LES GARDIENS DE L'ORTHODOXIE
Le 2 juin, à Tours, un ancien ministre des affaires étrangères de la République, qui fut ensuite député nationaliste de Paris, M. Léopold Flourens, faisait, devant un brillant auditoire, une conférence sur la République, le Saint-Siège et la Franc-Maçonnerie .
Je n'ai connu cet exposé de la question politicoreligieuse que quelques semaines plus tard, par le résumé élogieux qu'en donna une feuille royaliste, le Journal de Rennes (1). M. Flourens ayant institué, dans la circonstance, le procès du Pape Léon XIII, le Journal de Rennes avait estimé qu'il était encore temps, bien qu'elle fût déjà un peu ancienne, de signaler à ses lecteurs cette manifestation oratoire. Un tel sujet lui était sans doute apparu comme étant de ceux dont l'actualité n'est pas près de vieillir. C'est aussi mon avis, et il sera
(1) Journal de Rennes du 18 juillet 1907.
partagé, j'en suis sûr, par tous ceux qui sont au courant de la campagne tantôt franche et tantôt sournoise, et plus souvent soumioise que franche, — le Journal de Rennes, on va le voir, a du moins le mérite de préférer la seconde manière, — mais toujours active, toujours acharnée, que Ton ir.ea?,, depuis quelque temps, dans certains milieux catholiques réputés très orthodoxes, pour ruiner en partie l'œuvre du prédécesseur de Pie X et pour ternir, s'il est possible, Téclat de sa mémoire.
Le crime qu'on ne pardonne pas à Léon XIII, c'est d'avoir voulu, par ses lettres sur le « ralliement » et sur la question sociale, affranchir l'Eglise de France et les jeunes générations catholiques de la tutelle humiliante et paralysante des vieux étatsmajors conservateurs. On voudrait, maintenant qu'il est mort, remettre cette tutelle en vigueur et soit par la voie détournée du fameux « parti catholique », soit par l'audacieux chantage des riches réactions sur la conscience d'un clergé que la Séparation a appauvri, rendre, dans l'Eglise, la vie impossible aux républicains.
Pour donner à cette entreprise une apparence de justification, il va de soi qu'il faut tout d'abord persuader les gens dont on a escompté la complicité qu'il existe pratiquement entre la République et le catholicisme une incompatibilité en quelque sorte radicale. Mais, précisément, Léon XIII n'avait-il pas enseigné tout le contraire ?... Eh bien, qu'à cela ne tienne ! on s'attachera à démontrer que Léon XIII s'est trompé, et môme Ton ira jusqu'à dire qu'en prescrivant aux catholiques de
cesser leur opposition à la constitution républicaine, il a dépassé lies limites de sa fonction.
Je n'ai trouvé nulle part une affirmation aussi nette de ce sentiment que dans Tarticle du Journal de Rennes auquel je fais allusion et c'est pourquoi il m'a semblé qu'il convenait d'en retenir les termes. Voici donc conmient l'organe monarchiste résume ses griefs et ceux de M. Flourens contre l'intervention de Léon XIII :
M. Flourens dégage de l'acte pontifical le précepte très net fait aux fidèles de se rallier à la politique républicaine, dans rintérêt de la France et de l'Eglise, déjà gravement menacé.
« Le Pape, dit l'orateur, a fait un devoir au catholique d'être ou de devenir républicain. Ce faisant, il a poussé son pouvoir spirituel jusqu'à ses plus excessives limites ; au dire même de quelques-uns, et non des moins compétents, il les a excédées ».
Ce qui ressort de la conduite de Léon XIII dans la circonstance, c'est que se conformant à des appels qu'il croyait sincères et estimant servir les intérêts de la France, le Pape a dérogé à la Doctrine et à la Tradition.
