dans l'institution du sacerdoce lévitique une preuve plus frappante encore de la réalité des vocations sacerdotales. La religion juive n'était que l'ombre et la figure de la religion chrétienne : les sacrifices qu'on y offrait n'avaient rien qui approchât de la sainteté et de l'excellence du sacrifice eucharistique ; les purifications qui y étaient pratiquées ne conféraient pas, comme nos sacrements, la grâce sanctifiante. Et cependant, pour être le ministre de cette religion imparfaite et figurative, il fallait un appel de Dieu : Quos elegerit Deus appropinquabunt ei, était-il dit dans la loi (i). Entre les tribus d'Israël, une seule, la tribu de Lévi, fut admise à remplir les fonctions sacrées du tabernacle, et quant aux ministères plus augustes du sacerdoce proprement dit, ils furent réservés à une famille désignée par Dieu dans la même tribu, la famille d'Aaron. Et telle était la sévérité de cette loi d'exclusion

(i) Num., XVI,

que trois Israélites, Coré, Dathan et Abiron, ayant osé l'enfreindre, et s'ingérer, par une intrusion coupable, à offrir de l'encens au Seigneur, furent punis de cet attentat par un effroyable supplice.

Or, de même que la religion juive figurait la religion de Jésus-Christ, le sacerdoce lévitique était l'image prophétique du sacerdoce chrétien. Si, [pour être initié aux saints Ordres, aucun appel divin n'est nécessaire, la figure aurait donc été de la part de Dieu l'objet de plus de sollicitude que la réalité ; et tandis qu'une barrière infranchissable écartait du tabernacle dressé par Moïse ceux que Dieu n'avait pas désignés, le tabernacle infiniment plus saint que possède le nouveau peuple s'ouvrirait sans contrôle à quiconque se croirait digne d'y pénétrer. Une telle hypothèse est inadmissible. Il fallait le choix de Dieu pour être digne d'offrir à sa divine majesté le sang des animaux; combien plus ce choix doit-il être nécessaire pour être digne de consacrer et d'offrir le corps et le sang de Jésus-Christ !

Quiconque voudra y réfléchir, reconnaîtra qu'il y a là une induction d'une force invincible.

Les témoignages du Nouveau Testament en faveur de la nécessité d'une vocation divine pour être digne du sacerdoce, sont plus clairs et plus précis encore.

Il,s se rangent en deux catégories : des faits et des textes.

Citons d'abord les faits d'où ressort, comme conséquence, la vérité de notre thèse.

Jésus-Christ, le grand pontife de la loi nouvelle, ne s'est pas ingéré de lui-même dans le sacerdoce : Christus non semetipsum clarificavit ut pontifex fieret, sed qui locutus est ad eum : Fiiiusmeus es tu, egohodie genuite (i). C'est Dieu qui l'a choisi et déclaré prêtre : Tu es sacerdos (2) ; Dieu qui l'a oint de l'onction sacerdotale : Unxit te Deus, Deus tuus , oleo laetitiae prae participibus tuis (3);

(1) Héb., v, 5.

(2) Ps. CIX, 4.

(?) Héb., I, 9.

Dieu qui l'a envoyé : Misit me Pater (i).

De même qu'il a été choisi et envoyé par son Père pour exercer le sacerdoce, Jésus- Christ choisit et envoie ses Apôtres, pour qu'ils exercent en son nom les pouvoirs que le sacerdoce confère. Ils ne peuvent rien faire qu'en vertu de cette divine mission : Sicut misit me Pater et ego mitto vos (2). — Non vos me elegistis ; sed ego elegi vos et posai vos (3). — Designavit Dominus et alios septuaginta duos, et misit illos binos ante faciem suam (4).

Quand les Apôtres, après l'Ascension de leur divin Maître, veulent donner un successeur dans le collège apostolique au malheureux Judas, ils se mettent en prière pour demander à Dieu qu'il daigne leur faire connaître l'homme de son choix : Osiende quem elegem(5).

(1) Joan., XX, 21.

(2) Ibid.

0) Joan., XV, i'6.

(4) Luc, X, 1.

(0-Act., I, 24.

Plus tard, c'est de la bouche de Jésus- Christ que saint Paul reçoit sa mission. Après avoir terrassé et converti Saul sur le chemin de Damas, le Sauveur fait connaître à Ananie qu'il a choisi ce persécuteur devenu disciple, pour qu'il porte son nom dans l'univers entier : Vas electionis est mihi iste , ut portet nomen meum coram gentibus et regibus et fiiiis Israël (1). Et lorsque le moment est venu pour le grand Apôtre de commencer ces missions célèbres, qui devaient étendre le règne de Jésus-Christ bien au delà des limites dans lesquelles jusque-là il avait été circonscrit, F Esprit-Saint, par une révélation spéciale, l'associe à saint Barnabe, pour remplir ce ministère : Se gr ' égaie mihi Saulum et Barnabam, in opus ad quod assumpsi eos (2).

Enfin, de même qu'il avait été appelé par une vocation divine au ministère sacré, saint Paul choisit, à son tour, de la part de Dieu,

(1) Act., IX, 15.

(2) Act., XIII, 2.

