‹ De l’anémie et specialement de l’anémie chez les mineursChapitre 13 sur 17 · IG · texte numérisé non relu

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de commencer de travailler, il ne se sent pas la force de mettre la main à l'œuvre. Il est facilement essoufilé. Au saut du lit, il a des tournements de tète et quelquefois aussi pendant son travail. L'appétit peut-être conservé, mais le plus souvent il est diminué. 11 existe de la constipation plus fréquemment que de la diarrhée, quelquefois des coliques.

Il ressent des battements de cœur, et souffre d'une douleur à l'épigastre, et aussi de douleurs vagues dans les côtés et dans le dos, parfois même d'une véritable pleurodynie qui l'inquiète beaucouj). Il éprouve des chaleurs subites qui montent vers la tête. Ses pieds se refroidissent facilement. Il croit avoir de temps en temps dans la journée de petits mouvements fébriles ; car il ressent quelques frissons.

A l'auscultation du cœur, j'entends habituellement des bruits réguliers sans souffle à la base; (juelqucfois les bruits sont éclatants, l'auscultation du cou ne dévoile presque jamais de bruits de souffle continus, rarement un souffle intermittent. Le pouls est régulier, quelquefois petit, généralement peu dépressible, parfois bondissant ; la langue est souvent saburrale. Je prescris un évacuant, quand il est indiqué; je conseille quel-

([lies jours (le repos et j'ordonne des toni(iiies. Mon diagnostic porte: embarras gastrique ou dyspepsie, suivant les cas, anec complication d'anémie à un degré peu pro)ioncé. Je pourrais présenter ici, à l'appui de cette description générale, un grand nombre d'observations particulières. Mais elles se ressemblent si bien que la lecture en serait fastidieuse. Je suis d'ailleurs persuadé que la plupart des médecins de houillères retrouveront dans cette énumération de symptômes un rapide énoncé de ce qu'ils observent eux-mêmes tous les jours.

Plusieurs des auteurs contemporains qui ont décrit l'anémie des mineurs, même ceux qui admettent chez eux une anémie essentielle, tels que le docteur Boëns-Boissau et le docteur Buisson, avaient déjà signalé le peu de constance et même la rareté des bruits de souffle du cœur et des gros vaisseaux ; d'un autre côté, le docteur Riche indique comme caractère différentiel de l'anémie des mineurs et des anémies vulgaires : « la constance et l'intensité des troubles gastro-intestinaux. L'appétit, dit-il, est diminué, les digestions lentes et laborieuses sont souvent accompagnées de douleurs gastralgiques. II y a parfois de la lientérie. » (1).

(1) Pathologie des bouilleurs. Paris, 187i. p. 33.

J'ajouterai oopendant cet autre trait particulier que j'ai pu constater presque aussi souvent que l'absence des bruits de souÛle. Si la eonjonclive oculaire est à peu près toujours pâle, blancbe ou à reflets bleuâtres, sans la moindre trace de vascularisation, la conjonctive palpébrale, au contraire, est souvent vascularisée. D'autre part, les muqueuses labiale, gingivale et buccale ne sont généralement pas décolorées. Cette coloration des muqueuses est souvent assez marquée pour être en disproportion évidente avec la netteté des symptômes anémiques constatés.

Dès le jour où je commençai d'appliquer la numération des globules rouges à l'étude de l'anémie, je fus d'abord étrangement surpris de trouver, chez la plupart des hommes qui présentaient ces symptômes, un sang relativement riche en globules. Aujourd'hui, la surprise des premiers jours a fait place, en moi, à la conviction arrêtée que la plupart des mineurs, qui présentent les symptômes d'anémie que je viens d'indiquer, ne sont pas atteints d'hypoglobulie. Comment alors nous expliquerons-nous la production de ces symptômes?

Si l'on veut bien se reporter à la classification des anémies que j'ai tentée de faire à la fin du

dinpitre If, on verra (ju'à côté des anémies vraies, dans lesquelles le chiffre des globules est diminué, j'ai admis un ^vou\w. d'anémies fonctminelles, dans lesquelles les symptômes de l'anémie existent bien nets, sans que le nombre des globules soit abaissé, au moins dès le début.

C'est à ce groupe d'anémies que je rattache la forme morbide que je viens de décrire, .fe vais, dans un tableau, donner les résultats d'un certain nombre d'analyses du sang, en accompagnant chaque cas de quelques indications les plus importantes.

Voir le tableau page 160.

Pour chacun de ces examens, une partie de sang a été mêlée avec 199 parties de sérum artificiel (formule Malassez). La numération des globules a été répétée pour chaque sujet 4, 5 et jusqu'à 6 et 7 fois, en divers endroits de la préparation, ou même avec de nouveaux mélanges, faits quelquefois à plusieurs jours d'intervalle. J'ai donné la moyenne des nombres trouvés.

