CHAPITRE III
Influences générales du milieu dans lequel travaillent les mineurs sur la production de l'anémie.
Pendant six jours de la semaine et environ dix heures par jour, des hommes âgés de seize à cinquante ans, rarement davantage, travaillent dans des galeries souterraines, d'une profondeur variable, atteignant jusqu'à 700 à 800 mètres, mais dont la profondeur moyenne s'étend entre 100 et 300 mètres. Loin de la lumière solaire, ils n'ont pour s'éclairer que la lueur des lampes, brûlant tantôt librement dans l'air des galeries, tantôt enveloppées de toiles métalliques. Les hommes comme les lampes consomment • un air qui leur vient du dehors par divers systèmes de ventilation. La température y est tantôt au-dessus, bien rarement au-dessous de la température extérieure, mais est généralement constante pour chaque
chantior. Ouclquefois sec, mais boaucoui) plus soiivcnl liiiniitle, l'air des galeries est facilement vicié par des gaz de diverse nature, nuisibles ou simplement irrespirables, qui proviennent, les nus des minerais, les autres des résidus ' de la respiration des hommes et des chevaux,' de la combustion des lampes ou de la déflagration de la poudre.
Dans ce milieu, les mineurs se livrent à des' travaux souvent pénibles qui nécessitent des efforts musculaires parfois excessifs. Les uns facilitent la formation des galeries par des coups de mine .ou les consolident par le moyen de bois de charpente ; les autres sont occupés à détacher la houille ou
les minerais; d'autres à en- opérer le transport jusqu'au puits d'extraction. Le travail de ceux-là terminé, de nouveaux ouvriers arrivent, dans la plupart des mines, qui comblent, au moyen de remblais, les vides opérés par les ouvriers précédents. Telle est en quelques lignes et d'une façon générale la nature des travaux qui s'opèrent dans les mines. Nous examinerons séparément l'influence d'abord de ces conditions de milieu, puis de ces diverses espèces de travail, dans la production de l'anémie.
(iO
^" Privation de la lumière solaire.
Nous recevons du soleil trois sortes de radiations, des radiations calorifiques, des radial ions lunjineuses et des radiations chimiques ou actiniques.
Quelle influence la privation de ces diverses espèces de radiation solaire exerce-t-elle sur l'organisme humain?
Cette influence peut-elle être une cause d'anémie?
Nous allons tâcher de répondre à ces deux questions.
On sait que les hommes retenus longtemps dans les prisons pâlissent. On a remarqué que les artistes dramatiques, que ceux des hommes de lettres qui ont contracté l'hahitude de travailler plutôt la nuit que le jour, que les femmes du monde qui veillent fort avant dans la nuit, exposées longuement à l'action de lumières artificielles ont souvent la peau blanche et mâte. D'autre part, on n'ignore pas qu'il est, dans les grandes villes, certains quartiers pauvres et retirés, à rues étroites, à maisons peu éclairées et généralement malsaines dont les habitants sont caractérisés par une pâleur marquée de l'épidermc. Par contre, l'homme des
champs, le marin, en un mot, tous ceux que leur genre de vie ou leur profession exposent, d'une façon régulière et répétée, à l'action des rayons solaires, possèdent un teint coloré, ou plutôt bruni ; ils sont liâlés.
Si nous portons notre observation sur les divers peuples, nous constatons que les habitants des climats extrêmes ont un teint plus ou moins brun, tandis que les habitants des régions tempérées ont une pigmentation beaucoup moins marquée. Les Esquimaux, les Lapons sont bruns; la race nègre, la race rouge, la race jaune, ne se trouvent qu'au voisinage des tropiques. C'est que, en dehors des influences ethnologiques, à mesure qu'on se rapproche de l'équateur, les hommes sont plus directement exposés à la triple nction du soleil. C'est que, dans les régions polaires, après les
nuits longues, viennent des jours tout aussi prolongés pendant lesquels les hommes restent exposés à la vive radiation, sinon de la chaleur, du moins de la lumière solaire, radiation que vient augmenter encore la réflexion des rayons lumineux émanés du soleil par un sol recouvert de neige.
Cette coloration de la peau chez les peuples les plus rapprochés du pôle, tendrait à nous prouver que les rayons lumineux et chimiques du soleil
exercent sur la piirmenlation cutanée, une action plus considérable que les rayons calorifiques. Car si, dans l'influence de la lumière sur 1 économie vivante, nous sommes obligé de reconnaître avec Sappey (1) que nous ignorons encore quelle part pn doit attribuer aux rayons lumineux, et celle qui revient aux rayons chimiques, nous sommes à peu près sûr du peu d'influence des rayons calorifiques. « L'éry thème est produit par une action des radiations lumineuses ou chimiques, plutôt que par des radiations calorifiques; c'est, en efïet, en général, au printemps et non en été, que se présentent les cas d'insolation. D'autre part, la lumière électrique, lorsqu'elle est très-intense, peut donner lieu à des accidents semblables, ainsi que cela a été signalé à diverses reprises, et, particulièrement, par M. Despretz (1858) ; comme dans les expériences où l'on emploie cette lumière, les effets ont toujours été évités lorsqu'on a placé tlans la source lumineuse une plaque de verre d'urane qui arrête les radiations violettes et ultraviolettes; il y a lieu de penser que c'est à celle-ci qu'est due l'action que. nous signalons (2). »
•('I) -Do riutluonco de la lumière sur les êtres vivants, thoso pour l'ap;r .'galion. Paris, IS/i'i-, par Sappoy.
(2) C. M. Gariel, art. Radiation. In Dictionnaire encyclopédique dos Sciences médicales de Dccliamhre.