Tite, Timothée, d'autres encore, et leur confère la dignité épiscopale , avec mission de faire choix eux-mêmes d'autres ministres des saints autels. Hujus rei gratta, dit-il à Tite, rehqui te Cretae, ut ea quae desunt corrigas, et constituas per civitates presbyteros , sicut et ego disposui tibi (i).

Le Nouveau Testament ne nous offre pas un seul exemple d'un ministre sacré s'ingérant de lui-même, et sans attendre l'appel de Dieu, dans les fonctions sacerdotales.

Deux passages remarquables établissent nettement qu'il doit en être ainsi.

Dans l'un de ces passages, notre Seigneur déclare que, pour pénétrer dans sa bergerie et prendre la direction de son troupeau, c'est-àdîrepourêtrepasteur,ilfaut entrer par la porte, et que c'est lui qui est cette porte : Ego sum ostlum ; per me si quis introierit, salvabitur, et ingredietur et egredietur, et pascua inveniet (2).

(1) Tit., i, 5.

(2) Joan., X, 9.

— Qui intrat per ostium, pastor est ovium. Huic ostiarlus aperit, et oves vocem ejus audiunt et sequuntur eum... Qui non intrat per ostium, sed ascendii aliunde , Me fur est et latro (i).

L'autre passage est de saint Paul. Nec quisquam, dit-il, sumit tibi honorem , sed qui vocatur a Deo tanquam Aaron. Sic et Christus non semetipsum clarificavit ut pontifex fier et; sed qui locutus est ad eum (2). Par ces paroles, saint Paul affirme nettement la loi générale établie par Dieu au sujet des vocations sacerdotales. Nul, selon le grand Apôtre, ne doit s'attribuer un honneur; il faut qu'il y soit appelé. Ainsi en a-t-il été d' Aaron sous l'ancienne loi, de Jésus-Christ dans la nouvelle. A plus forte raison, le reste des hommes est-il soumis à la même loi.

20 Les Saints Pères , interprètes authentiques des traditions de l'Eglise, sont plus explicites encore. Ils proclament avec unanimité

(1) Ibid., I.

(2) Héb., V, 5,

la nécessité d'une vocation divine pour entrer dans le sanctuaire. Ecoutons leur témoignage :

Saint Cyprien, parlant de l'élévation du pape saint Corneille au sacerdoce , dit : Episcopatum Ipsum nec postulavit nec volmt; sed qiuetus et mansuetus , quales esse consueverunt qui ad hune locum divinitus eliguntur, pro pudore virginalis conscientiae, et pro humilitate ingenitae sibi et custodïtae verecundiae, non ut quidam vim fecit ut episcopus fteret, sed ipse vim passus est, ut episeopatum coaetus exciperet (1). — Et plus loin : Factus est autem Cornélius episcopus de Dei et Christi ejus consilio... Deinde , post episcopatum non exambitum , nec extortum, sed de Dei qui sacer dotes facit voluntate susceptum, quanta... virtusl — Ita est, dit-il ailleurs, ahquis sacrilegae temeritahs ac perditae mentis , ut putet sine judicio Dei fieri sacer dotent (2).

Saint Cyrille d'Alexandrie. — Ad sacer do-

(1) S. Cypr., epist. 52.

(2) IdM cpist. 5ç,

t'd munus quod a Deo defertur, sua sponte accédât nemo, sed ut vocetur exspectet (i).

Saint Léon. — Eos redores recipii Ecclesia quos Spirltus sanctus praeparavit ; ut in populo adoptionis Del cujus universitas sacerdotalis atque regalis est, non praerogativa terrenae orïginis obtineat unctionem , sed dignatio caeleshs gratiae gignat antistitem (2).

Saint Grégoire condamne ceux qui : Nequaquam divinitus vocati sed sua cupiditate accensi, culmen regiminis rapiuni, potiusquam assequantur (3).

Saint Anselme. — Qui se ingerit... gratiae Dei rapinam facit (4).

Saint Bernard. — - Consideremus et nos an vocati venerimus et vocati a Deo, cujus nimirum haec vocatio est (5).

Et ailleurs. — Tollitis et non accipitis c laves,

(1) S. Cyr. Alex., de Splr. et ver IL, 1. XI.

(2) S. Léo, sermo 2, in die Ass.

(3) S. Greg., Pastor., p. I, c. 1.

(4) S. Anselm.

(5) S. Bern., de Vita et mor. cter., c.*V,

de quibus Dominus queritur per prophetam : Ipsi

REGNAVERUNT, ET NON EX ME; PRINCIPES EXSTITERUNT, ET EGO NON VOCAVI EOS (i).

Tel est aussi renseignement constant des Théologiens. Tous , appuyés sur la sainte Ecriture et sur l'autorité des Saints Pères, soutiennent et établissent la nécessité, pour le sacerdoce, d'une vocation divine. Qu'il nous suffise de citer Billuart, saint Alphonse de Liguori, Gury, Aertnys, et spécialement Habert. Ce dernier discute longuement et à fond, dans son Traité de l'Ordre, la question de la vocation, et se prononce dans le même sens que les autres Théologiens.

