PURPLE SET ETAT ET EEE
POGGIO BRACCIOLINI. 97 à A
en même temps au commerce de la librairie; 1l n’eût pas 4 été Florentin, s’il en avait été autrementt. Il trafiquait
surtout des manuscrits antiques et de leurs copies; il était passé maitre en cette matière?. Il pensa, à plusieurs
reprises, à aller lui-même en chercher en Grèce?. Il acquit
ainsi une grande importance dans le monde littéraire, { au xv® siècle, et il eut la prétention d’être le patron‘ des écrivains.
D'une érudition contestable, de mœurs équivoques et ami des plaisirsé, Niccoli était d’un caractère irascible et vindicatif; il poursuivait de sa haine tous ceux qui voulaient s'affranchir de sa tutelle. C’est ainsi qu’il resta longtemps brouillé avec Léonard l’Arétin, et que Manuel Chrysoloras, | | Guarino et Aurispa durent quitter Florence, dont il leur [: avait rendu le séjour insupportable.
Niccoli prenait vis-à-vis de Poggio le ton d’un protecteur, | ou plutôt d’un supérieur?. Sans cesse, il le pressait de |. chercher des manuscrits anciens, le stimulait, lui repro- | | chait sa paresse, et celui-ci, si chatouilleux dans son {| orgueil, si prompt à s’emporter, si impatient de tout joug, à Jui répond toujours avec la plus grande modération, la plus | grande condescendance. C’est qu’il est rare qu’il n’ait pas quelque chose à demander : des services, des livres ou de l'argent. Niccoli était pour lui, en effet, comme une sorte j
£ (IL n’y a ici que des marchands, » écrit Ser Lapo. Cf. F.-T. Perrens, Histoire | de Florence depuis la domination des Médicis, t. I, page 252. |
2? Poggii Opera, Argentine, Mpx. Or. in fun. Nic. Niccoli, f. xxxt1: Solertissimus omnium fuit in emendis ac comparandis libris, fructuosissima ac pulcerrima f omnium negociatione. Cf. Epist. II, 20, 22, 25, 35.
3 Epist., I, 8, 10, 13.
# Ch. Nisard, op. cit.: FILELFO, page 10.
5 Tiraboschi, op. cit., t. VI, liv. I, c. 4, $ 9-41.
6 Ch. Nisard, op. cit.: PoG@10, pages 126, 134. Cf. Epist., IL, 5.
T Pogoiü Operu, id., f. xxx1n1 : Antiquitatis erat ad modum curiosus; euJus et patronum quendam ac protectorem illum ommes ferebant.
28 DE L'AUTHENTICITÉ DES ŒUVRES DE TACITE, d'éditeur, ou mieux un bailleur de fonds; Poggio semble même parfois avoir été à sa solde. Aussi, est-ce à Niccoli qu’il envoie toutes ses trouvailles ; et Niccoli parait se croire en droit d'exiger que rien ne soit détourné, et de manifester parfois sa défiance !.
Ce fut pendant la tenue du concile de Constance que Poggio commença la série de ses découvertes. Son rôle, assez effacé d’abord, le fut complètement après la déposition de Jean XXIII. Sa bourse, n'étant plus alimentée par la caisse pontificale, s’était épuisée. Son collègue du secrétariat, Bartholomeo de Montepulciano, était dans le même cas?. Pour se procurer des ressources, ils se proposèrent de rechercher dans les couvents des livres anciens dont ils prendraient copie. ‘
Ils se rendirent d'abord à Saint-Gall. Ils y découvrirent, dirent-ils, au fond d’une vieille tour humide, l’Institution oratoire de Quintilien, quatre livres des Argonautiques de Valerius Flaccus, les Commentaires d'Asconius. Pedianus sur huit discours de Cicéron, les œuvres de Nonius Marcellus, la Grammaire de Probus et d’autres livres encore*, dont la plupart furent envoyés à Niccoli#.
Plus tard Bartholomeo reprit, comme Poggio, ses fonctions à la cour pontificale et y occupa une situation élevée. Les deux amis restèrent unis toute leur vie et paraissent avoir
L'Epist, 19 AAA 4 SIT, 3 etc.
