‹ De Léon XIII au [Sillon].: Une conjuration réactionnaireChapitre 3 sur 9 · LES MONARCHISTES REVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

LES MONARCHISTES REVOLUTIONNAIRES

J'ai cité plus haut Topinion monarchiste d'après laquelle le pape Léon XIII, en sollicitant les catholiques français de cesser le combat contre la Republique, aurait « dérogé à la Doctrine et à la Tradition », et j'ai dit que cette opinion n'était pas soutenable. Cela est si vrai que, pour la soutenir, on est obligé de recourir à d'artificieuses amplifications et, premièrement, de dénaturer le caractère de l'intervention pontificale.

C'est ainsi, notamment, que Ton parle d'un « précepte très net fait aux fidèles de se ralli-er à la politique républicaine » ou, encore, du devoir imposé aux catholiques par le pape défunt « d'être ou de devenir républicains ». Et alors, on a beau jeu pour s'exclamer : « Vous voyez bien que Léon XIII a excédé les limites de son magistère I»

Il les aurait excédées, en effet, s'il avait dit ce qu'on lui fait dire. Mais il ne l'a pas dit. Et l'on éviterait ces confusions, l'on aurait scrupule de commettre des inexactitudes aussi grossières si l'on voulait bien se donner la peine de distinguer, dans les directions de l'illustre prédécesseur de Pie X,

<îe qui est enseignement doctrinal ou précepte moral, d'une part, de ce qui est, d'autre part, conseils avisés de Thomme politique et du diplomate.

Léon XIII est intervenu, il y a quinze ans, pour rappeler tout d'abord aux catholiques une vérité fondamentale que beaucoup d'entre eux semblaient avoir désapprise dans notre pays, à savoir que les questions de formes de gouvernement et de régimes politiques n'intéressent pas le dogme et qu'en «ette matière — qui est, essentiellement, de l'ordre civil — les croyants sont donc entièrement libres de leurs préférences. D'où il suit, cela est clair, qu'un catholique peut préférer la monarchie à la République ; mais d'où il suit également — et si cela n'est pas moins clair, cela, cependant, était vivement contesté, dans la pratique, quand Léon XIII intervint — qu'un/ républicain n'est pas nécessairement un hérétique au petit pied, encore moins un anarchiste dangereux, et que même il peut être un excellent chrétien.

Il fut un temps où cette manière de dictoji sévissait parmi les catholiques : « Tous les républicains, disait-on, ne sont pas des canailles ; mais toutes les canailles sont des républicains ». Formule piquante et révélatrice de tout un état d'âme !... En fait, elle équivalait à proclamer la quasi-impossibilité de concilier avec un dévouement sincère aux institutions républicaines le souci d'une politique de justice et d'honnêteté. On concédait qu'il y avait quelques républicains très rares qui étaient, en même temps, gens honorables et braves gens ; mais on ajoutait aussitôt qu'ils ne

Tétaient qu'au prix d'une inconséquence forcée, d'une contradiction fatale entre leurs convictions et leur conduite. Au bout du compte, républicanisme et catholicisme étaient considérés comme s'opposant inévitablement Tun à l'autre et .si l'on voulait n'être pas suspect aux défenseurs de l'autel, il fallait montrer que l'on souhaitait pivec eux le rétablissement du trône.

Aujourd'hui, les monarchistes eux-mêmes conviennent — sans doute parce que c'est leur tour d'en profiter — que les convictions politiques sont indépendantes des convictions religieuses (1). Volontiers, ils diraient qu'en invitant les catholiques à s'en souvenir, Léon XIII a parlé le langage de la plus banale évidence ; mais la courte évocation que je viens de faire d'un passé encore tout récent suffit à prouver qu'il est des moments où certaines évidences sont trop méconnues pour qu'il soit inutile de les replacer sur le chandelier.

Aussi bien Léon XIII ne s'en tint pas là. Pour achever de dissiper dans l'âme des catholiques les équivoques et les erreurs que l'esprit de parti y avait accumulées et dont la rehgion paraissait devoir être la première victime, il prit soin de formuler, à côté de la décision doctrinale que j'ai dite, un précepte de morale sociale qui en fixait très nettement le sens et la portée pratiques. Et ce faisant, il était loin d'innover ,puisqu'au con-

(1) Il y a cependant, et en assez grand nombre, des monarchistes qui soutiennent encore la thèse de l'incompatibilité entre le catholicisme et la République. On trouvera plus loin, aux Notes et documents, quelques textes qui portent l'empreinte de cet état d'esprit.

traire, c'était l'enseignement traditionnel de toute TEglise, le plus constant, le plus certain, le plus indiscuté, j'entends celui qui concerne le respect dû par les chrétiens aux pouvoirs établis, dont il remettait en lumière les principes.