Si, (le riiomiiie nous passons aux plantes, nous constaterons une influence encore bien plus grande de la part de la lumière solaire qui donne aux Icuilles et aux fleurs des couleurs d'autant plus vives, qu'elle est plus intense. Tout le inonde connaît l'étiolement des plantes qui sont placées à l'abri du soleil.
Par un rapprochement ingénieux de l'homme qui vit dans les mines et des végétaux privés de la lumière solaire, le docteur Riembault a proposé le nom d'étiolement pour caractériser à la ibis la pâleur de la peau et l'alanguissement des forces chez certains mineurs affaiblis et maladifs. Cette dénomination excellente empêchera, nous l'espérons, de trouver désormais, par une confusion déplorable, de l'anémie chez tous les mineurs qui ont la face pâlie. Car il nous paraît difficile d'identifier la pâleur cutanée des mineurs à la pâleur des prisonniers et des populations ouvrières qui, dans les grandes villes, habitent des quartiers mal aérés. Les prisonniers aussi bien que ces malheureuses familles d'ouvriers, sont, en eftet, soumis à des causes de dépérissement de toute nature, morales et physiques, qui amènent une complication anémi(jue presque fatale. Bien plus, chez les hommes de lettres et les femmes du monde dont nous
parlions plus haut, on peut adiuotlre (juc la décoloration de la peau est due au moins, en partie, à une anémie occasionnée, soit par des veilles prolongées, soit par une vie trop sédentaire, soit encore par une fatigue des centres nerveux auxquelles viennent, trop souvent, s'ajouter, chez les femmes, des désordres fonctionnels. Et dans ces divers groupes de gens pâles, l'influence de la privation des rayons solaires ne se trouve pas assez isolée des influences anémicuitcs que nous venons de signaler, pour qu'elle suffise à expliquer la pâleur cutanée.
Bien que Gris ait publié des cas de chlorose végétale guérie par les sels de fer (1) nous nous refuserons aussi à admettre que l'on puisse assimiler l'étiolement des plantes à l'anémie de l'homme, ni même l'influence de la lumière solaire sur l'organisme humain, à celle qu'elle exerce sur les végétaux.
Sous toutes les latitudes, l'homme vit et se développe, tandis que les plantes ont chacune un climat, une exposition, un terrain en dehors desquels elles ne vivent pas. C'est que, dans les plantes, et je ne parle ici que des plantes phanérogames, les phénomènes vitaux, les échan-
(1) In Gazette médicale do tSi-O, p. 552.
<Tos nutritifs s'accomplissent exclusivcinent aux dépens du milieu dans lequel elles se trouvent, par une série d'actions chimiques qui sont provoquées par les radiations lumineuses ou actiniques. C'est par la surface des feuilles que s'opèrent les actes respiratoires des végétaux; et la respiration des plantes s'arrête dès que le soleil s'est couché, ou plutôt elle se modifie complètement, car tandis que pendant le jour, les végétaux absorhent l'acide carbonique de l'air et exhalent de l'oxygène, dans l'obscurité ils absorbent de l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique.
Chez l'homme, au contraire, les phénomènes de la nutritit)n se passent dans l'intimité des organes, à l'aide des ressources qu'il emprunte aux aliments, d'une part, et que, d'autre part, il réclame à l'air, cet aliment gazeux. L'homme digère et respire aussi bien la nuit que le jour, et les divers phénomènes des fonctions nutritives, le résultat des fonctions respiratoires, la chaleur qu'il produit, ses diverses sécrétions sont les mêmes à la lumière et dans l'obscurité. Tout au plus Moleschott a-t-il constaté une modification dans l'activité des phénomènes res~ piratoires. Il a trouvé que le dégagement de l'acide carboni((ue à la lumière est plus grand
(]Lic (iaiis robsciii'ité, dans le rappoi l de -i à 4 : Molescliott (I) a fait ces observalioiis sur des grenouilles, et je daule si cette diminution ne serait pas due à l'absence des radiations caloi'ifiques qui, en augmentant le développement de la vapeur d'eau, exigent, pour l'expulser par les poumons ou pour compenser le refroidissement produit par son évaporation à la surface cutanée, une accélération des mouvements respiratoires. Quoiqu'il en soit, le professeur Béclard, en 1858, a confirmé, en les répétant, les expériences de Moleschott. 11 a constaté de plus que la grenouille perd par évaporation 2 ou 3 fois moins d'eau dans l'obscurité qu'exposée à la lumière blanche ou violette. Oi', on sait qu^ la lumière, môme la lumière de la lune, suffit à produire une évaporation.
Scharling, en 1843, avait déjà trouvé que la (juantilé de carbone brûlé par le môme individu, variait de la nuit au jour, dans la proportion de 1 à 1,237 (2).
Un fait bien plus étrange semblerait diminuer l'influence directe de la lumière sur les com-
m Uber den EiiiHuss (li\s Liolits aiif die; Mcngc d;;r voiii Tliicrkori)i!r ausgcscliindoncii Kohlensaurp. Wiener mcdizinisclie Wochenschrift, 1855, ji. 081.
(2) Aniialos do Chimie et do Physique, sjrie,. 1843', p. 488.
biistions organiques. JJidtlei' et Scluiiult, cilés par Milne-Edwards (I), égalisaient, entre la nuit et le jour, la pei'te due à l'exhalation de l'acide carbonique et à la transpiration chez les animaux à l'état d'inanition, en les rendant aveugles, tandis qu'avec la conservation de la vue, la différence était notable. Moleschott s'est également assuré, par des expériences comparatives sur des grenouilles saines et sur des grenouilles aveugles, que l'exercice de la fonction visuelle entrait pour une certaine part dans les phénomènes qu'il avait constaté.