2 Epist., I, 4: Nudius tertius cum Bartholomaeum de Montepolliciano virum summa necessitudine mihi conjunctum convenissem.
3 Recanati, Poggii Vita, ch. VI : Ejus iter Constantiam et antiqui scriptores ibi reperti. Cf. Tiraboschi, op. cit., t. VI, c. 4, $ 4, 5 : Scoperte di codici fatte da Poggio. Mais les contemporains et Poggio lui-même ont varié sur les époques et les lieux de ces découvertes.
# Epist., I, 5.
5 Epist., Il, 37.
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continué à être de participation dans la mise au jour de manuscrits. « Les semences de littérature, écrit Barbaro à Poggio!, que tous deux, par vos soins et par vos deniers, vous apportez d'Allemagne en Italie, sont à bon droit indifféremment appelés Poggiana ou Montepolitiana. »
Ce Bartholomeo toutefois n’avait pas une bonne réputation parmi ses contemporains. Dans une lettre adressée à Poggio lui-même?, à propos d’un mausolée somptueux qui était élevé à ce personnage, Léonard Arétin en parle en termes fort durs. Il dit qu’il avait plus de vanité que de talent, qu'il était dépourvu de délicatesse, et qu’il avait le soin de dissimuler sa fortune mal acquise afin que les papes ne lui fissent rendre gorge.
Lenfant et d’autres partisans de Poggio ont protesté contre le jugement de Léonard; ils ont dit qu’il avait sans doute voulu parler du fils de Bartholomeo ou de quelque autre de même nom, ou bien qu’il y avait calomnie de sa part; selon eux, Poggio n'aurait point passé une grande partie de sa vie avec lui, n’en aurait pas fait son ami et pour ainsi dire son associé #, si Bartholomeo n'avait été un homme de haute moralité et de profonde érudition. Mais Poggio était-il aussi difficile dans le choix de ses relations qu’ils le supposent? Avait-il le droit de l’être?
Durant son séjour en Angleterre, sur les instances réitérées de Niccoli, il visita la plupart des couvents, mais vainement. «Je ne trouve rien, écrit-il#, en fait de livres. Les monastères sont ici très riches; mais la plupart sont de fondation récente, et ont été édifiés par les rois il n’y a pas
1 Recanati, Poggii Vita, p. vit.
? Leonardi Bruni Aretani Epistolue, recensente Laurentio Mehus. Florentiae, 1731, t. II, Liv. VI, page 47.
8 Lenfant, Poggiana, t, I. Avis sur la Ile partie, page xxvI.
L£Epise,, I, 15.
- se on PTE HO ETAT
plus de 400 ans; s’il en est quelques-uns de plus anciens, ils sont également dépourvus de livres païens et ne contiennent que des ouvrages de docteurs modernes et surtout d’ecclésiastiques. » Et ailleurs ! : « Jai visité le plus ancien et le plus riche monastère de l'Ile. J'ai examiné avec soin la bibliothèque. Les volumes sont nombreux; mais il n°y a rien qui nous puisse convenir. J'ai vu en divers lieux d’autres bibliothèques; elles sont toutes pleines de sots livres. » Plus tard cependant il prétendit y avoir trouvé et envoyé à Niccoli les Bucoliques de Calpurnius et quelques chapitres de Pétrone?.
A son retour d'Angleterre il passa par l’Allemagne pour se rendre en Italie; à Cologne il se fit, dit-il encore, communiquer pour en prendre copie quelques autres fragments de Pétrone$.
Attaché à la cour pontificale, Poggio ne pouvait pas courir à son gré l’Europe ou l'Orient pour en rapporter des manuscrits. Il était même très sévèrement tenu à son service. Il était en conséquence obligé d’avoir recours à des agents et la chose devenait ainsi plus difficile’. On ne pouvait d’ailleurs pas en offrir chaque jour à la curiosité publique.