Conformément à cet enseignement unanime et constant des Théologiens, la nécessité d'une vocation divine a toujours été proclamée dans les Séminaires de Saint-Sulpice comme une doctrine sur laquelle le doute n'est pas possible. Nous la trouvons établie dans les écrits de M. Olier, de M. Tronson,

(1) S. Bern., de Convers. ad cleros, c. 19.

de M. de Lantages , de M. de La Chétardie, de M. Emery. Les Séminaires des Lazaristes, des Eudistes, des Oraloriens n'ont pas une autre manière de voir.

Disons enfin, pour couronner cet exposé des témoignages que nous offre la tradition de l'Église touchant la vocation au sacerdoce, que le sentiment unanime des fidèles est que, pour prétendre à cette dignité , il faut être appelé de Dieu, et que le choix des supérieurs n'est que la constatation de cet appel.

L'opinion contraire énoncée plus haut compte à peine quelques partisans. D'ailleurs elle est récente, et l'on ne trouverait pas dans toute l'antiquité une seule autorité qui lui soit favorable.

3° Des raisons d'une grande force viennent confirmer ces graves témoignages.

Le sacerdoce est i° une dignité éminente, un honneur insigne, car il nous associe à ce qu'il y a de plus grand dans la personne adorable du Verbe incarné ; il nous élève audessus des simples fidèles; nous formons

une magistrature qui, selon la pensée de saint Bernard est supérieure en dignité à celle des rois et des empereurs : Praetulit vos regibus et imperatoribus (i). Or, on ne s'attribue pas une dignité de soi-même. On la reçoit des mains de celui qui l'a instituée et qui seul a le droit d'y appeler et d'en investir qui il veut.

Le sacerdoce 2° confère des pouvoirs divins. Les prêtres sont les dispensateurs des mystères de Dieu : Dispensatores mysteriorum Dei (2) ; au saint autel , ils consacrent le corps et le sang de Jésus-Christ; au tribunal de la Pénitence, ils remettent les péchés; en chaire, ils sont les interprètes de la parole de Dieu; ils gouvernent le peuple fidèle; ils bénissent, et Dieu du haut du ciel sanctionne leur bénédiction. Or, qui ne voit que s'ingérer de soi-même dans de tels pouvoirs serait une intrusion sacrilège. Ici donc encore la

(1) S. Bern., serm. ad Pastores, in synodo. [2). '2 Cor., VI, 4.

vocation nous apparaît comme absolument indispensable.

Enfin le sacerdoce 30 impose à ceux qui en sont revêtus des obligations graves qui viennent s'ajouter à celles auxquelles tout chrétien est soumis : chasteté, bréviaire, ministère sacré. De là des responsabilités redoutables , des dangers spéciaux de pécher. Pour qu'il puisse s'acquitter de ces obligations, il faut au prêtre des grâces plus abondantes que celles qui sont accordées au reste des fidèles, sans lesquelles il serait exposé à se perdre en perdant les âmes. Or, comment pourrait compter sur ces grâces, quel titre même aurait pour les demander à Dieu celui que Dieu n'appelle pas et qui de lui-même et par sa propre volonté s'ingère dans le sacerdoce ?

Les autorités et les considérations qui précèdent établissent, d'une manière péremptoire, l'existence des vocations sacerdotales. Dieu a déterminé ab aeterno ceux qui, jusqu'à

la fin des temps, participeront légitimement au sacerdoce de Jésus-Christ. Il a déposé en eux les germes de cette vocation sainte, et il veillera, par sa Providence, à ce que, si plusieurs de ces germes périssent, il s'en développe un assez grand nombre pour que la source du sacerdoce ne tarisse jamais. Le sacerdoce est donc impérissable , comme l'Eglise elle-même qui ne peut subsister sans lui. Il y aura toujours des prêtres, comme toujours il y aura une Eglise catholique. Les institutions humaines peuvent périr; un ordre religieux peut cesser de vivre, faute de sujets ; le sacerdoce, fondé par Jésus-Christ, n'a point à redouter une telle éventualité. Grâce à la vocation divine, le recrutement par lequel il se renouvelle, quels que soient les obstacles qu'on lui suscite, ne sera jamais frappé de stérilité.

II. — Y a-i-il une vocation religieuse) Il suit, de la thèse que nous venons d'éta-

blir, qu'il n'y a à pouvoir légitimement prétendre au sacerdoce que ceux qui y sont appelés de Dieu. C'est une élite. Pour le reste du genre humain s'ouvre la double carrière du monde ou de la religion. Il n'y a, en effet, en dehors du sacerdoce, que ces deux carrières qui conduisent à la fin générale à laquelle tous les hommes ont l'obligation de tendre ; en sorte que, si l'on n'est pas appelé au sacerdoce, il faut de toute nécessité se déterminer pour l'une ou pour l'autre.

Mais le choix entre ces deux carrières est-il libre? En d'autres termes, n'y a-t-il pas pour le cloître, comme pour le sanctuaire, une vocation spéciale en vertu de laquelle les uns sont appelés à la vie religieuse, tandis que les autres en sont exclus ?

Question délicate sur laquelle l'accord n'existe pas (1).

Deux opinions sont en présence.