Le microscope dont je me suis servi a été essayé et gradué pour le compte-globules au Collège de France^ dans le laboratoire du professeur Ranvier, par mon ami le docteur Edouard Weber, préparateur du cours d'histologie.

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Sur les trente-six mineurs, inserits dans ce tableau, qui étaient tous pâles sauf deux, et qui ont présenté presque tous les autres symptômes que j'ai attribués à l'anémie fonctionnelle, on en trouve donc six qui ont plus de 5 millions de globules, on en trouve seize qui en ont plus de 4 millions, et quatorze qui en ont plus de 3 millions.

Je ferai remarquer que ceux de ces mineurs qui travaillent la nuit ont une globulisation généralement plus faible que ceux qui travaillent le jour. Mais qu'ils sont loin toutefois de ces anémies où l'on ne trouve qu'un million et même 800,000 globules par millimètre cube !

Si nous nous rappelons que, d'après les recherches d'Andral, les bruits de souffle ne surviennent que lorsque la quantité des globules descend à 80 parties pour 1000 de sang, (le chiffre normal étant de 127 pour 1000), ces résultats offerts par la numération des globules suffiront à expliquer au milieu de tous les autres symptômes de l'anémie, l'absence des bruits de souffle cardiaques et vasculaires, ainsi que de la décoloration des muqueuses.

On sait que Bouillaud avait démontré que les bruits de souffle anémiques sont proportionnels

à la diminution de la densité du sang; car les vibrations des valvules et eelles des parois vasculaires se produisent d'autant mieux que le liquide sanguin est moins visqueux ; et c'est ce qui se présente dans les cas d'hypoglobulie. De plus, l'anémie confirmée s'accompagne sinon d'une hypertrophie du cœur, comme le prétend Virchow (1), au moins d'un certain relâchement des fibres musculaires qui explique la dilatation cardiaque dans les anémies confirmées, ainsi (jue Beau l'avait déjà remarqué en 1845.

J. Parrot (2) s'appuye même sur cette dilatation du cœur pour attribuer le bruit de souftle au 1" temps, que l'on entend vers la base du cœur dans l'anémie, à une insuffisance de la valvule tricuspide. Quant aux souffles, aux murmures, aux frémissements des vaisseaux du cou, le docteur Parrot les explique par les vibrations sonores d'une ou deux veines fluides dans la jugulaire interne à son embouchure (3). Mais ces vibrations sonores de la jugulaire ne se produiraient pas si le sang était moins aqueux, et d'autre part, le relâchement des fibres mus-

(1) De la chlorose et de ses corrélations avec certaines anomalies de l'appareil circulatoire et spécialement do l'endocardite puerpérale. Berlin, 1872.

(2) Archives générales de Médecine, août, 1866.

(3) Archives générales de Médecine, juin, 1867.

culnircs paraît être dû aux troiiMos mih-itirs qui, dans l'anémie globulaire, frappent tous les muscles de la vie de relation (Th. Stark) (I). On voit donc que les bruits de souftle de l'anémie ne pourront pas se produire chez les mineurs dont j'ai parlé.

On se rend aussi maintenant un compte facile de la persistance chez eux de la coloration des muqueuses, puisqu'ils n'ont pas d'anémie globulaire.

Je vais à présent chercher à expliquer le mode de production de ces anémies fonctionnelles.

Qu'un mineur se trouve placé plusieurs jours de suite dans un chantier mal aéré, dans une galerie en cul-de-sac, il respirera pendant les dix heures que durera son travail quotidien un air tantôt insuffisamment oxv^éné, tantôt avant un excès d'acide carbonique, et plus souvent encore un air vicié par ces deux causes réunies. Chez lui, durant tout ce temps, les globules quitteront les poumons chargés d'acide carbonique et apporteront aux tissus moins d'oxygène.

L'hypoglobulie produit des effets identiques sur la nutrition et les désassimilations organiques. Mais tandis que dans l'hypoglobulie ce

(1) Archiv. dcr Iloilkundc, 1803, p. 47.

sont les globules manquants qui produisent cette diminution dans l'apport de l'oxygène, dans le cas actuel c'est l'oxygène qui manque aux globules.