En acceptant comme un fiit démontré le résultat de ces expériences comparatives, on ne pourrait faii'e intervenir la privation de la lumière solaire comme une cause d'anémie chez le mineur. En effet, si l'absence de la lumière solaire diminue la somme des oxydations intérieures, le travail musculaire énergique, auquel se livre le mineur, l'augmente dans des proportions notables, et les mineurs trouveraient dans l'obscurité relative de leurs galeries une compensation partielle aux combustions exagérées produites par le travail très-actif de leurs muscles. Or, les oxvdations
t^l) Leçons dj physiologie et iranatomie compaiv-cs, 1S67, tome ii, p. 555.
GH
excessives, doiil les efïbrts museiilainîs s'accompagiieiU: dans les tissus, usent les globules et sont une cause d'anémie. Si donc les résultats des expériences de Moleschott étaient reconnus applicables à l'bomme, on arriverait à soutenir cette opinion qui nous paraît aujourd'bui paradoxale, que la privation de la lumière solaire, chez le mineur, ralentirait le développement de l'anémie. Nous sommes loin d'aller jusque-là. Nous nous contentons de penser que la privation de la lumière solaire paraît être, chez le mineur, plutôt une cause de pâleur de la peau qu'une cause d'anémie.
2'' Influence de l'air des mines.
La composition de l'air atmosphérique est à peu près la même sur toute la surface du globe. Je rappellerai qu'il est composé normalement de !^0,80 volumes d'oxygène, de 79,20 volumes d'azote, de 6 à 9 millièmes de vapeur d'eau et de 3 à 6 dix millièmes d'acide carbonique. Les variations extrêmes de la proportion d'oxygène observés dans les différents pays des deux hémisphères, se sont maintenues entre '^0,388 et 21,20 (i).
Dans la profondeur des mines, les altérations de l'air ont été jusqu'ici trouvées beaucoup plus
(1) Gavarret. Art,. Atmosphère, In Diction, cnc.ycl. dDS Scioiiccs mùdijcl's do Dccliaiiilav, tome vu, p. H6.
iiotahles. Les analyses de Félix J^iblanc (1) laites en 1845, dans les mines de Bretagne et de nelgi(|ue, ont constaté dans l'air le plus altéré
par retïct de la respiration et de la combustion des lampes, une proportion de 3 à 4 pour JOO d'acide carbonique et une diminution de 4 à 5 pour 100 dans la proportion d'oxygène. « Dans ces conditions fait remarquer le professeur Ambroise Tardieu, les lampes des mineurs s'éteignent, mais ceux-ci peuvent encore respirer et vivre (2). »
D'autre part, en 1841, Moyle a analysé l'air de quelques mines de cuivre et d'étain de la province de Cornouaille, et il a obtenu les résultats suivants (3) :
Oxygène 17,067
Azote 82,800
Acide carbonique »,085
Delvaux et Kuborn ont fait en Belgique quatre autres analyses dans des houillères assez bien ventilées, et ont constaté, à leur tour, une diminution d'oxygène. Ils en ont trouvé de 18, 30 à W, 01 parties pour 100 parties d'air.
(1) Recherches sur la composition do l'air dans quelques mines. Comptes-rendus de l'Académie des Sciences, 14 juillet '1845.
(2) Article air. In Nouveau Dictionnaire de Méd et (IjChir. prat. de Jaccoud, tome 1, p. 456.
Qi) Annales de Chimie et de Phvsiaue, 3">'" série tome m, p. 318. ^ i ' .
J^acide ('arhoniijutî a ('lé trouvé dans une proporlioii variant do 0,10 à 1,17. L'un et l'autre de ces observateurs ont également constaté la j)résenee d'Iiydrogène carboné dans l'air analysé. 11 est bon de faire remarquer que Kuborn a recueilli l'air à différents endroits de trois tailles où travaillaient depuis deux ou trois heures un chiffre de 23 ouvriers dans un cas, de 19 et de 14 dans les deux autres.
Dans les exploitations métallurgiques du Hartz, Bodemann a trouvé une diminution moyenne de 1 ,03 d'oxygène, et une augmentation moyenne de 1,196 d'acide carbonique (1).
Nous ajouterons comme un fait généralement vrai, que la quantité d'acide carbonique est beaucoup plus abondante dans les houillères que dans les mines métalliques.
« Le gaz acide carbonique, dit Combes, se forme dans toutes les mines par la respiration des ouvriers, la combustion des lumières, la déflagration de la poudre, la fermentation putride ou la combustion lente de toutes les matières végétales ou animales et, probablement, des combustibles minéraux. Indépendamment de ces causes générales de production, il se dégage fréquemment en grande abondance des fissures
(1) Brockiiiann, die mctallurgischon Kranklicitoii tirs Oberliarzes, Oslcrodc, 1851.
OU cavités du terrain » (1), surtout (juand il y a des sources d'eaux minérales gazeuses dans le voisinage comme aux mines de plomb de Pontgibaud (Puy-de-Dôme), aux mines de houille de Rochebelle (Gard) et aux mines de cuivre de Brohl, près de Coblenz.
Si, cependant, même dans les houillères, l'air se trouvait toujours vicié dans les proportions indiquées par les analyses de Leblanc et de Moyle, les mineurs ne pourraient pas continuer longtemps leurs travaux sans être atteints nonseulement d'anémie mais encore sans éprouver les premiers degrés d'une asphyxie qui se renouvellerait toutes les fois que le travail se prolongerait trop longtemps d'une façon continue dans ces atmosphères viciées.