Pour y suppléer, Poggio tirait profit d’une sorte d’atelier de librairie qu’il avait établi à Rome. Très habile calligraphe il copiait avec soin les ouvrages des auteurs latins, surtout ceux qui venaient d’être tirés de l’oublif. Il avait en outre
1 Epist., 1, 16. CF: 1d., 41, 13.
4 Epist., IL.
3 Epist., Il, 3.
* Epist., IN,T
5 Epist., IL, 34 et passim.
6 Il écrit à Francisco Accolti : « Jure quidem merito Ammianum Marcellinum ego latinis literis .restitui, cum illum eruissem ex bibliothecis, ne dicam ergastulis Germanorum, Cardinalis de Columna habet euim codicem quem portavi litesis antiquis, sed ita mendosum, ut nil corruptius esse possit, Nicolaus Nicolus illum manu sua transcripsit in cartis papyri. Is est in bibliotheca Cosmi Medicei.
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auprès de lui des scribes à sa solde qui travaillaient pour son compte et faisaient des copies sous sa surveillance; il vante leur habileté et se flatte de les avoir lui-même parfaitement dressés. Nous le voyons sans cesse demander du papier, du parchemin, de la ficelle pour la reliure. Quand ses amis tardent à lui en faire l'envoi, il se plaint d’être obligé de laisser ses employés sans ouvraget.
La copie et la vente des manuscrits donnaient de beaux profits. Un exemplaire des lettres familières de Cicéron se payait 10 ducats d’or, environ 120 francs. La bibliothèque du cardinal Orsini, suivant l'inventaire fait à sa mort en 1438, contenait 254 volumes dont la valeur était estimée à 2,500 ducats d’or, soit en moyenne 10 ducats chacun ; mais il y en avait parmi eux de fort chers?. Niccoli fait payer à Bartholomeo de Bardis* sept écus d’or un De Officiis et le même prix pour un recueil de quelques tragédies.
La possession d’un livre était donc un moyen facile de se procurer de l'argent. Mieux que personne Poggio le savait; aussi reproche-t-il à Valla d’avoir volé des manuscrits grecs au couvent des religieuses de Sainte-Claire et de les avoir vendus à Rome. À Filelfo il dit : «Tu as filouté Leonardo Giustiani; tu lui avais promis des livres, tu en avais reçu de l'argent en avance, et tu as gardé l’argent et Les livres. Tu avais aussi offert d’en vendre à Guarino et à d’autres; et ces
Potes agere cum Carolo Aretino, ut vel transcribi faciat tuo nomine, vel codicem mittat; nam nisi a docto scribatur, non historia, sed somnium videretur. » Reccanati, Poggii Vita, page x. — Cf. Leonardi Bruni Aretani EÆpistolae, recensente Laurent Mehus, Florentiae, 1731, liv. IV, ép. 23. L’Arétin lui écrit: (Egi cum Cosmo ut liber ille at te deferatur, quod ipse pollicitus est intra paucas dies esse facturum. Tu cum illum habueris, providebis ut a scriptore tuo pure diligenterque custodiatur. »
1 Epist., Il, 2, 8, 5, 6, 15, 20, 22, 23, 96, 27, 98, 29, 34, 36, 39, 41, etc.
2 Tiraboschi, op. cit., t. VI, liv. I, c, 4, 8 6, 17.
8 Epist., IT, 32, 33, N'ayant pas ici besoin de précision mathématique, on peut considérer comme d'une valeur approximativement égale à 12 francs, les ducats, les florins, les sequins ou pièces d'or, aurei,
> POS Te ACTOR * in TASER RERO APE UT ARNO
volumes tu les avais volés aux Grecs. Comment un gueux tel que toi les aurait-il achetés !? » À
Les gens de lettres et les copistes ne jouissaient pas d’ailleurs d’une honorable réputation; on les tenait tous pour des: fripons. On voit un notaire se féliciter, à la fin du xrv° siècle, d’avoir pu trouver un bon scribe en dehors du bagne?2.
Les livres qui sortaient de chez Poggio étaient recherchés pour la beauté de l'exécution matérielle et pour la correction du texte. Aussi ne les donnait-il pas pour rien. On peut voir que notre homme savait faire valoir sa marchandise et en tirer parti.