(1) La Nouvelle revue théologique de Tournay (t. VIII, p. 521) contient sur cette question une dissertation intéressante, où nous avons puisé les principaux éléments de notre travail.

i° Selon un grand nombre de théologiens et de canonistes, spécialement parmi les modernes, il faut, pour pouvoir entrer en religion, y être spécialement appelé de Dieu. Se faire religieux sans s'être assuré de cet appel , serait mettre son salut dans le plus grave péril, et, par là même, se rendre coupable d'une sorte d'intrusion analogue à celle d'une entrée sans vocation dans l'état ecclésiastique.

Plusieurs raisons sont invoquées en faveur de ce sentiment.

a) La première se tire de l'autorité des Saintes Ecritures.

L'étude attentive des textes évangéliques montre que Notre-Seigneur n'appelle pas tous les hommes à la perfection de l'état religieux. Il dit, en parlant de la continence, qui est de l'essence de cet état : Non omnes capiunt verbum istud , sed quitus datum est (i). Après avoir conseillé la vie parfaite et le renonce -

([) Matth., XIX, 11, 12.

ment à tout ce qu'elle exclut, il ajoute : Quis enim ex vobis volens turrim aedificare, non prias sedens computat sumptus qui necessarii sunt, si habeat ad perficicndum (1) ? Paroles qui insinuent clairement que tous les hommes ne sont pas appelés à la vie parfaite du cloître.

La nécessité d'une vocation pour la vie religieuse résulte également des enseignements de l'Apôtre saint Paul : Volo enim , dit-il , omnes vos esse sicui meipsum; sed unusquisque proprium donum habet ex Deo : alius quidemsic, alius vero sic... Unumquemque sicui vocavit Deus, ita ambulet (2).

b) Le grand nombre de théologiens qui soutiennent la nécessité d'une vocation pour la vie religieuse, forme, en faveur de cette opinion, une autorité imposante. Nous pouvons citer entre autres : saint Liguori , Avis sur la vocation religieuse ; le P. Gury, Compendium T licol, moralis, t. IL de statu religioso,

(1) Luc, XIV, 28.

(2) t Cor.. VII, 7 et 17.

n. 148, qui donne cette opinion comme certaine ; Aertnys , Theologia moralis, de statu relig., c. II; M. Icard, Praelectiones Jurls canonicî, II, n. 454; Craisson, Manuale totius juris canonici, n. 2637 (1).

c) Plusieurs considérations rationnelles conduisent à la même conclusion. — Dans Tordre naturel, la Providence de Dieu s'étend à tous les êtres , pour les gouverner et les conduire à leur fin ; à plus forte raison doit-il en être ainsi dans l'ordre surnaturel. — L'état religieux impose, à celui qui l'embrasse, des obligations spéciales et d'une nature tout particulièrement grave , qui ne peuvent être remplies qu'au moyen de grâces extraordinaires et privilégiées. Or, comment celui qui n'est pas appelé de Dieu pourrait-il compter sur de telles grâces } — De plus , tout le monde convient que l'état ecclésiastique exige une vocation divine. Or, l'état religieux est plus parfait que le sacerdoce, et impose des

(1) Voir la dissertation ci-dessus indiquée, p. <22.

devoirs plus difficiles à remplir. 11 doit donc, à plus forte raison, exiger une vocation. — Enfin , si tous les hommes étaient appelés à la vie religieuse, on ne verrait pas comment justifier la conduite de l'Église, qui en interdit l'entrée à certaines catégories de personnes, et qui approuve les ordres religieux dont les constitutions exigent, dans les sujets qui se présentent, certaines qualités et l'absence de certains défauts.

2° A l'encontre de cette opinion, des théologiens et des canonistes respectables soutiennent que l'état religieux n'exige nullement une vocation spéciale. Sans parler de ceux qui nient absolument ces sortes de vocations, il en est plusieurs qui, tout en admettant la nécessité d'une vocation divine pour le sacerdoce, la rejettent pour l'état religieux.

Comme les partisans de la première opinion, ils s'appuient sur l'Écriture, la tradition et les raisons théologiques.

a) Les théologiens et les commentateurs sont unanimes à reconnaître dans les conseils

évangéliques donnés par Notre -Seigneur l'institution de la vie religieuse : Haec est sententia omnium catholicorum recte sentientium, dit Suarez (i). Or l'exhortation de suivre les conseils évangéliques, ceux spécialement qui regardent la chasteté et la pauvreté, s'adresse à tous les hommes sans distinction : Si qui s vult post me venire... Omni s qui reliquerit... Qui potest capere captai,.. Il n'y a donc pas lieu d'exiger pour cela une vocation spéciale. — On peut tirer la même conclusion du texte célèbre par lequel saint Paul exhorte à la pratique de la virginité : De virginibus, dit-il, praeceptum Domini non habeo; consilium autem do... Existimo ergo hoc bonum esse pr opter instantem necessitatem , quoniam bonum est homini sic esse (2). Ces paroles sont générales et ne supposent nullement une vocation particulière.

b) Les Saints Pères, comme nous l'avons

(1) De Religiom, tract. VII, lib. III, c. n, n. ?,

(2) 1 Cor., VII, 2Ç.

montré plus haut, sont à peu près unanimes pour établir la nécessité d'une vocation divine en ceux qui aspirent au sacerdoce. En ce qui concerne la vocation à l'état religieux, non seulement ils se taisent, mais ils se prononcent en faveur d'une vocation générale donnée à tous les hommes, et qui ne demande, pour être suivie, que la bonne volonté et le courage.