Ces effets d'anoxémie, chez notre mineur, ont bientôt disparu quand il a quitté son travail* Quatorze heures passées en dehors de la mine suffisent à compenser l'insuffisance de l'oxygène respiré pendant le séjour dans le chantier malsain. Mais s'il continue plusieurs jours, plusieurs semaines de suite, à travailler dans ce même milieu, les effets de cette atmosphère viciée, qui étaient d'abord passagers, tendront à devenir persistants, surtout si à cette influence viennent s'ajouter d'autres causes de fatigue, ou un simple embarras gastrique accompagné d'un trouble dans les fonctions digestives. C'est alors qu'apparaissent les symptômes de l'anémie fonctionnelle tels que je les ai indiqués, c'est alors aussi que l'ouvrier est obligé de suspendre son travail ; mais généralement au bout de quelques jours de repos, d'une semaine ou deux au maximum, tous ces phénomènes morbides sont disparus.

François de Louvain, qui admettait cependant à priori la déglobulisation, avait déjà dit en 1857: « L'anémie des mineurs n'est jamais simple

comme celle dont Andral a donné la symptômatologie et qui est l'effet de la seule déglobulisation du sang, de l'abaissement du chiffre des globules rouges, il s'y joint constamment des symptômes d'asphyxie, résultant de la présence en plus ou moins forte proportion d'acide carbonique dans l'air des mines. » (1).

Ces symptômes que nous avons décrits peuventils s'expliquer sans une altération quelconque dans le liquide sanguin ?

Je ne le pense pas. J'ai remarqué, en effet, que dans les cas les plus prononcés de cette anémie fonctionnelle, si les globules du sang atteignaient ou même dépassaient le chiffre normal, beaucoup d'entre eux se trouvent déformés, et un très-grand nombre sont plus petits que d'habitude, leur diamètre bien souvent n'excède pas 5 millièmes de millimètres ; en outre ils sont généralement pâles.

3Iais ces indications s'appuient sur un nombre encore trop restreint d'observations complètes pour que je puisse donner des détails plus précis.

Si maintenant le besoin ou l'appât du gain pousse un de ces hommes à reprendre son

(1) R('snm('^ (ît. cnncliision d'un mémniro sur l'.HK'imio des minours, déposé dans la séance acsdémique du 28 mars 1857. In Ikillclin de l'Académie royale de Belfïique, série, tome iv, p. 466. 1861.

travail trop rapidenieiit, cl qu'il se surmène, on est en droit d'admettre que le chiflre de globules finira par diminuer, et on verra alors une aglobulie vraie succéder à une aglobulie fonctionnelle.

Car, chez les mineurs, à côté de cette forme passagère d'anémie, on rencontre quelquefois des anémies vraies avec diminution des globules, et même des anémies graves qui se présentent entourées de tout le cortège habituel de l'anémie confirmée; mais il est rare qu'elles ne se rattachent pas alors à des causes autres que le travail souterrain. Il est rare aussi que ceux qui en sont atteints arrivent à ce degré d'anémie extrême sans avoir cessé de descendre à la mine depuis déjà longtemps. Et au surplus, les médecins qui sont attachés à presque toutes les mines seraient les premiers à en interdire l'entrée à ceux de ces anémiques qui persisteraient à vouloir travailler.

Doit-on admettre des anémies aiguës? — Je ne sais.

Il y a toutefois des cas d'anémie qui se développent très-rapidement sous l'influence de conditions particulières. Je vais en citer une courte observation qui, bien que le sang n'ait

pu être examiné au moment du suujimim d'intensité de la maladie, me parait cependant devoir être rapportée à l'anémie.

Observation I.

Anémie par excès] de travail^?)

A Anatole, âgé de 18 ans, travaille au fond

de la mine depuis quatre ans. D'abord palefrenier, puis piqueur, il est actuellement boiseur depuis un mois. D'une taille moyenne, assez fortement musclé, il n'a jamais été malade et ne présente pas les caractères de la diathèse scrofuleuse. Depuis sept ou huit jours, il éprouve une lassitude extrême pendant son travail, qu'il est obligé d'interrompre très-souvent pour prendre quelques moments de repos. Il n'a pas d'appétit et ressent quelques battements de cœur. Il souffre au niveau du coude droit d'une douleur qui augmente tous les soirs depuis trois jours. L'exploration de la région n'est pas douloureuse. Sa langue est un peu chargée, (elle présente à la pointe un. papillôme pédiculé.) Il a de la constipation. Je lui prescris 20 grammes d'huile de ricin. Il nie avoir fait des excès.

