CHAPITRE V
DES MARQUES NEGATIVES DE LA VOCATION A L'ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE. I. LA FAMILLE.
Bien que, dans l'étude d'une vocation sacerdotale, la considération des qualités personnelles du sujet doive occuper la première place, il n'est pas néanmoins indifférent de savoir à quelle famille il appartient. D'abord, en effet , il y a une solidarité très intime non seulement au point de vue des intérêts, mais encore à celui de l'honneur ou du déshonneur entre les membres dont se compose une famille. De plus, soit à raison de la communauté du sang, soit à raison de l'éducation première qui laisse toujours dans l'homme une trace si profonde, la famille im-
prime son cachet sur ses membres, qui ont entre eux une ressemblance morale parfois plus frappante que la ressemblance physique.
Un vénérable supérieur de Séminaire (i), homme d'une sagesse consommée et d'une grande expérience dans l'étude des vocations, attachait à la question de la famille une importance capitale. Lorsqu'il donnait des conseils aux prêtres qui le consultaient sur le choix des enfants qu'ils pourraient être à même de présenter pour l'état ecclésiastique, il insistait particulièrement là-dessus. Lorsqu'on lui en proposait quelqu'un, il se faisait donner des renseignements très précis sur l'honorabilité, la condition, la réputation, les sentiments religieux de ses parents ; et quand la situation de la famille n'était pas telle qu'il l'eût désiré, il dissuadait le plus souvent de passer outre.
Nous pouvons alléguer, pour constater l'influence bonne ou mauvaise de la famille sur
(i) M. de Courson, mon supérieur général de S. Sulpice.
le moral des enfants et montrer l'importance qu'il y a d'en tenir grand compte dans l'examen d'une vocation sacerdotale, une autorité plus imposante encore, celle de l'Apôtre saint Paul. En effet, dans le choix qu'il fit de Timothée, pour l'élever à l'honneur de l'épiscopat, il se détermina sans doute surtout par la considération des qualités personnelles qu'il remarquait en ce disciple ; mais la piété héréditaire de la famille à laquelle Timothée appartenait ne lui sembla pas, à cet égard, chose indifférente. « Je désire vous voir, » lui dit-il, « afin d'être rempli de joie dans le » souvenir que j'ai de cette foi sincère qui » est en vous, qu'a eue premièrement Loïde » votre aïeule et Eunice votre mère. » Desiderans te vider e... ut gaudio implear ; recordationem accipiens ejus jidei quae est in te non ficta , et habitavit primum in avia tua Loide et matre tua Eunice (i).
Il ne faudrait pas conclure de là que, si
(i) 2 Tim., cap. I, 4 et J,
une famille ne. réunissait pas toutes les qualités que nous allons énumérer, les enfants qui lui appartiennent devraient, par cela même, être écartés du sanctuaire. Il peut se faire que ce qui laisse à désirer sous ce rapport soit compensé par des qualités personnelles éminentes. On a vu des prêtres excellents sortir de familles peu recommandables : c'était le lilium inter spinas. Et puis, la pénurie de prêtres dont souffrent malheureusement certains diocèses peut exiger qu'on ne se montre pas, du côté de la famille, aussi difficile qu'on l'aurait été dans d'autres circonstances. Mais il n'en demeure pas moins indubitable que c'est là un point de vue qu'il serait imprudent de négliger dans l'étude d'une vocation.
i° Le premier objet qui mérite de fixer l'attention du côté de la famille est la condition qu'elle occupe dans la société.
Quand des familles riches et nobles demandent pour leurs enfants l'entrée du sanc-
tuaire, l'Eglise les accepte avec reconnaissance. Ces sortes de vocations honorent le sacerdoce. Elles sont généralement, aujourd'hui surtout, désintéressées, et offrent par là même plus de garanties. Enfin, les ressources temporelles dont elles disposent sont , vu l'état d'indigence où se trouve l'Eglise, précieuses pour les œuvres. Aussi c'est avec regret que l'Eglise voit la classe élevée, qui à une autre époque ambitionnait l'honneur du sacerdoce, le dédaigner de nos jours.