L'anémie survient dans ces cas de la manière suivante: les globules recevant d'une part une quantité insuffisante d'oxygène, se trouveront moins en état d'entretenir les combustion nécessitées par le travail musculaire des mineurs. Alors la respiration devra s'accélérer pour arriver à accumuler dans l'organisme la quantité d'oxygène nécessaire aux oxydations intra-orga-
(1) Combes. Aéragc des mines. Paris, 1839, in-8", p. 11.
niques. D'aiiti'O part, l'excès d'acide carbonique qui accompagne la diminution d'oxygène, empêchera les éclianges de se l'aire; le sang restera chargé d'acide carbonique et en même temps la proportion d'oxygène qu'il devrait recevoir se trouvera diminuée d'autant. « Dès lors, les globules se détruisent, ou ne se forment plus en quantité normale. C'est là, dit Germain Sée, la cause de l'anémie des mineurs (1). » Cette forme d'anémie est analocjue à l'anémie des cuisiniers et des repasseuses.
Les mineurs ont bientôt après une certaine difficulté de respirer, due aussi bien à la diminution du nombre des globules qu'à l'augmentation de l'acide carbonique ; c'est un commencement d'asphyxie.
François, de Louvain, a insisté sur ce mode de production de l'anémie, en la rapprochant de l'anémie asphyxiquo décrite antérieurement par Nicolaï.
Ces divers accidents s'observent très-rarement dans les mines bien ventilées, à galeries larges, et dont l'installation ne laisse rien à désirer. Ils peuvent toutefois s'y présenter dans certains
(1) Art. Asthmo. In nouveau Dictionnaire do Médecine et do Chirurgie pratiques, de Jaccoud, tome m, p. 649.
cas particuliers; c'est lorsque des ouvriers sont occupés en nombre assez considérable, et pendant un temps trop prolongé, dans des galeries en cul-de-sac. Mais, ici, les effets du confinement de l'air viennent s'ajouter à ceux occasionnés par l'atmosphère impure des mines. Les produits de l'évaporation de la sueur, les produits de la respiration, ceux de la combustion des lampes, ont bientôt rendu irrespirable un air qui se renouvelle très-peu. La ftitigue survient vite dans cette atmosphère, et si les ouvriers y restaient trop longtemps exposés, et pendant plusieurs jours de suite, l'anémie surviendrait par un mécanisme analogue à celui que nous avons indiqué plus haut, et plus rapidement même que dans ces cas où un léger excès d'acide carbonique ne foit sentir son influence qu'à la longue.
Mais, heureusement, il n'est pas de mine bien dirigée où l'on ne sache prévenir ces dangers d'anémie et d'asphyxie. On renouvelle souvent, et plusieurs fois par jour, ces postes d'ouvriers ; on installe de petits ventilateurs à l'entrée de la galerie, et si les lampes menacent de s'éteindre, on prévient les chefs de travaux qui se
hâtent de prendre les précautions nécessaires.
5" Présence accidentelle de gaz toxif/iies ou irrespirables.
Outre l'excès d'acide carbonique et la diminution d'oxygène, il existe dans les mines d'autres causes de viciation de l'air. Certains gaz toxiques ou simplement irrespirables s'y trouvent trop souvent, les uns provenant de la combustion incomplète de la poudre de mine, d'autres de la décomposition et de la fermentation des excrétions des hommes et des chevaux ; d'autres encore s'exhalent à travers les parois des galeries : ce sont l'oxyde de carbone, l'azote, l'hydrogène protocarboné, l'hydrogène bicarboné, l'hydrogène sulfuré, l'hydogène arsénié, l'acide sulfureux et même les acides nilreux, l'anuiioniaque, et, peut-être, aussi l'hydrogène pur. Je ne ferai que nommer le grisou qui est un mélange hétérogène et dans des proportions variables de quelques-uns de ces gaz avec l'air. Il produit plutôt des désastres que des maladies. Je ne parlerai pas de la mofette qui paraît être un mélange d'acide carbonique et d'azote, et qui tue par asphyxie.
L'anémie est due à des causes agissant d'une façon continue. Or, la plupart des gaz délétères qui se trouvent dans les mines, n'agissent sur
les hommes que d'une façon passagère, soit parce qu'on les chasse par une ventilation plus active, soit parce que on les enflamme, soit, encore, parce qu'on ne laisse pas les mineurs au milieu de ces gaz. Ils entrent donc rarement aujourd'hui au nomhre des facteurs de la production de l'anémie chez les mineurs. Mais quelques-uns de ces gaz se rencontrent si fréquemment dans les galeries souterraines, que j'en dirai quelques mots.
L'oxyde de carbone se trouve assez souvent dans les houillères. Ce gaz est un produit de la combustion lente de la houille et aussi de la déflagration de la poudre. Heureusement, il ne s'y produit qu'en faibles proportions ; car c'est un des gaz les plus nuisibles à l'économie. Beaucoup d'auteurs, Tourdes, Leblanc, Wurtz le considèrent comme toxique, d'autres le considèrent comme simplement irrespirable. Au surplus, il est doué de propriélés anesthésiques remarquables ; il produirait même la paralysie (Lelorain) (1).
D'après les expériences si connues de Claude Bernard (1856 et 1873), il amènerait la mort en se combinant si intimement à l'hémoglobine que l'oxigène ne pourrait plus prendre sa place. Boche- Ci) Thèso de Strasbourg, 1868.
fontaine et Couty (1) ont récemment démontré que l'oxyde de carbone ralentit la respiration et les oxydations musculaires, en supprimant les fonctions des globules sanguins.
Le docteur Lelorrain a admis un empoisonnement chronique par l'oxyde de carbone.
A petite dose, il paralyse un certain nombre de • globules et provoque les symptômes de l'anémie.
L'hijclrogène protocarboné est considéré comme l'un des gaz les plus dangereux. C'est l'un de ceux dont on a le plus invoqué la présence dans les mines comme cause d'insalubrité. D'après les expériences de Bonis (2), il ne serait cependant pas toxique; il serait seulement irrespirable; mais sa présence, même en petite quantité, forme avec l'air un mélange détonant qui le rend excessivement redoutable, témoin les explosions de grisou dont il est, d'après la plupart des auteurs, l'un des principaux éléments. Nicolaï avait semblé lui reconnaître une légère action anémiante. Il dit, en effet, dans sa thèse : « gaz hydrogenium carburatum in fodinis saepius extitit ; inter causas quœ anémia? locum dare possunt adnumerari débet, quod observationibus comparativis stabilire necesse esset;
(1) Gazette médicale de Paris, \\ décembre 1875.