— Vous pouvez à votre gré, disaitril aux catholiques, être monarchistes ou républicains. Mais si vous êtes monarchistes, prenez bien garde que , votre action politique est limitée par les exigences de l'intérêt social ou, pour parler comme les théologiens, du « bien commun ». Le bien commun, la conservation sociale, la tranquillité publique réclament que vous soyiez soumis au gouvernement républicain et vous interdisent de chercher à le renverser. Ni sédition ni violence ; respect de la légalité et des institutions établies : c'est la seule attitude qui convienne à des catholiques ; c'est l'attitude des catholiques d'Angleterre, de Belgique et d'Allemagne à l'égard de leurs monarchies respectives, et ce doit être celle des catholiques de France à l'égard de la République.

Gela étant, il semble bien que nos monarchistes n'étaient guère en droit de se plaindre de la situation morale qu'on leur imposait.

Monarchistes, ils pouvaient le rester. On ne leur demandait nullement, comme ils le soutienment aujourd'hui, de « devenir républicains » et pas davantage de « se rallier à la politique républicaine ». Ils pouvaient continuer de croire, en toute liberté, à la supériorité de la monarchie sur la République ; et, le croyant, ils pouvaient continuer de le dire. Bien mieux : puisque la Repu-

blique est ou doit être un gouvernement de libre discussion, un gouvernement d'opinion, un gouvernement de suffrage universel qui ne se maintient que par Tadhésion sans cesse renouvelée de la volonté nationale, il leur était loisible, sans sortir le moins du mond^ du terrain légal, de propager leurs idées, de les rendre populaires et de refaire au pays une mentalité monarchique. Et, sans doute, en agissant ainsi, il s'en fallait de beaucoup qu'ils correspondissent aux conseils et aux désirs de Léon XIII, mais je ne pense pas qu'on pût les accuser, pour autant, de rejeter ce qui était de précepte dans ses directions. Plusieurs d'entre eux, d'ailleurs, ne se sont pas fait faute d'adopter cette ligne de conduite et je ne sache pas qu'à Rome, on ait jamais mis en doute, pour ce motif, leur orthodoxie.

Ce que, par contre, les monarchistes n'ont jamais eu le droit de faire, c'était et c'est encore de se couvrir du pavillon religieux pour accroître les chances de leut propagande ; c'était et c'est encore de contester le caractère régulier et légal d'une forme de gouvernement maintes fois consacrée par la presqu' unanimité du peuple français ; c'était et c'est encore de se constituer en parti de factieux, de guetter avec impatience toutes les occasions de révolte contre le régime républicain, de se lancer et d'entraîner avec eux la masse des catholiques dans toutes les aventures susceptibles d'aboutir au renversement de la République.

Et qu'on ne vienne pas nous dire que, sur ce point, le non licet de Léon XIII était inutile, les

monarchistes n'ayant jamais eu la pensée de déborder les limites de la légalité ni Tenvie de faire une révolution. Contre une telle assertion toute rhistoire de nos crises intérieures porte témoignage. Nul n'ignore, par exemple, que si les étatsmajors du parti royaliste lièrent partie, il y a dixneuf ans, avec le général Boulanger, leur seul motif déterminant fut Tillusion où ils étaient que le boulangisme allait immanquablement se dénouer en un mouvement insurrectionnel où leur prétendant trouverait aisément son compte. Un peu plus

tard nous les retrouvons dans le nationalisme, prenant une part active aux échauffourées de l'affaire Dreyfus, puis tout déconfits quand ils sont obligés de constater que les généraux ne veulent pas « marcher » et que le coup d'Etat militaire ne se fera pas. Enfin je ne pense pas révéler quelque chose de bien sensationnel en signalant ici les théories particulièrement violentes des monarchistes de V Action Française. « Par tous les moyens », disent-ils. Et ils le disent sans hésitations ni réticences d'aucune sorte et non pas à huis-clos, dans le secret de conciliabules mystérieux, mais publiquement, hautement, bruyamment, avec bravoure et fierté. Qu'un incident favorable vienne à se produire et la « brigade de fer » — c'est ainsi qu'ils désignent le petit groupe de gens résolus que n'arrêtent pas de vains scrupules légalitaires — s'élancera pour le coup de main libérateur qui doit sauver la France en « étranglant la Gueuse » (1).

(1) V. aux Notf*s cl documents, le chapitre intitulé « Les monarchistes révolutionnaires «.