Il écrit à Leonello d’Este que, de deux beaux volumes de lettres de saint Jérôme qu’il possède, le cardinal de Saint- Sixte lui avait offert plusieurs fois cent ducats, en convenant qu’à ce prix ce serait un cadeau qu'il recevrait. Il aurait cédé à ses instances, dit-il, si Niccoli, dans sa sévérité censoriale, ne l'en avait détourné en lui reprochant de paraître plus aimer l'argent que la littérature. Cependant ayant appris de son ami Aurispa{ que Léonello désirait avoir ces volumes pour les joindre à sa collection et que la question de prix ne saurait faire de difficulté, après avoir longtemps hésité, il s’est décidé à les lui laisser pour la somme déjà refusée de cent ducats d’or. Qu'il les prenne ou ne les prenne pas, c’est pour lui chose indifférente, car il a besoin de ses livres et ce n’est que pour lui être agréable qu’il consent à s’en défaire. 1 Ch. Nisard, op. cit.: VALLA, page 21; PocG1o, page 151.
? «Ho trovato un bello scrittore fuor delle stinche. » Cf. F.-T. Perrens, 0p. cit., page 245,
$ Epist., I, 29 : Pars enim libros non mihi soli, sed caeteris et etiam posteris. Id,, TT, 17: Philippicas Ciceronis emendavi cum hoc antiquo codice qui ita pueriliter scriptus est, ita mendose ut in iis quae scripsi, non conjectura opus fuerit sed divinatione... sed scis me in talibus esse satis sagacem, Aussi dit-il un peu plus loin: Feram igitur mecum cum venero ad vas Philippicas meas. Cf. Epist., Il, 22; III, 16, 27.
# H était alors attaché à la cour de Ferrare.
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Il n’y a pas une seconde personne en Italie qui puisse se flatter d’avoir un recueil de lettres mieux choisies, plus nombreuses et si correctement transcritesf.
Le jeune et généreux seigneur d’Este fit connaître à Poggio que la somme de cent ducats, pour la copie de ces lettres, a été jugée beaucoup trop élevée par les libraires de Ferrare; mais que cependant il la lui envoyait, le priant de recevoir comme un don le surplus de la valeur réelle. Cent ducats, c’est-à-dire environ 1,200 francs en or, pour deux volumes, ne semblait guère, en effet, être une faveur. Poggio répondit, avec un accent qui tout d'abord paraît celui de la fierté, que les libraires de Ferrare étaient des ignorants, qu'il n'avait demandé qu'un juste prix; puis, baissant de ton, il finit en déclarant, comme maitre Rondibilis?, qu'il accepte l'argent qui lui est alloué, à titre de cadeau si l’on veut, puisqu'il vient d’un prince éminent?.
Les volumes qui avaient été copiés de sa propre main avaient une bien plus grande valeur. Pour un exemplaire de Tite-Live écrit par lui-même, Beccadelli lui compta au nom d’Alphonse d'Aragon une somme suffisante pour acquérir une villa à Florence.
Il ne trouvait pas, il est vrai, chaque jour des acheteurs capables de payer de tels prix, qui comprenaient sans doute
1 Epistolae {De Varietate Fortune], 56 et 57. Cf. Vita di M. Poggio dal rev. G. Shepherd, tradotta dal!’ avv. Tomaso Tonelli con note ed aggiunte, t. II, ch. 9,
2 Pantagruel, liv. II, ch. 34: Rien jamais de gens de bien je ne refuse.
3 Au sujet de la copie des lettres de saint Jérôme faite par Poggio, cf. Epist., IV, 41. La critique qu’en fit Valla ne fut pas étrangère à la haine que lui voua Poggio. Cf. Opera, Argentine. In Vallam invectiva, f, 57, 58: Culpavi te reprehentem beatum Hieronimum quod latine loqui maluerit quam grammatice. O caput asininum |
4 Tiraboschi, op. cit., t. VE, Liv. [, c. 4, $ 8. — Cf. Beccadelli Epistolae, édit. Mehus, liv, V, 118.
Valla avait aussi fait une édition de Tite-Live qu'il déclarait supérieure à celle de Poggio, Cf, Poggii Opera, Argentine, f. 51.
aussi la rémunération d’intrigues ou de services politiques. Mais Poggio, certainement, gagnait beaucoup d'argent dans son commerce de manuscrits ?.