Ce n'est pas à dire que l'élévation de la naissance et les avantages de la fortune soient une condition exigée pour l'admission aux Saints Ordres. Il est même remarquable que le saint Concile de Trente, dans le décret pour l'institution des Séminaires, demande qu'on y fasse entrer de préférence les enfants des pauvres, sans pourtant en exclure ceux des riches : Pauperum autem filios praecipue eligi vultj nec tamen ditiorum excluait (i). No-
(i) Sess. XXIII, De Reform., cap. XVIII.
tre-Seigneur lui-même semble avoir voulu indiquer à son Église que ce n'était pas principalement dans les hautes classes sociales que le sacerdoce devait se recruter, en appelant à l'apostolat d'humbles et pauvres pêcheurs.
Néanmoins, au témoignage des hommes les plus expérimentés, une condition trop inférieure serait une circonstance défavorable. Dans l'extrême pauvreté, l'éducation première laisse généralement à désirer; les sentiments et le caractère n'ont pas le degré d'élévation que le sacerdoce exige; souvent la vocation est intéressée. Mgr Dupanloup a dit : « Pour être prêtre, il faut être né grand » ou le devenir. » Or, le plus souvent, un prêtre né dans la condition dont nous parlons ne deviendra pas grand ; et, dans tous les détails de sa vie , la bassesse de sa naissance se fera sentir. D'ailleurs, quoique la pauvreté ne soit pas un crime , il pourrait résulter de la condition trop inférieure d'un sujet promu aux Saints Ordres une certaine déconsidéra-
tion pour lui et pour l'état ecclésiastique. C'est dans la classe moyenne que le sacerdoce doit se recruter de préférence. On devra donc , pour découvrir les sujets que Dieu y appelle, jeter les yeux sur ces familles qui, bien que ne possédant pas de grandes richesses , vivent honorablement de leur travail, de leur commerce ou de leur industrie, où elles trouvent de quoi se suffire, sans avoir besoin de recourir à la charité.
2° Il sera bon aussi de rechercher s'il n'y a pas, dans la famille, certaines maladies héréditaires qui pourraient être, pour un sujet, une cause d'exclusion. Signalons entre autres : la folie, l'épilepsie, les scrofules, la phtisie.
I .De ces quatre maladies, les deux premières constituent, ainsi que nous le dirons plus bas , une irrégularité canonique en ceux qui en sont atteints. Or, lorsqu'elles sont héréditaires dans une famille, il y a pour les enfants qui en naissent danger prochain d'y
tomber. Le cas* échéant, ou devra examiner attentivement si la maladie est accidentelle, c'est-à-dire si elle est le résultat d'une circonstance fortuite , d'une émotion vive, d'un chagrin violent, d'un coup ou d'une chute, d'une lésion organique provenant, par exemple, d'une fièvre typhoïde, ou si elle est constitutionnelle. La chance de transmission par hérédité, faible dans la première hypothèse, est beaucoup plus grande dans la seconde. Il y a lieu aussi, pour apprécier les chances de transmission, de tenir compte du degré de parenté. Si l'accident s'est produit dans le père, la mère ou l'un des ascendants, il y a plus de danger que s'il s'agit d'un collatéral.
Les deux autres maladies seraient un motif moins grave d'exclusion. Ici, en effet, aucune loi canonique ne peut être alléguée.
Cependant, on sait que les scrofules constituent en certains cas , dans celui qui en est atteint , un état répugnant qui pourrait être pour les fidèles une cause d'éloignement. Il
sera donc sage de tenir compte de cette infirmité , au moins dans une certaine mesure. Quant à la phtisie, nous ne croyons pas qu'il soit expédient de faire choix pour le sacerdoce d'un enfant dans la famille duquel cette terrible maladie serait héréditaire, surtout s'il présente lui-même dans sa constitution des prédispositions inquiétantes. Il y a, en effet, tout lieu de craindre ou qu'il ne puisse pas supporter la fatigue des études que le sacerdoce exige et qu'il ne succombe avant d'être arrivé au terme; ou, s'il y parvient, qu'il ne soit incapable de remplir les obligations que le sacerdoce impose et ne devienne ainsi une charge pour le diocèse au lieu de lui être un secours. En présence d'une telle éventualité, à quoi bon faire commencer des études probablement sans but utile ?
3° 11 faut, pour l'honneur du sacerdoce, que la famille de celui qui y est appelé soit entourée de considération et d'estime. 11 y a,
dans chaque pays, des familles plus ou moins décriées et déshonorées, à raison de leur immoralité, de leur improbité, de crimes notoires qui s'y sont commis , quelquefois de condamnations infamantes et même d'exécutions capitales qui y ont été subies. Ce n'est pas généralement dans un pareil milieu que se révèlent les vocations sacerdotales ; ce n'est pas là non plus qu'il faut aller les chercher.