Qui vult, dit Origène, capere verbum quod de castitate positum est, petat credens dicenti, et accipiet (i).

His datum est, dit saint Jérôme, parlant de la virginité, qui petierunt, quivoluerunt, qui, ut acciperent, laboraverunt (2).

His datum est qui voluerint, dit dans le même sens saint Jean Chrysostome (3).

Saint Ambroise, commentant les paroles de saint Paul : Unusquisque proprium donum habet ex Deo, dit : Hoc est, unusquisque juxta

(1) Comm. in Matth., c. XIX, 12.

(2) Comm. in Matth., XIX, u.

(}) Hom. 62, in Matth.

votum suum donum Dei habet, ut, si velit, ipsius nutu Dei, possibilitatem consequatur (i).

« Vous entendez ces mots : quibus datum est, dit saint Grégoire de Nazianze; joignez-y : Cette grâce est accordée à ceux qui veulent et donnent leur consentement (2). »

Les commentateurs de la Sainte Écriture les plus célèbres : Maldonat, Cornélius a Lapide, Jansenius de Gand, Luc de Bruges, D. Calmet, s'accordent à dire que le don de continence, qui constitue l'obligation la plus fondamentale de la vie religieuse, n'est refusé à aucun de ceux qui le demandent.

Enfin les partisans de la doctrine qui rejette la nécessité d'une vocation spéciale pour la vie religieuse allèguent, en leur faveur, deux théologiens de grande valeur qu'ils opposent aux défenseurs de l'opinion contraire, saint Thomas et saint Bernardin de Sienne.

Deux fois, dans la question 189, article 10

(1) Comm. in i Cor., c. VII.

(2) Orat. }i.

de la 2a 2ae, et dans l'opuscule XVIII, Contra pestiferam doctrinam retrahentium homines a religionis ingressu, c. 9, le Docteur angélique traite des conditions à remplir pour l'entrée en religion. Nulle part il ne mentionne la vocation, il n'y fait pas même allusion ; il ne la suppose donc pas nécessaire.

Saint Bernardin de Sienne, non seulement garde le même silence, mais il déclare nettement que, pour entrer en religion, la bonne volonté suffit, vu que les conseils évangéliques s'adressent à tout le monde (1).

c) Les raisons au moyen desquelles nous avons établi la nécessité d'une vocation pour le sacerdoce ne peuvent s'appliquer à l' étatreligieux.

Il ne s'agit, dans la profession religieuse, ni de dignités à revêtir, ni de pouvoirs extraordinaires à exercer; il ne s'agit que de se donner de tout son cœur à la pratique de la vie parfaite, et d'avoir assez de

(1) Serm. XXIV, art. m, arg. ao, t. II, p. 59?.

courage pour faire généreusement à Dieu le sacrifice de sa volonté par le vœu d'obéissance, de ses biens par le vœu de pauvreté, des satisfactions des sens par le vœu de chasteté. Ici par conséquent nul appel spécial n'est nécessaire.

d) La pratique de l'Eglise fournit aux partisans de la doctrine que nous exposons un" nouvel argument.

En premier lieu , quand il s'agit du sacerdoce, l'Eglise exige, pour qu'on y soit légitimement introduit , un appel extérieur de l'évêque, qui est comme la manifestation authentique de l'appel de Dieu. Rien de semblable pour l'état religieux.

En second lieu, selon une discipline en vigueur pendant plusieurs siècles , les parents étaient admis à donner leurs enfants aux monastères, avant même qu'ils eussent atteint l'âge de raison ; et les enfants, voués ainsi par leurs parents à la vie religieuse, ne pouvaient plus tard y renoncer. Or, si l'Église eût cru une vocation spéciale nécessaire pour être

religieux, comment aurait-elle pu établir une pareille discipline ? La seule volonté des parents ne pouvait être évidemment l'indice certain d'une vocation religieuse.

e) Les arguments allégués en faveur de l'opinion qui soutient la nécessité d'une vocation pour l'état religieux ne sont pas péremptoires et peuvent être facilement réfutés.

La parole de Notre-Seigneur : Non omnes capiunt verbum istud, sed quibus datum est , ne doit pas s'entendre en ce sens que tous ne sont pas appelés à la pratique parfaite de la continence; mais, selon l'interprétation des Saints Pères et des commentateurs catholiques, en ce sens que tous les chrétiens peuvent pratiquer cette vertu, s'ils en demandent la grâce à Dieu (i). — De même, selon saint Thomas (2), les ressources pour élever la tour de la perfection se résument dans l'abnégation.

Le texte de saint Paul, d'après Cornélius

(1) Cf. Corn, a Lapide. Comm. in Matth., c. XIX.

DE L EXISTENCE DES VOCATIONS. yj

a Lapide, doit s'entendre de la même manière que les paroles du Sauveur exhortant à la continence. « Hoc modo sensus illius loci : Unusquisque proprium donum habet ex Deo, est quasi diceret : Elige statum quemvis, et Deus dabit tibi gratiam competentem et pro priam, ut in illo statu decenter et sancte vivas (i). »

Au grand nombre des théologiens qui soutiennent la nécessité de la vocation religieuse, on peut opposer d'autres autorités non moins respectables.