Il avait dans sa clientèle les Médicis, les Sforza3, la maison d’Este, les seigneurs anglaisi et vraisemblablement avec eux les ducs de Bourgogne; des cardinaux, tels qu’Orsini, Colonna, de riches particuliers comme Bartholomeo de Bardis®, toutes les universités, qui créaient alors ou augmentaient leurs bibliothèques, lui offraient un débouché important. Ce n’était pas seulement à Rome qu'il faisait le placement de ses livres; il en envoyait encore à Florence pour la vente au libraire qui tenait boutique pour Niccoli6.
Florence était alors le grand centre du commerce des manuscrits? Ville de négoce, on n’y prisait l'instruction que pour le profit qu’on en retirait. C’est là qu’on se procurait les ouvrages les plus correctement et les plus luxueusement calligraphiés; chez les spacciatori de la place du Dôme se trouvaient des volumes grecs ou latins écrits par des scribes vulgaires, qu’achetaient les petites bourses ou que les marchands mettaient dans leurs ballots.
Il est possible que Poggio se soit trouvé parfois dans des embarras financiers; ses goûts et ses mœurs peuvent l’expli-
1 Ainsi que la plupart des princes contemporains, Cosme fut, comme le dit fort bien M. Perrens, le protecteur des gens lettrés plutôt que celui des lettres.
? C£. Epist., III, 39. Il refuse la place laissée vacante par la mort de Barth. de Montepulciano, satisfait de ce que lui rapportent les livres: « Ad hane diem nil defuit mihi ad honestam vitam et liberalem. »
3 Accolti, avec lequel il est en correspondance, jurisconsulte et littérateur en renom, élait secrétaire de François Sforza.
t'Epist,, IL, 95:
I était allié à Cosme de Medicis, Celui-ci avait épousé la fille de Giovanni de Bardis.
$ Epist., Il, 95 : Quos omnes libros reliqui venales apud Petrum tuum chartularium,
T Epist., VI, 20 : In hac curia quoque ubi et Florentiae et librorum et emptorum ac venditorum major est copia,
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quer. Mais quand il se glorifie de sa pauvreté et de celle de Niccoli, nous sommes en droit de ne le pas croiret. Ceux qui souffrent réellement d’un état de gêne et des privations qu'il impose, n’en parlent point si à leur aise pour en tirer vanité; et Poggio moins que tout autre était d’un tempérament à le faire. La preuve, c’est qu’il ne se plaignait jamais de sa position à la cour et qu’il conserva sa charge sous les papes qui succédèrent à Martin V; il put acheter des objets d’art antique, en faire venir même de Grèce et constituer une fort belle collection; il posséda une magnifique villa au Val d'Arno? et il laissa à ses enfants un riche patrimoine.
1 Pour détourner Niccoli de son projet d’aller en Grèce, il lui dit qu‘habitué à vivre comme un riche prélat, il souffrirait beaucoup du voyage.
2? Epist., IIT, 15, 37. — Cf. Recanati, Poggii Vita : De ejus Museo et Academia.