(2) Empoisonnement par les gaz, par J. Bonis. Paris, 1859, p. 33.
(*;t'lei'0(|iiiii gaz liydrogeniiiin carburatum causa anemiie determinans habere nequit, quoniam in fossis ex qiiibus fréquenter banc observavimus affectionem, mininia erat quantitate » (1).
Quoiqu'il en soit de l'opinion de Nicolaï, le gaz des marais, par le soin que l'on prend d'en éviter la présence dans les mines, ne nous paraît pas devoir être mis sérieusement en cause dans la production de l'anémie.
Quant à l'hydrogène hicarboné, bien qu'il prenne naissance dans des conditions à peu près analogues à celles du protocarbiirc d'bydrogène, il existerait plus rarement dans les mines. En tous cas, on ne le trouverait que dans les houillères. En effet, le professeur Wurtz nous apprend que le gaz oléfiant « se forme par la distillation sècbe d'un grand nombre de substances organiques, principalement de celles qui sont riches en carbone et en hydrogène, comme les matières grasses et résineuses. Mais dans ce cas, il est toujours mêlé à d'autres gaz » (2). Ses effets sur l'organisme sont peu connus ; on croit qu'il est délétère. Il paraîtrait, en outre, doué de propriétés anesthésiques. On sait que mêlé avec l'oxygène, il produit, à l'approche d'un corps enflammé, une violente détonation.
(1) De anémia fossorum carbonis fossilis. Th. p. 21 et suivantes, Leyde, '1821, in-i».
(2) Traité de Chimie médicale, tome i, p. 348, Paris,
L'hydrogène sulfuré qui a joué un si grand rôle dans l'histoire de l'épidémie d'Anzin, se trouve assez fréquemment, surtout dans les soufrières, dans les mines de houille qui contiennent des pyrites, et dans les exploitations d'ailleurs toutes récentes de minerais pyriteux. Les autres sulfures métalliques que l'on exploite, pyrites cuivreuses, blende, galène, cinabre, réalgar et orpiment, ne se décomposant pas si facilement, produiraient plutôt des empoisonnements de nature métallique.
Nicolaï a analysé l'air de plusieurs mines de houille, et dit n'avoir jamais trouvé de traces d'hydrogène sulfuré. Il en existe cependant, mais en petite quantité dans certaines mines où des pyrites se trouvant mêlées à la houille parviennent à se décomposer. Il se produit aussi dans la déflagration de la poudre.
Quand il est pur, on sait que l'acide sulfhydrique est un des poisons les plus actifs. On sait aussi que, combiné à l'ammoniaque, il forme le gaz des fosses d'aisances, et détermine le plomb des vidangeurs.
On sait encore que, dissous en très-petites proportions, il se trouve dans certaines eaux sulfureuses, telles que celles d'Enghien qui occupent une si large place dans la thérapeutique actuelle.
Cl. Bernard a pu introduire une eau fortement chargée d'iiydrogène sulfuré dans le tube digestif, en injecter même dans les veines d'un animal sans amener des désordres graves, pourvu qu'on n'opérât pas sur de trop grandes quantités à la fois.
Respiré en très-faible proportion, il amène un malaise général, de la lourdeur de tête, mais le symptôme prédominant, d'après les observations du docteur Larguier, médecin des mines de sulfures de fer, exploitées à Saint-Julien, près d'Alais, serait une douleur à l'épigastre. « L'appétit est diminué, les digestions sont plus pénibles. L'affection, du reste, ne présente pas de gravité, et, le plus souvent, un purgatif salin suffit pour la faire cesser. Pendant les chaleurs de l'été, où le dégagement du gaz sulfureux est plus abondant, la maladie est plus fréquente et s'observe aussi chez les mineurs qui travaillent à ciel ouvert. » (1). L'empoisonnement par l'hydrogène sulfuré, tel qu'il aurait été observé dans l'épidémie d'Anzin, ne semblerait donc produire l'anémie que par suite des troubles digestifs qui l'accompagnent. Ce serait une anémie dyspeptique, dont auraient souffert,
(1) A. Gauchet, article Maladie des Mineurs. In Diction, do Médecine et de Chirurgie pratiques, de Jaccoud, tomexxir, p. 548. Je forai remarquer que, dans ce passage, il est question de gaz sulfurés et de gaz sulfureux, sans que la nature de ces gaz soit mieux précisée.
en 1802!, les mineurs d'Anzin; anémie dyspeptique à laquelle seraient venus se joindre les effets anémiants de l'air confiné et des autres mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles se faisait alors l'exploitation des mines.
Quant à l'hydrogène arsénié, dont quelques bulles dans l'air respiré suffisent pour amener la mort, quant aux acides sulfureux, aux acides nitreux et à l'ammoniaque, leur présence dans l'air des mines est si exceptionnelle que leur influence sur une production possible de l'anémie est plus que problématique.
4° Influence de l'humidité.