M. Flourens ne pouvait se soustraire ôi l'examen des conséquences politiques de l'acte pontifical. Il conclut ainsi :
« Le concours que Léon XIII croyait assurer & la République modérée de M. Camot n'a profité qu'à la République jacobine de M. Combes. Les vrais, les seuls bénéficiaires de l'Encyclique pontificale sur le ralliement ont été les blocards partisans de la séparation ».
Ces lignes contiennent une double erreur — erreur de doctrine et erreur de fait — qu'il ne nous sera pas, je pense, très difficile de mettre en lumière.
Mais, d'abord, on nous permettra de prendre acte, en paf\sant, de l'étonnante désinvolture avec laquelle le Journal de Rennes^ journal « bien pen-
— lésant », accuse Léon XIII d'avoir « dérogé à la Doctrine et à la Tradition ». Ce petit détail a sa saveur et, pour quiconque sait goûter Tironie des choses et le paradoxe des situations, il y a là de quoi se faire une pinte de bon sang (1).
11 faut savoir, en effet, que la feuilte où Ton juge avec cette liberté — quelques-uns diront : cette impertinence — les actes du Pape défunt, est la même qui, depuis quelque temps, ne cesse d'appeler les foudres de Tautorité ecclésiastique sur
{{) On pouvait d'autant moins s'attendre de la part du Journal de Rennes, à cette outrageante appréciation des actes de Léon XIII que, quatre mois auparavant, cette feuille royaliste avait été honorée par le Saint-Siôge, d'un témoignage de confiance peu banal.
On lit, en effet, dans la Semaine Religieuse de Rennes, du 23 mars 1907 :
« Les directeurs du Journal de Rennes et du Nouvelliste de Bretagne, ayant envoyé dernièrement au Souverain Pontife, une adresse de protestation de filial attachement, viennent de recevoir de Mgr le cardinal Merry del Val, une réponse au nom de Pie X. Nous sommes heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs ces deux témoignages d'estime qui seront pour les vaillants rédacteurs de ces excellents journaux, la meilleure récompense et le plus précieux encouragement.
A M. Harthél«'^my Pocquet, directeur du Journal de Rennes
Rome, le 12 mars 1907.
Monsieur
« La satisfaction avec laquelle le Saint-Pére a accueilli u l'adresse que vous Lui avez fait parvenir et les sentiments te de vive bienveillance qu'il vous fait exprimer par mon « intermédiaire pour l'inaltérable dévouement envers le « Saint-Siège, du journal si méritant que vous dirigez, seront €c pour vous et pour vos collaborateurs dans cette noble en- « treprise, un encouragement tout spécial.
les membres du Sillon^ parce que ces jeunes gens inconsidérés se sont imaginé qu'en un pays où la République existe depuis 36 ans, il leur était permis de faire de la propagande républicaine sans s'inquiéter de savoir si cela plairait ou déplairait à ceux de MM. les réactionnaires cossus qui se font passer, à tort ou à raison, pour les bienfaiteurs des œuvres diocésaines. Il y a, paraît-il, un certain nombre d'évêques à qui cette indépendance du Sillon crée des ennuis et qui ne seraient pas fâchés de le voir renoncer à une attitude qui les expose journellement aux réclamations et aux doléances de la coterie. Mais le Sillon ne fléchit pas : républicain il est, républicain il restera. Alors le Journal de l\ennes et se^^ congénères s'in-
« L'heure présente rend encore plus difficile l'accomplis- « sèment de lu mission que les publicisles dévoués à la cau- « se catholique, ont assumée pour défendre par la presse, « la vérité* et hiller de toutes leurs forces contre les maua vaises doctrines.
« C'est pourquoi Sa Sainteté vous adresse, à vous et à a vos collègues, des paroles de vif encouragement, vous « assurant que de même que les secours de Dieu ne manque- « ront jamais à ceux qui travaillent pour sa gloire, de môme « la bienveillance du Souverain Pontife ne saurait vous « faire défaut.