Les considérations rationnelles n'établissent pas cette opinion d'une manière plus satisfaisante que les autorités alléguées en sa faveur. — - De ce que la Providence de Dieu s'étend à tous les êtres, il ne s'ensuit pas rigoureusement que Dieu assigne à chaque homme sa vocation. — De ce que l'état religieux impose des obligations graves, il s'ensuit seulement qu'avant de l'embrasser il faut s'étudier soi-même , pour voir si on aura le

(1) Comm. in i Cor., c. Vil.

courage de les remplir avec la grâce de Dieu. — Quoique tous les hommes soient appelés à la vie parfaite, cette vie ne s'impose pas à eux obligatoirement. On conçoit dès lors comment, nonobstant cette vocation générale, l'Église peut interdire à certaines catégories de personnes la vie religieuse; comment aussi les constitutions des ordres religieux mentionnent également des exclusions. L'Église interdit de baptiser les enfants des infidèles malgré leurs parents, s'ensuit-il que ces enfants ne sont pas appelés au baptême ?

De l'exposition qui précède, nous devons conclure que la démonstration dogmatique de l'existence d'une vocation pour l'état religieux serait mal aisée à établir. Mais si, en théorie, un doute subsiste à cet égard, il ne peut en résulter en fait de bien graves inconvénients. C'est pourquoi, sans nous prononcer en faveur de l'une ou de l'autre opinion, nous nous contenterons d'établir, pour la pratique, les points suivants :

i° Quelque opinion qu'on adopte sur l'existence des vocations spéciales, on doit reconnaître qu'en certains cas la profession religieuse est obligatoire, en sorte que refuser de s'y soumettre serait aller contre la volonté de Dieu. Il en serait ainsi : i° dans le cas où, par une révélation surnaturelle, Dieu ferait connaître à cet égard sa volonté formelle ; 2° dans le cas où, même en dehors d'une révélation de ce genre, une âme se sentirait poussée à la vie religieuse par un attrait tellement fort et persévérant, et dans des circonstances telles, que la volonté de Dieu serait manifeste; j° dans le cas enfin où le séjour dans le monde entraînerait pour une âme, à raison de sa faiblesse et du milieu dans lequel elle se trouve, un danger prochain et imminent de se perdre. La vie religieuse pourrait être alors sa seule ressource pour le salut.

2° Au contraire, il y a des personnes qui doivent être écartées de la vie religieuse , et qui ne sauraient s'y engager sans se rendre

coupables d'une grave imprudence. Ce sont non seulement celles que quelque empêchement, soit naturel soit canonique , y rendrait impropres, mais encore toutes celles qui, à raison de leur caractère, de leur inconstance, de la violence de leurs penchants, de l'absence d'attrait pour ce genre vie, y trouveraient pour leur salut plus de dangers que dans le monde.

3° L'entrée en religion est une détermination d'une haute gravité. Il faut donc, avant de la prendre , mettre en pratique la recommandation de notre Seigneur, alléguée plus haut : Computet sumptus qui necessarii sunt si habeai ad perficiendum. On devra donc: i° réfléchir pour voir si, d'une part, on reconnaît en soi-même les qualités propres à l'état religieux ; si, de l'autre, on n'est pas retenu dans le monde par quelque obligation grave. 2° Recourir aux conseils d'un directeur éclairé. 3° Demandera Dieu qu'il nous montre la voie la meilleure à suivre pour assurer notre salut.

DE L'EXISTENCE DES VOCATIONS. . 6l

Article III.

Des vocations très spéciales.

Nous avons expliqué plus haut ce qu'il faut entendre par ce mot vocations très spéciales. Chaque homme, à son entrée dans la vie sociale , voit s'ouvrir devant lui trois grandes voies : le monde, le cloître, le sacerdoce. Nous avons dit ce qu'il faut penser de la vocation relativement à cette triple carrière ; c'est ce que nous avons appelé vocation spéciale. Mais chacune de ces vocations se spécifie encore et se partage en un grand nombre de ramifications.

C'est ainsi que le monde nous présente les professions diverses auxquelles les nécessités de la vie sociale ont donné naissance : professions libérales, magistratures diverses, barreau, médecine, etc.; professions commerciales et industrielles, épicerie, quin-

caillerie, pharmacie, librairie, exploitation d'usines, etc.; professions mécaniques, agriculture, menuiserie, boulangerie, etc.

De même, dans l'état religieux, nous rencontrons les nombreuses congrégations qui sont l'ornement et la richesse de l'Église : Tordre bénédictin avec ses ramifications, celui des Chartreux; les deux familles religieuses de saint François et de saint Dominique ; les divers instituts de clercs réguliers, Jésuites, Rédemptoristes, Assomptionistes , Lazaristes, Eudistes , Oratoriens ; les divers instituts de Frères, etc.

Le sacerdoce lui-même renferme dans son unité quelques spécifications. Les prêtres, en effet, ne sont pas tous employés au même ministère. Le plus grand nombre est appliqué au ministère paroissial; d'autres se livrent au travail des missions; d'autres se consacrent aux œuvres ; d'autres enfin à l'enseignement de la jeunesse.