Outre les différents gaz que nous venons de mentionner, on sait que l'atmosphère des mines est chargée de vapeur d'eau. L'air en est presque toujours saturé, et dans les galeries les plus humides, on voit, sur les parois ou appendues aux bois de soutènement, de véritables houppes de cryptogames, qui, par leur éclatante blancheur, ressemblent à du coton. Les sources de cette humidité sont multiples, et si les produits de l'évaporation de la sueur, si l'exhalaison de la vapeur d'eau à la surface pulmonaire, si, en un mot, les diverses excrétions des hommes et des chevaux et la combustion des lampes entrent pour une certaine part
dans lu production de cette vapeur d'eau, la plus grande en est due aux infiltrations aqueuses qui se font par des fissures à travers les parois des galeries. Elle peut être due encore à l'existence, dans les profondeurs souterraines, de nappes d'eau abondantes qui mettent quelquefois en danger, par leur irruption subite, la vie des mineurs, et qui nécessitent des précautions spéciales destinées à en effectuer l'épuisement.
Je vais donner ici, dans un tableau, les chiffres hygrométriques observés au moyen d'un hygromètre de Saussure, qui a été transporté le même jour dans divers puits et dans différentes galeries de la houillère de Commentry.
LIEUX
IIKS OBSERVATIONS.
Température.
OBSERYATIO.NS.
A l'extérieur de la mine
Puits S. A. e»'" étage
A côtô d'un foyer (l'ach'agc.
id. 7"'° id
Parois do la ifsln-
rie trî's-sèches.
id. S"» id
id. 9""» id
Puits D. J. ù 60 mètres
l'arois Ir.liumides
id. Bureau du Chef
id.
Puits D. J. 11"» étage
id.
id. galerie de re-
id.
Puits D. J. côté ouest
id.
Les efï'ets de l'huniidité sur l'ort^anisiiic varient suivant que la température est basse ou élevée, suivant que l'air est calme ou agité. L'humidité ne contribue d'ailleurs que d'une manière indirecte à produire l'anémie, en prédisposant aux affections rhumatismales, aux maladies dos voies respiratoires, au scorbut, toutes maladies qui peuvent s'accompagner ou être suivies d'anémie.
De quelques expériences faites sur des lapins et des oiseaux, Lehmann (1) a conclu que l'exhalation pulmonaire de l'acide carbonique est plus abondante dans un milieu humide que dans un milieu sec. « Celte conclusion, dit Longet (2), attend sa confirmation d'autres expériences plus décisives. »
Combinée avec le froid, l'humidité flivorise enfin la production de certaines hydropisies lesquelles révèlent des-troubles sérieux de l'hématose.
Heureusement, si rhygromètre indique trèssouvent dans l'air des mines un état voisin de la saturation, le thermomètre de son côté, comme on peut le voir dans le tableau ci-dessus, accuse généralement une élévation de température qui rend moins dangereux les effets de l'humidité.
(1) Lchrbiich der Physiol. Chemio, 1853, M lu, s.
(2) Traité de Physiologie. 3'"e édition, tome i, p. 690.
Mais si, en inénie temps que l'air est saturé d'huniitlité, la température est trop élevée, si elle atteint ou dépasse 37°, l'exhalation pulmonaire de la vapeur d'eau se trouvera empêchée. Or, cette température est exceptionnelle. Tandis que si la température ne dépasse pas ou dépasse peu 30", l'air respiré se réchauffera en entrant dans les poumons ; en s'échauffant, son degré de saturation hygrométrique s'élève et la vapeur d'eau s'exhale facilement du poumon . (Expériences d'Edwards) (1 ) .
5° Poussières et miasmes.
La déflagration incomplète de la poudre, l'explosion même des coups de mine qui lancent des éclats de roches, l'ahatage, puis le chargement des minerais, sont autant de causes de suspension de poussières dans l'air. Leur accumulation en trop , grande quantité amène, à la longue, une irritation des voies respiratoires à laquelle succèdent des bronchites catarrhales, l'emphysème vésiculaire, l'anthracosis et cet encombrement charbonneux des poumons, suivant l'appellation pittoresque du docteur Riembault, etiapneumo-mélauose observée par Brockmann dans les mines métalliques du Harz.
(1) Influence des agents physiques sur la vie. Paris
Ces diverses affections qui toutes s'aceompai^nient (Je dyspnée, contribuent plus ou moins à la production de l'anémie, dans un espace de temps vai'iable. En effet, toute difficulté de respirer, diminuant l'apport de l'oxygène vers les globules, vient troubler les fonctions de l'hématose, diminue les échanges nutritifs et amène d'une part, l'usure des globules existants, en entravant d'autre part la formation de nouveaux globules.
A côté des poussières, nous ne devons pas négliger de mentionner la présence de miasmes et d'effïuves. On sait que ces émanations, d'origine animale ou végétale, se sont jusqu'à présent soustraites à l'analyse chimique comme à l'examen microscopique. On ne les connaît que parleurs effets sur l'organisme ; car on suppose que c'est par leur intermédiaire que la plupart des maladies infectieuses et épidémiqucs nous sont communiquées. Ignorant si l'épidémie d'Anzin a été accasionnée par des miasmes, il serait hors de mon sujet de m'étendre sur ces agents morhigènes auxquels, quoique insaisissables, on attribue tant de méfaits. Je me contenterai de dire que la décomposition fréquente de matières animales et végétales, dans l'intérieur des mines, doit favoriser le développement des miasmes.
6" Température.
On admet généralement que la température va augmentant à mesure que l'on s'enfonce dans les profondeurs de la terre.
A une profondeur peu considérable, différant d'ailleurs suivant les pays, on rencontre la couche invariable, ainsi nommée parce que la température y reste constante en toute saison. Puis, au-dessous de cette couche, la température va croissant de un degré par 30 à 40 mètres de profondeur.
Cette augmentation de température est attribuée à ce qu'on appelle la chaleur centrale de la terre. On voit donc que dans les galeries de mines, pour peu qu'elles soient situées à une centaine de mètres de profondeur, la température devra être
plus élevée qu'à l'extérieur, quelle que soit d'ailleurs la nature des minerais exploités. A cette production naturelle de chaleur, viennent s'ajouter, d'une part, la chaleur qui se dégage des hommes et des chevaux, la chaleur animale accrue par le fait d'un travail musculaire considérable, et, d'autre part, celle qui provient de la combustion des lampes , de la combustion du bois et de la putréfaction des matières organiques. Dans certaines houillères, la chaleur peut encore être augmentée par la combustion lente de la houille.