Certes, dans Ténoncé de oe plan d' « action directe », il entre une assez forte dose de chimère et de vantardise. Pas assez forte cependant pour que Ton puisse passer outre aux tendances réellement inquiétantes qui s'y manifestent et dont malheureusement Ton retrouve la trace même dans des milieux réputés plus raisonnables. Examinez, par exemple, la mentalité de ces catholiques encore trop nombreux qui se disent et qui se croient « catholiques avant tout » et qui ne veulent pas qu'on les embrigade sous une autre bannière que celle du « parti catholique », mais qui pendant si longtemps reçurent le mot d'ordre des chefs monarchistes et, plus ou moins consciemment, sont restés, dans le fond de leur âme, d'incorrigibles réactionnaires. Cette foi au sauveur, cette attente d'on ne sait quel chambardement miraculeux d'où la France sortirait purifiée et régénérée, cette propension irrésistible à encourager de sa sympathie et de ses applaudissements toute agitation politique au bout de laquelle, l'imagination aidant, l'on a cru entrevoir une solution de coup d'Etat, ce rêve excitant de l'insurrection du peuple chrétien se levant tout à coup pour défendre ses droits, « la croix dans une main et la fourche dans l'autre » (1), n'est-ce pas là l'état d'esprit d'une foule de braves

(1) « La croix dans une main, la fourche dans l'autre » : celte expression est, si je ne me trompe de M. Piou, parlant à Nancy, au plus fort de la crise des inventaires, dans une réunion de YAction Libérale.

Si je rappelle ce mot de bataille, ce n'est pas, qu'on m'entende bien, dans une pensée de malveillance à l'égard de l'éminent orateur, mais uniquement pour souligner d'un

gens, d'apparence plutôt pacifique et qui, sans doute, ne se transformeraient pas, du jour au lendemaiii, en émeutiers, mais dont c*est déjà trop que Ton puisse escompter, pour le jour où l'édifice républicain serait ébranlé, le coup de pouce qui en hâterait l'écroulement ?...

Et s'il en va de la sorte, si quinze ans après l'intervention de Léon XIlï, il subsiste, en France, un parti de monarchistes révolutionnaires dont les théories ne répugnent pas à tous les catholiques et dont les meneurs peuvent même quelquefois se

liail rapifl<î, la nianikslation de sentiments qui peuvent être parfois assez violents et assez impérieux pour obliger un homme aussi sage que M. Pieu à les subir.

l£t puisque j'en trouve ici l'occasion, je liens à dire toute l'admiration que j'cprouve pour la noblesse d'âme, la génf'iositi'j de oo'mv et la hauteur de vues d'un homme qui ne me paraît avoir commis d'autre erreur que celle de se laisser déborder, sous prétexte d'union, par la droite de son parti. On peut se trouver en désaccord partiel et momentané avec iM. Piou et aussi avec son compagnon de luttes, le comte Albert de Mim. On ne peut pas cesser de les aimer pour tout le hi«^ii quils ont voulu faire l'un et l'autre, au cours de leur lonj^nu* carrière, et pour toutes les injures qu'ils ont jadis sui»por(ées quand, à ia voix de L«'''in XIlI, ils eurent 1 hcruïquo rourag»^ de briser certains liens politiques el (Ut sacrilier dos amitiin qui leur étaient précieuses.

Ajouterai-je, en ce qui concerne plus particulièrement M. de Mun, que nous n'oublierons jamais qu'il a contribué plus qu'aucun autre, par son incomparable éloquence, à la fondation el au développement de VEcole sociale catholique dans notre pays.... Et comm»'nt. enfin, malgré les divergences de l'iieure pn^sente, ne lui garderions-nous pas, au plus intime de nous-mêmes, cette affection tendre el fidèle qu'il faut éprouver pour l'homme â qui beaucoup d'entre nous doiv(*nt peut-ôtre d'avoir, au contact de sa grande âme, découvert la leur ?...

flatter d'avoir conquis la confiance et Tamitié de certains hommes d'Eglise, (1) comment s'y prendra-t-on pour nous démontrer que cet avertissement solennel du Pape portait à faux ?

La vérité, c*est que jamai3 peut-être il ne fut plus nécessaire de rappeler à des chrétiens le caractère respectable du pouvoir civil et les princii>es élémentaires de toute bonne ordonnance sociale. Principes gênants, je le veux bien, pour les ennemis de la République puisque, dans la circonstance, c'était « la Gueuse » qui bénéficiait de leur application ; mais principes vieux comme l'Eglise ellemême et dont il était impossible que le Pape, gardien de la Doctrine et de la Tradition, consentit à souffrir indéfiniment la mise en échec. Le catholicisme n'est pas une école d'anarchie ni une religion de coups d'Etat, et puisque tant de gens qui se disaient ses défenseurs semblaient l'avoir si complètement oublié, ce n'était pas trop, sans doute, de la parole d'un Souverain-Pontife pour les obliger à s'en souvenir.

(1) « Un prélat éminent, Mgr lévêque de Montpellier a bien wulu venir lixi-fnôme, au début de l'été dernier, encourager tout notre effort de sa très haute approbation ». {Action Irançalse du 1" novembre 1907, p. 198).

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