En supposant qu'en vertu d'un décret divin, les uns soient appelés au sacerdoce, les au-

très à la vie religieuse ou au monde, en sorte qu'il faille admettre non seulement une vocation générale au salut, mais encore une vocation spéciale, il y a lieu d'examiner si un décret analogue existe par rapport aux spécifications dont les trois états dont nous avons parlé sont susceptibles, et, par conséquent, s'il faut admettre des vocations très spéciales.

Plusieurs auteurs, sans avoir formulé à cet égard une opinion bien nette, semblent incliner pour l'affirmative.

M. l'abbé Dubois de Saint-Sevrin s'ex-

prime ainsi : « D'après les principes que

» nous venons de rappeler, nous pouvons

» dire à tout homme, quel qu'il soit : Jetez

» les yeux sur cette multitude infinie de con-

» ditions diverses qui partagent la société :

» de toutes ces positions, il n'en est qu'une

» seule qui soit la vôtre. Partout ailleurs,

» vous n'êtes plus à votre place : vous sortez

» des vues que Dieu avait sur vous ; vous

» renversez ses desseins, et, en vous créant

» à vous-même une situation toute de votre

» choix, vous compromettez, au plus haut » point, votre salut éternel (i). »

Un traité manuscrit sur la vocation, composé par M. Garn.ier, supérieur général de Saint-Sulpice , énonce la même doctrine : « Il ne faut pas douter, » y est-il dit , « que » Dieu n'ait non seulement créé l'homme » pour le connaître, l'aimer et le servir..., » mais qu'il n'ait encore réglé Tordre que les » hommes doivent garder entre eux dans la » société à laquelle Dieu les destine ; qu'il » n'en ait choisi quelques-uns pour comman- » der, et. les autres pour obéir, ceux-ci pour » défendre la patrie, ceux-là pour exercer les » fonctions plus paisibles de la magistrature ; » les uns pour cultiver la terre, ies autres » pour exercer le négoce ; quelques-uns pour » vivre dans le célibat ou exercer les fonc- » tions du ministère ecclésiastique , tous les » autres pour se sanctifier dans l'état du ma- » riage... Enfin, on ne peut contester la né-

(i) Vocation à l'État ecclés., p. 10.

cessité de cette vocation divine à tous les états de la société, qu'en disant : ou que tous les hommes sont également propres à les remplir tous, ou que Dieu ne s'intéresse nullement à ce qu'ils soient bien remplis. Or le premier est absurde et contraire à l'expérience, et le deuxième est contraire à l'idée que nous avons de la Providence... »

Pour arriver à une solution exacte de cette question , quelques distinctions sont nécessaires.

i° Il est manifeste, d'abord, qu'en beaucoup de cas, le choix qu'on fait d'une profession est en opposition avec l'ordre providentiel éternellement voulu par Dieu, et, par conséquent, est coupable. Cela a lieu :

Si la profession dont on fait choix impose, à ceux qui l'exercent, des obligations qu'on sait être incapable de remplir. Le désordre d'un pareil choix serait plus coupable encore, si, comme il arrivera d'ordinaire, les intérêts

d'un tiers, et, à plus forte raison, de tout un public, en sont compromis.

Si on se détermine à suivre une carrière dans laquelle , à raison soit de ses dispositions, soit du milieu dans lequel on se trouvera, on sera exposé au danger prochain de perdre son âme.

Si enfin, au lieu de suivre, dans le choix d'un état de vie, les règles que dicte la prudence, on s'inspirait de la cupidité, de l'orgueil, de l'ambition ou de quelque autre motif coupable. Tel est le désordre, malheureusement trop fréquent de nos jours, dans lequel tombent, au risque de subir les plus douloureux mécomptes, ceux qui, aspirant à un état social plus élevé que celui dans lequel la Providence les a fait naître, quittent imprudemment leur humble condition et viennent grossir dans nos villes le nombre des déclassés.

2° Dans le choix d'un état de vie quel qu'il soit, s'agit-il même du plus vulgaire métier, il y a certainement pour chaque

homme un mieux absolu, c'est-à-dire un état qui, tout pesé, et en tenant compte du point de vue temporel et spirituel, est ce qu'il y a de meilleur et de plus avantageux pour lui. Cela a lieu pour chacun de nos actes libres, qui tous, depuis les plus minimes jusqu'aux plus importants, sont susceptibles, eu égard aux circonstances de temps, de lieu, de personnes dans lesquelles ils s'accomplissent, d'un plus parfait; en sorte que toujours on peut dire que pour tel agent, vu les circonstances particulières où il se trouve, entre les déterminations qu'il peut prendre à un moment donné de sa vie, il y en a une qui est pour lui la meilleure.

S'il en est ainsi de chacune de nos actions, à plus forte raison faut-il le dire du choix d'une profession , c'est-à-dire d'une détermination qui doit embrasser la vie tout entière, lui donner sa forme définitive et avoir pour conséquence nécessaire d'innombrables obligations.