« En attendant, comme gage de son affection paternelle, « Sa Sainteté accorde, avec effusion de ciour, à vous et à « vos collègues de la rédaction, Sa bénédiction apostoliqiie.
« Je saisis l'occasion de me dire — en vous adressant « l'expression de mes sentiments d'estime très distinguée.
Votre affectionné et dévoué
R. Cardinal Merry del Val *
La Spmaxne Religieuse de Rennes reproduit ensuite le texte d'une dépêche analogue adressée au NouveUisle de BT.eiarjne.
dignent. Ils dénoncent Tinsubordination de Marc Sangnier et de ses camarades ; ils demandent que l'interdit soit prononcé contre eux. Et il y a de bonnes âmes qui se laissent prendre à ce jeu, qui gémissent sur Tindisciphne du Sillon, pour qui la liberté d'allunes du Sillon est un vrai scandale. Mais si, par la suite, les journaux qui se plaignent si vivement de Tinsoumission des sillonnistes, entreprennent de discréditer l'œuvre d'un Pape et poussent Toutrecuidance jusqu'à reprocher à Léon XIII d'avoir « dérogé à la Doctrine et à la Tradition », ces mêmes bonnes âmes ne sont plus scandalisées le moins du monde et cette accusation, Tune des plus graves, sinon la plus grave, que l'on puisse porter contre le chef de l'Eglise leur paraît non seulement excusable, mais digne de louanges I L'idée ne m'en est jamais venue et elle ne pouvait pas m'en venir : mais supposez un instant que jïeusse osé parler de Pie X, dans YOnest-Ejclair^ comme le Journal de Rennes parle de Léon XIII, et dites-moi si, tout aussitôt, lev< Semaines Religieuses de la région, et toute la « bonne presse », et tous les chanoines qui écrivent dans les journaux — y compris ceux qui honorent mon confrère de leur vénérable collaboration — ne seraient pas partis en guerre. Je sais même plus d'un diocèse où VOuest-Eclair aurait sûrement fait les frais d'un communiqué sévère dont il n'est pas très difficile de deviner les considérants et moins difficile encore de prévoir le dispositif. Et j'avoue que je n'aurais guère eu le droit d'en exprimer de la surprise I...
Mais laissons ces amusettes. Si égayantes qu'elles soient pour Tironiste qui aime à se divertir au spectacle de Thumaine comédie, elles ne constituent, en effet, qu'un tout petit aspect de la grosse question qui se pose aujourd'hui devant l'opinion catholique française et de la solution de laquelle dépend, pour une large part, l'avenir des idées religieuses dans notre pays, et non seulement des idées religieuses mais, par voie de conséquence, — c'est du moins ma conviction, — l'avenir du pays lui-même.
Il y a un temps pour se taire, dit un proverbe, et il y a un temps pour parler. Je crois que le temps de parler est venu. Il s'agit de savoir, comme je récrivais plus haut, si la conjuration des partis réactionnaires qui, en déconsidérant l'œuvre d'un grand Pape, se proposent de briser l'élan qu'il avait imprimé aux énergies conquérantes des jeunes générations catholiques, sera couronnée de spccès. S'il devait en aller de la sorte, ce serait à désespérer de la clairvoyance et du bon sens de nos coreligionnaires. Le fossé, déjà si large, qui les sépare de la France républicaine, deviendrait bientôt infranchissable et l'œuvre capitale de la pacification religieuse, préfajce obligée de la réconciliation nationale, serait frappée pour longtemps d'un échec irrémédiable.
Il faut empêcher cela. Et pour l'empêcher, il faut, en dévoilant certains sophismes, d'ailleurs assez grossiers, et en démasquant l'arrière-pensée ' de leurs auteurs, rendre courage aux âmes de bonne volonté.
Je vais essayer d'apporter ma modeste contribution à cette besogne nécessaire en disant sur quelques points essentiels, et aussi clairement que possible, tout ce que je pense qu'il faut^dire.