$ Politien, De Pact. Conj., page 637, en parlant de Jacques, le plus jeune des fils de Poggio, dit: « Patrimonium quod ipsi amplum ex haereditate paterna obvenerat totum paucis annis profuderat, »
Au commencement du XVe siècle les œuvres de Tacite étaient considérées comme perdues. — Poggio et le moine de Hersfeld. — Le manuscrit de la bibliothèque Laurentienne à Florence appelé le Second Médicis. — Autre version sur l'origine de ce manuscrit. — Opinion des contemporains sur les-fragments de Tacite publiés par Pogygio,
AU COMMENCEMENT DU XV® SIÈCLE LES ŒUVRES DE TACITE ÉTAIENT CONSIDÉRÉES COMME PERDUES
Tacite fut certainement un des historiens les plus en renom et les plus estimés dans l'empire romain. Nous ne parlerons pas de l’admiration que manifeste Pline le J eune, son Contemporain et son ami; nous ne rappellerons pas la légende rapportée par Vopiscust, qui veut que l’empereur Tacite se soit flatté d’être un de ses descendants et ait publié un édit ordonnant de placer dans toutes les bibliothèques publiques les œuvres de son illustre ancêtre.
Tacite a été souvent cité par les auteurs chrétiens. Les uns, Comme Tertullien, le traitent d’imposteur?, l’accusent d'avoir diffamé la religion juive. D’autres, et en plus grand nombre, font appel à son témoignage.
Saint Jérôme dans ses commentaires sur Zaccharie, après avoir rappelé les malheurs que le voyant annonçait devoir
1 Vopiscus, Taciti Vita, 10, ? Tertullien, Apologétique, 16.
frapper le peuple Israël, à cause de son incrédulité, déclare qu'il s'agissait de la destruction de Jérusalem par les Romains, et il ajoute : « Toutes ces choses ont été racontées par Joséphe, qui a écrit l’histoire juive; et de bien plus grandes calamités que celles que nous lisons dans les prophètes ont frappé les Juifs au rapport de CorneLrus TAcITus, qui a écrit, en trente volumes, la Vie Des CÉSARS, depuis Auguste jusqu’à la mort de Domitien1.»
Paul Orose ? invoque son autorité au sujet de la fermeture du temple de Janus du principat d’Auguste à celui de Vespasien, du nombre de Juifs tués à la prise de Jérusalem, de celui des Romains qui ont péri dans la guerre des Daces, sous Domitien, il reproduit les passages où Tacite aurait parlé de la destruction de Sodome et de la sortie d'Égypte des Juifs sous la conduite de Moïse.
Sidoine Apollinaire fait souvent l’éloge du grand écrivain, de son style, de son talent, et il le cite à l’occasion du discours de Civilis lors de la révolte des Bataves, sous Vespasien $. Cassiodore parle aussi de Tacite, et mentionne son opinion sur l’origine de l’ambre{. Au 1x° siècle, Fréculphe, évêque de Lisieux, rappelle que Tacite avait parlé des pertes infligées aux Romains, sous Domitien, par Diurpaneus, roi des Dacesÿ. Au xn° siècle, Jean de Salisbury,
1S. Hieronymi Commentarii in Zachariae prophetae caput XIV. Édition des Bénédictins de Saint-Maur, t. IIT, page 1791 : « Intantum ut apostolus quoque cernens eos annos qui ad poenitentiam dati fuerunt jam esse completos; et nilhominus illos in negatione persistere qui occiderunt Dominum et prophetas et apostolos persequuti sunt, dixerit: Pervenit super eos ira in finem. Haec omnia plenissime Josephus qui JUDAICAM scripsit HISTORIAM; et multo imajora quam legimus in Prophetis, eos sustinuisse commemorat Cornelius Tacitus qui POST AUGUSTUM USQUE AD MORTEM DOMITIANI VITAS CAESARUM triginta voluminibus exaravit. »
2 Pauli Orosii Adversus paganos Historiae, V, 5, 10; VII, 3, 9, 10; I, 5; V, 7.
3 Sidoine Apollinaire, Carmina, Il, 192; IV, 22; XXIIL, 153. Epistolae, IV, 14.
# Cassiodore, Epist., V.
5 Freculphi Chronicae, t. II, liv. IT, ch. 6. De Domitiani superbis gestis : « Tacitus qui hanc historiam diligentissime contexuit. »
dans son Polycraticon, ou Nugae curialium, qui contient des hardiesses contre les rois, si grandes pour l’époque, place Tacite au nombre de ceux qui ont raconté les cruautés des tyrans et leurs morts misérablesf.