Ainsi, nous avons distingué dans le sacerdoce plusieurs formes de vie entre lesquelles

il peut y avoir lieu de choisir, et parmi ces formes de vie il en est une qui pour tel sujet, eu égard à ses aptitudes, est la meilleure. Pour le plus grand nombre, c'est la vie pastorale ; pour quelques-uns, la vie apostolique des missions, etc.

De même, si l'on se détermine pour la vie religieuse, le choix de la congrégation à laquelle on s'associera n'est pas indifférent. Ici encore il y a pour chacun un mieux relatif dont il faut tenir compte.

Enfin les carrières laïques elles-mêmes, dans leurs nombreuses nuances , ne conviennent pas également à tous. Pour chacun il en est une qui doit être préférée comme la meilleure.

30 Ce mieux absolu résulte, non tant de la nature de la profession qu'il s'agit d'embrasser, que de tout un ensemble de circonstances qui font que, balance faite des inconvénients et des avantages, le choix de tel état de vie qui pourrait être défectueux pour un autre, est pour tel individu donné ce qu'il y

a de plus utile, de plus sage, de plus raisonnable. On peut donc dire, dans un sens très véritable, que chacun, dans l'organisme social a sa place marquée, et que dans le choix d'un état de vie tout consiste à la trouver.

4° Dès là que cette place existe , il doit être possible à chacun de parvenir à la reconnaître. On y réussira à la condition qu'on sera fidèle à s'aider des secours naturels et surnaturels que Dieu met à la disposition de tous ; et que, dans le choix d'un état, on procédera avec droiture et maturité, s'inspirant non de l'amour propre et de l'ambition, mais des indications providentielles et des règles de la prudence.

50 Dieu, de toute éternité, a vu, jusque dans ses plus minimes circonstances, cet état social qu'il a jugé le meilleur pour chacun de nous, et, le voyant, il lui a donné la préférence. En se déterminant à l'embrasser, l'homme, certain d'être dans sa voie, peut compter sur des grâces et des bénédictions abondantes, non seulement dans l'ordre spi-

rituel, mais aussi dans l'ordre temporel. Il a plus d'assurance pour son salut que dans tout autre état; il a même plus de chance de réussir dans ses entreprises et dans la gestion de ses affaires. Dans cette place qui lui était providentiellement destinée, et à laquelle le préparaient ses aptitudes natives, les difficultés qu'il rencontrera seront moins nombreuses, les périls moins grands, le succès plus assuré. Qui pourrait douter que les malheurs, les désastres, les mécomptes dont, de nos jours surtout, tant d'existences sociales sont traversées, n'aient le plus souvent pour cause le choix inconsidéré d'une carrière pour laquelle on n'était pas fait ?

6° Mais la préférence dont il s'agit est-elle, de la part de Dieu, impérative dans le sens strict du mot ? Faut-il croire qu'en ne s'y conformant pas, on se constitue dans un état de désordre grave ; qu'on se met d'une manière coupable en dehors du plan providentiel, et que par là on compromet son salut éternel ? Il en serait ainsi d'une entrée sans vocation

dans le sanctuaire ; y a-t-il lieu d'assimiler, sous ce rapport, les diverses carrières sociales au sacerdoce ?

Nous croyons qu'il y aurait exagération à aller jusque-là. Sauf l'importance spéciale que présente la détermination qui a pour objet le choix d'un état de vie, cette détermination peut être assimilée à celles qui précèdent nos actions ordinaires. Dans celles-ci, comme dans celle-là, nous avons à choisir tantôt entre le bien et le mal, tantôt entre le parfait et l'imparfait. Dans le premier cas, si notre choix se porte sur le mal, nous péchons d'une manière plus ou moins grave. Dans le second, si nous nous déterminons pour l'imparfait, nous ne sommes pas pour cela hors de la voie qui conduit à Dieu. Pourvu donc que le choix d'un état de vie ne soit pas entaché des défauts précédemment signalés, on doit supposer qu'il est légitime, et que Dieu, non seulement ne le réprouve pas , mais le sanctionne , lors même qu'il ne serait pas le plus parfait.

Telle est, en premier lieu, la persuasion commune, même parmi les personnes pieuses.

En second lieu, l'opinion contraire créerait des difficultés inextricables. Qui pourrait s'assurer d'avoir, dans le choix d'une des carrières que présente la société , fait tout ce qu'il fallait faire pour trouver le mieux absolu r

En troisième lieu , en pressant cette doctrine , on arrive à des conséquences de tout point inadmissibles. Si l'on prétend, en effet, que Dieu, par un décret éternel, a fixé à chacun d'une manière précise sa place dans le monde, il faudra dire non seulement qu'en vertu de ce décret chacun est tenu impérativement d'embrasser telle ou telle carrière, mais qu'il doit la suivre dans telles conditions déterminées, par exemple, dans tel lieu, dans telles limites, etc.. Car enfin Dieu a prévu ces détails jusque dans les dernières précisions, et, en tout cela, comme dans le choix d'un état, il y a pour chaque individu un mieux absolu auquel Dieu donne la préférence.

Il faut donc dire qu'en cette matière la Providence a laissé quelque chose à la liberté humaine, et que toutes les fois qu'en se déterminant pour une carrière on ne viole aucune loi morale, Dieu donnera les grâces nécessaires pour qu'on y fasse son salut.

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