Dix-neuf jours après, il revient me trouver. Il avait vonlu reprendre son travail, mais la fatigue générale n'a fait qu'augmenter, les battements du cœur sont devenus presque incessants.

|R'ii(laiit qu'il travaille; l'oppression est excessive. La langue est nette, et cependant il a peu d'appétit ; la face est un peu colorée, les conjonctives et la muqueuse gingivale, sans être pâles, sont un peu décolorées. La douleur qu'il avait au bras est disparue depuis plus de quinze jours. A l'auscultation du cœur, je constate des battements violents, rapides ; à la base les bruits sont sourds, surtout le second bruit qui est en même temps plus fort que le premier. A la pointe, le second bruit est au contraire plus sec que le premier. Je ressens contre mon oreille un choc énergique de la pointe du cœur qui vient frapper violemment les parois du thorax ; je ne perçois aucun bruit de souffle. En revanche, dans les vaisseaux du cou, des deux côtés, j'entends un bruit de souffle continu avec renforcement au moment de la diastole artérielle ; le pouls bat 80 fois par minute. Il est fort, subit et un peu dépressible. Le malade accuse des bourdonnements dans l'oreille gauche, qui quelquefois est douloureuse depuis deux ans. .l'en extrais une matière molle, d'un brun noirâtre, qui encombre le conduit, et je constate un peu d'otite catarrhale.

Le sang n'a pu être examiné. Des ferrugineux, des amers, vin de gentiane, repos. Telle est ma prescription.

Uno semaine après, raiiiélioralion est notable, presque plus de palpitations, l'appétit est revenu. Je lui permis de s'occuper un peu. Il est employé à surveiller des travaux de triage à l'extérieur. Au bout de quinze jours, le chiffre des globules est de 3,9M,000.

. Anatole A. est redescendu dans les galeries quelques jours après et s'est bien porté depuis lors.

Le docteur Riembault a vu dans le service du docteur Beroud, médecin à l' Hôtel-Dieu de Saint-Etienne, un cas presque type d'anémie primitive, survenue assez promptement chez un jeune ouvrier mineur et en a recueilli l'observation. N'ayant jamais encore observé personnellement chez des mineurs d'anémie primitive aussi prononcée, je reproduis ici l'observation du docteur Riembault (1) :

« Au n" 21 de la salle Saint-Joseph (Ilotel- Dieu de Saint-Etienne) est actuellement couché (novembre 1860) le nommé Auguste Garnier, ouvrier bouilleur, âgé de 21 ans. Il est d'une forte constitution. Il y a trois ans, il eut la variole, c'est la seule maladie dont il ait été atteint. Il fait l'état de bouilleur depuis deux

(I) Ouvrage cité. p. 183 ot suiv

ans et demi. Cinq mois envii'on avant de tomber malade, il lut attaché à un chantier de la mine de Méons, situé profondément, où règne une température très-élevée et où les ouvriers sont obligés de rester complètement nus. Il y souffrit beaucoup; il raconte qu'à chaque moment il était obligé pour ne pas suffoquer d'aller respirer l'air frais, alors qu'il était tout mouillé de sueur et n'était préservé contre le froid par aucun vêtement. Au bout de cinq mois d'un travail aussi pénible, il fut pris de douleurs vagues dont le siège était principalement à l'épigastre, il perdit ses forces et fut obligé d'entrer à l'hôpital (i2 septembre 1860.)

Aujourd'hui (6 novembre 1860) qu'il a subi pendant six semaines un traitement où dominent les toniques analeptiques, on constate l'état suivant : la peau et les muqueuses sont extrêmement pâles et offrent l'aspect de la cire blanche. On observe de l'œdème aux parties déclives, particulièrement à l'entour des malléoles; la face, le matin surtout, est bouffie. La faiblesse musculaire est très-grande, il peut à peine supporter le poids de son corps pendant (pielques instants; il ressent à la région épigastrique une douleur, une anxiété pénible ; c'est

du reste la seule chose dont il se plaigne. Le pouls est fréquent; aux artères carotides, des deux côtés, on perçoit un bruit de souftlc à double courant (bruit de diable).

La sensibilité semble diminuée. (Analgésie).

Enfin, un traitement bien entendu, et suivi pendant six semaines, n'a encore modifié en rien la marche de cette affection. Bien que le sang n'ait pas été analysé, il résulte clairement de l'étude des causes et des symptômes ainsi que du peu de succès obtenu d'un régime bien entendu, que les principaux éléments du sang sont altérés dans leurs proportions, et qu'on a affaire ici à l'étiolement ou anémie grave, anémie compliquée. »

La céphalalgie, la migraine, les névralgies se rencontrent assez fréquemment chez les mineurs anémiques. On trouve même quelquefois des phénomènes de nervosisme, une véritable surexcitation nerveuse, telle que celle dont le docteur Beroud a étudié les rapports avec la chloroanémie (1).

J'ai rarement constaté parmi les anémiques qui se sont présentés à mon observation, des altérations graves de la sensibilité et des tioubles marqués

(1) In Annales médicales d(> Saint-Etionnc, 18G1.

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