Lorsqu'une famille, honorable d'ailleurs, a été affligée de quelque scandale isolé, qui a eu dans le public un certain retentissement, il faut, s'il s'agit de l'admission au sacerdoce d'un de ses membres, tenir compte de diverses circonstances, comme : de l'énormité du crime, de sa notoriété, du degré de parenté entre l'aspirant au sacerdoce et le coupable. Le cas le plus grave serait celui d'un père ou d'une mère vivant dans un désordre public ou subissant actuellement les rigueurs de la justice.
Le public est d'ordinaire sévère sur cet
Il6 DE LA VOCATION SACERDOTALE.
article. Non seulement il exige que le prêtre soit honorable dans sa vie et qu'aucune tache ne le rende indigne du respect religieux que son caractère mérite. Il veut que sa famille, qui est comme une extension de sa personne, soit honorable. Cette sévérité, qui tend à faire retomber sur un innocent le crime commis par un autre, semble, au premier abord, une sorte d'injustice; mais elle se rattache à une grande loi sociale de solidarité qui a sa raison d'être et sa moralité, et dont il est juste de tenir compte.
4° Il serait bien désirable que la famille d'un aspirant au sacerdoce fût chrétienne. Sans cette condition, l'éducation première de l'enfant n'a pas le caractère surnaturel qu'elle devrait avoir. La foi et la piété, dont il n'a pas puisé la sève au foyer domestique et sur les genoux de sa mère sont moins vives en lui; et, spécialement, il n'a pas été pénétré de bonne heure de ce respect religieux du sacerdoce qui est une révélation précieuse
de l'appel de Dieu. Il y a là comme un vice originel qui ne s'efface que bien difficilement, ou, si l'on veut, une lacune qui presque jamais ne se comble. L'enseignement religieux reçu au catéchisme ou au collège, quand il ne s'appuie pas sur la base de l'enseignement religieux de la première enfance dans la famille, manque trop souvent de fixité et de solidité ; il ressemble à la seconde empreinte que reçoit une étoffe, laquelle bientôt s'efface et laisse reparaître la couleur primitive. Ce sont les impressions reçues dès le berceau qui demeurent et donnent à la vie de l'homme son caractère et sa physionomie. Le poète a dit avec un grand sens :
Quo semel est Imbuta recens servabit odorem Testa diu (1).
C'est là une expérience que souvent les instituteurs de la jeunesse ont eu occasion de faire.
(1) Hor., epist. Lib , I, epist. II, v. 69.
Or, est-il besoin de le dire? il importe au suprême degré que, dans un prêtre, la foi chrétienne, dont il doit être le prédicateur, soit devenue comme une seconde nature. De là pour lui l'importance d'avoir été initié de bonne heure aux vérités chrétiennes et aux pratiques religieuses et, par conséquent, d'être né de parents pieux.
Ce sera donc dans les familles chrétiennes qu'on ira de préférence chercher les enfants qu'on se propose de préparer au sacerdoce.
Aujourd'hui, hélas! surtout .dans certains milieux, il sera bien difficile de suivre exactement cette règle. Les familles, dans lesquelles les vieilles traditions de foi religieuse se sont conservées, deviennent de plus en plus rares; et là sans doute est la cause pour laquelle, en quelques diocèses, le recrutement du clergé se fait si péniblement. Ne négligeons pas cependant dans les choix que nous aurons à faire de nous préoccuper de l'état religieux de la famille.
Si le père et la mère étaient également
étrangers à toute pratique religieuse, à plus forte raison, hostiles, il faudrait, dans un enfant appartenant à de tels parents, des qualités bien exceptionnelles, pour qu'on pût songer à faire de lui un prêtre.
Si , sans être à ce point irréligieux, les parents d'un enfant vivaient dans la négligence de leurs devoirs de chrétiens, ne sanctifiaient pas le dimanche, n'allaient que rarement à la messe, se tenaient éloignés du confessionnal et de la sainte Table , ce serait une nuance qui différencierait ce cas du précédent ; nuance bien légère pourtant , qui n'offrirait malheureusement que bien peu de garanties.
On pourrait procéder avec plus d'assurance si, comme il arrivera souvent, le père ne pratiquant pas , la mère était pieuse. A celle-ci, en effet, beaucoup plus qu'au père, incombe la mission de donner à l'enfant cette éducation première d'où dépend souvent toute la suite de la vie. Il y a donc, dans ce
cas, olus de chances de succès.