A côté (le CCS diverses causes d'élévation de température, le docleui' Kuborn fait encore intervenir « le frottement de l'air contre les parois des galeries » (1). Cette dernière source de chaleur ne nous paraît pas devoir être prise en considération, non à cause de son peu d'intensité, mais bien parce que les effets produits par une ventilation plus énergique et capable, peut être, alors d'amener par le frottement un certain degré d'échauffement de l'air, se trouveraient compensés surabondamment par le refroidissement qu'occasionne une évaporation plus active de l'humidité des galeries.
Dans la houillère à laquelle je suis attaché comme médecin, la température, dans les divers puits et à différentes profondeurs, oscille entre 20 et 30 degrés. Jusqu'à degrés, les ouvriers ne paraissent nullement incommodés par la chaleur; au-dessus de 25 degrés, les 3/4 environ des ouvriers quittent leur chemise ; et au-dessus de 30 degrés, ce qui est d'ailleurs une température exceptionnelle, ils travaillent sans pantalon.
Quelle est dans la production de l'anémie l'influence d'un air trop chaud?
(1) Etade sur les maladies particulières aux ouvriers mineurs employés aux exploitations houillères, en Belgique. Paris, p. 25, 1863.
Jo n'ai pas h parler ici do l'anémie des pays chauds, de l'anémie intertropicale ou cachexie' aqueuse, qui, d'après l'opinion de Griesinger, appuyée par les travaux récents de 0. Wucherer (l ), serait due à la présence d'ancliylostomes dans l'intestin grêle ; mais je rappellerai certaines anémies professionnelles dans lesquelles la chaleur paraît jouer un très-gr?nd rôle. Il sufiit de citer l'exemple des cuisiniers, des repasseuses, des boulangers et des chauffeurs de machines à vapeur, quoique dans plupart de ces professions, on puisse invoquer d'autres causes d'anémie, entre autres le manque d'air et les exhalaisons délétères du charbon en combustion. i< Dans d'autres circonstances, dit le professeur Potain (2), l'influence de l'élévation habituelle de la température se montre mieux isolée et paraît seule en cause. Ainsi Villermé (Annales d'Hygiène, tomexxi, page 357), remarquait, en visitant les fabriques où l'on travaille la soie, que dans certains ateliers où la température oscille constamment entre 215 et 40", les femmes, beaucoup plus pâles que partout ailleurs, présententtous les caractères de l'anémie. »
(1) Uber die Anchylostomon Krankheit trospiche Chlorose oder tropische lïypœmic. Deutsches Archivfiir kliîiische Medicin, septembre 1872, \). 378. (V. Revue do llavom, tome i, p. 129.)
(2) l.oc. cit. p. 306.
Je ne ferai (|ue mentionner ici une opinion (lu professeur Foussagrives ; il altribue aux grands amas de houille échauffée, tels qu'on en trouve sur les grands navires de l'Etat, la production d'une sorte d'empoisonnement avec coliques fort douloureuses qu'il compare à l'épidémie d'Anzin.
Mais par quel mécanisme physiologique, l'élévation de la température peut elle contribuer à produire l'anémie ?
La chaleur dilate les gaz ; par conséquent, sous un même volume d'air, le poumon absorbera moins d'oxygène et l'on verra se produire des effets analogues à ceux de l'anémie des altitudes qui est due, elle aussi, à la raréfaction de l'air. Cet état d'anoxhémie amènera une accélération du rhythme respiratoire, destinée à compenser la diminution de l'oxygène dans l'hémoglobine ; et cette insuffisance de l'oxygène, si elle persiste trop longtemps, pourra entraîner à sa suite la destruction d'un certain nombre de globules. De plus, un certain degré d'affaiblissement, pouvant peut-être aboutir à l'anémie, survient quelquefois à la suite de sueurs excessives et répétées qu'un travail dans un milieu trop -chaud peut occasionner.
Par contre, on sait que riiomme brûlant plus d'oxygène dans un milieu froid que par une température élevée (expériences de Letellier), devra trouver moins de causes de déperditions organiques et, en conséquence, moins de causes d'anémie dans un milieu modérément chaud que dans une atmosphère trop froide. Il bénéficiera alors delà somme de combustions qui doit se faire pour le maintien de la chaleur animale.
7° De la ventilation.
La ventilation dans les galeries ne peut donner naissance à l'anémie que d'une manière très-indirecte. Car, dans ce cas, l'anémie ne survient qu'à la suite de maladies aiguës provoquées par un refroidissement dû à une ventilation trop active. Si des ouvriers transpirent abondamment, soit à cause de la température élevée de leur chantier, soit à cause d'efforts musculaires énergiques, un courant d'air trop rapide pourra en effet augmenter assez l'évaporation de la sueur pour produire, dès qu'ils se mettront en repos, un refroidissement considérable à la surface du corps. Ce danger existe avec tous les svstèmes de ventilation, aussi
bien avec une ventilation naturelle qu'avec les systèmes de ventilation par aspiration, ou par
refoulement. Un autre inconvénient d'une ventilation trop rapide est d'augmenter la quantité de poussières suspendues dans l'air, contribuant ainsi à développer les phénomènes morbides qui sont la conséquence de l'inspiration de ces poussières et dont nous avons parlé plus haut. Quand la vitesse du courant d'air ne dépasse pas un mètre par seconde, à moins que le minerai ne soit trop pulvérulent, les ouvriers en sont peu incommodés.