Jean de Salisbury avait-il en mains les ouvrages de Tacite? Ce qu'il en relate est certainement trop vague pour qu’on puisse l’affirmer. Nous en dirons autant de Fréculphe. Ils peuvent très bien n’avoir été que l’écho de quelques autres écrivains?. Nous voyons, en effet, quelques savants, au moyen âge, se demander et se prêter pour lire ou en prendre copie : Salluste, Suétone, Cicéron, Quintilien, Macrobe et autres auteurs latinsÿ. Nous n’avons vu nulle part qu’il fût question entre eux de manuscrits de Tacite.
Les grammairiens latins de la fin de l’empire romain Servius, Priscianus, Nonius Marcellus, qui invoquent l’autorité et l'exemple d’une grande liste d'auteurs, qui en citent nombre de phrases, ne parlent pas plus de Tacite que s’il: n'existait pas 4. Ce silence ne prouve pas, il est vrai, que ses œuvres étaient déjà perdues de leur temps; mais il est à constater.
L'abbaye du Mont-Cassin revendique cependant la gloire d’avoir conservé les œuvres de Tacite pour la postérité. D’après ses Chroniquesÿ, Didier, qui fut pape sous le nom
4 Jean de Salisbury, Polycraticon, VIIL, 8 : Tacitus… qui tyrannorum atrocitates et exitus miseros plenius scribit.
2 Cf. Polycraticon, VIIT, 18 : Haec Orosius fere, cujus verbis et sensu eo libentius utor, quod scio christianum et magni discipulum Augusti, propter religionem fidei nostrae, veritate diligentius institisse.
3 Lupi apud Ferrarium Senonium Abbatis Epistolarum Liber. Parisiis, apud Marcum Orry, 1588. Ep., 8, 16, 34, 69, 91, 103, 104.
# Cf. Nonius Marcellus, éd. Quicherat. Index.
5 Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. IV. CHRONIGA CASINENSIS, Liv. IL. De vita Desiderii, ch. LXIIL: De libris quos Desiderius fieri fecit.
de Victor IIT, aurait, alors qu’il était supérieur du couvent, fait copier une soixantaine d'ouvrages d’auteurs religieux et paiens, parmi lesquels se trouvait l'historien romain en compagnie d'Homère : Historiam Cornelii cum Omero.
On a pensé qu’il avait dû faire transcrire Tacite sur un manuscrit venu d'Allemagne ou de France, et que ce manuscrit était écrit en lettres capitales du 1v° ou du v° siècle; mais c’est une simple hypothèse qui n’a aucun fondement plausible.
Si l’on demande, en effet, comment ce manuscrit aurait disparu du couvent, ce qu’il serait devenu, on trouve pour explication la note suivante, écrite en marge des Annales du Mont-Cassin, au sujet des soixante manuscrits de Didier, note qui a été reproduite par Muratori : quorum plurimi Supersunt, non tamen omnes, expilata non semel bibliotheca nostraæ. Piller la bibliothèque du couvent et y faire choix des œuvres de Tacite, peuvent paraître chose assez invraisemblable chez les brigands ou les condottieri.
D'autre part, cette simple mention de Cornelius suffitelle pour désigner d’une façon certaine les Annales ou les Histoires de Tacite? Ne pourrait-il pas être tout aussi bien question d’un des auteurs romains qui portaient le nom de Cornelius1?
Aussi a-t-on supposé qu'il s'agissait, non du grand Homère, ni de Tacite, mais de deux ouvrages d’une authenticité fort douteuse; l’un serait la Guerre de Troie de Dactys de Crète, mise en latin par un Septimius, sous le titre d'EPHEMERIS BELL TRoyANr; l’autre l’Iliade de Darès le Phrygien devenu le DE Excipio TROJAE, sous la plume de Cornelius Nepos. Mais cette hypothèse n’est pas plus vraisemblable que la
1 Cf. Cornelius Nepos, éd. Lemaire. Notitia lhtteraria, page xxx: Plures Cornelii scriptores. Testimonia et judicia, pages XXxXvI et XXXVII.
re
3 2. = DÉVTs