Ce sont surtout les ouvriers que les exigences de leur travail obligent à tourner leur face contre le courant d'air, qui sembleraient devoir soufîrir le plus des poussières. Il n'en est cependant pas toujours ainsi. Dans les galeries boisées, c'est sur le côté des bois de charpente qui est à l'abri du courant, que la poussière se trouve -accumulée en plus grande abondance. Les côtés exposés au courant d'air sont constamment balayés, pour ainsi dire, par la ventilation; et les poussières, suivant une espèce de tourbillon, viennent s'amasser sur les points qui sont le plus à l'abri. En sorte que les piqueurs et les boiseurs risquent d'absorber quelquefois plus de poussières en tournant le dos au courant qui les leur renvoie, qu'en leur tournant la fiice.
8" Des variations dans la pression atmosphérique.
On n'ignore pas que la pression de l'air diminue avec l'altitude.
Au niveau de la mer, le baromètre marque 0m.76l en moyenne générale. Et si la densité de l'air n'allait pas en diminuant dans les couches supérieures de l'atmosphère, à mesure que l'on s'élève au-dessus du niveau de la mer, on pourrait facilement calculer l'altitude d'un lieu par la simple inspection d'un baromètre. On sait aussi que les baromètres à mercure baissent ou augmentent d'un millimètre toutes les fois que l'on s'élève ou que l'on descend de 10m. 466. Dans la profondeur des mines, on devra donc constater une augmentation de pression représentée par autant de fois un millimètre que l'on descendra de fois 10m. 466. Il semble qu'une loi physique de cette importance ne doit changer que sous des influences extrêmement puissantes. Il paraît, qu'en Belgique, il n'en est pas ainsi. Voici ce que le docteur Kuborn nous apprend : « les auteurs français, dit-il, qui ont écrit sar l'hygiène, prétendent que la pression barométrique au fond des mines est un peu plus forte que la pression atmosphérique. Nous l'avons trouvée plus faible. Il y a toutefois dos différences qui semblent causées par le genre
de ventilation employé; l'air est-il soufllé, chassé (lu dehors à l'inlérieiH*? la pression serait un peu augmentée ; est-il aspiré? elle serait diminuée (1) ».
Cette affirmation, quelque étrange qu'elle puisse paraître, a été acceptée sans contrôle en France, et le docteur Riche (2) fait entrer la diminution de la pression en première ligne parmi les autres agents producteurs de l'anémie des mineurs. Et ce ne serait pas sans raison qu'on pourrait, si la diminution de la pression était réelle, en rapprocher les effets de ceux de l'anémie des altitudes décrite par Jourdanet. Mais, outre que les observations de Kuborn sont incomplètes, car il a négligé de nous dire le chiffre de la dépression, les profondeurs auxquelles le baromètre a été descendu, la température du milieu souterrain, en même temps il paraît avoir oublié de regarder le manomètre qui accompagne ordinairement les ventilateurs, et qui lui aurait indiqué la différence entre la pression atmosphérique et la pression du courant d'air. Or, il semble que lorsqu'on avance des faits qui bouleversent les lois de la physique, on doit montrer que, dans l'observation de ces faits, l'on s'est entouré de toutes sortes de précautions, et lorsqu'on
(1) Ouvrage cité p. 27.
(2) Thèse citée, p. 36.
livre à la publicité des solutions aussi inattendues, il est bon de présenter ses observations dans tous leurs détail. C'est qu'en effet, l'on est vraiment effrayé lorsqu'on réfléchit à la vitesse qu'aurait un courant d'air capable de compenser dans une galerie située à 300 mètres de profondeur, par exemple, l'augmentation de la pression atmosphérique. Car les manomètres annexés aux ventilateurs n'indiquent guère que des pressions de 4 à 9 centimètres d'eau et l'on voit que le mercure étant '13 fois 1/2 plus dense que l'eau ne s'abaisserait environ que de 5 à 7 millimètres dans les cas de ventilation par l'aspiration la plus énergique, alors que l'augmentation de pression pour 300 mètres de profondeur serait de près de 3 centimètres.
Qu'arrivera-t-il dans les cas, du reste assez rares, où l'on a recours à une ventilation par refoulement, on aurait une augmentation d'environ 1/2 centimètre sur la pression.
Il y aura donc toujours dès que la profondeur des galeries atteindra 80 ou 100 mètres, un excès de la pression atmosphérique sur la pression extérieure.
J'avoue qu'à priori l'affirmation du docteur Kuborn m'avait paru invraisemblable, et si je comprends l'augmentation de pression dans les mines, sans être obligé de faire intervenir la
ventilation par relbulement, j'étais loin de m'cxpliquer la diminution de la pression même dans les mines ventilées par aspiration. On aurait beau invoquer, pour expliquer cette dépression, des causes adjuvantes, telles que la force ascensionnelle de l'air et des autres gaz réchauffés par la chaleur des galeries; tout cela est insuffisant.
La houillère où j'ai fait mes observations est justement ventilée par aspiration. A l'un des étages supérieurs du puits Sainte-Aline, on entretient un foyer qui, en échauffant l'air, facilite son ascension et établit ainsi un tirage qui appelle l'air non-seulement des étages inférieurs du même puits, mais encore l'air des galeries des autres puits.
Me proposant de vérifier les assertions du docteur Kuborn, j'ai fait transporter à une semaine d'intervalle, le 1" et le 7 septembre, un baromètre de Fortin dans le fond de la mine. Il a été descendu dans le puits le plus profond. L'air du dehors entre dans ce puits et va déplacer l'air du fond qui est généralement plus chaud et qui se dirige vers le puits Sainte-Aline en suivant des galeries légèrement ascendantes avec une vitesse qui se trouve accrue par l'aspiration du foyer d'appel.
Voici les résultats de nos observations :
l" septembre
LIEUX