‹ De Léon XIII au [Sillon].: Une conjuration réactionnaireChapitre 4 sur 9 · LE REVE D'UN GRAND PAPE · texte numérisé non relu

LE REVE D'UN GRAND PAPE

Reculons par la pensée, si vous le voulez bien, de quelque quinze ans en arrière et représentonsnous non pas, certes, ce qui a été, mais ce qui aurait du être.

Nous somnnes en 1892.

Les catholiques de France viennent de faire un examen de conscience courageux et loyal. Ils ont enfin compris pourquoi la grande masse de leurs compatriotes les tient de plus en plus en suspicion, pourquoi leurs réclamations, même les plus justifiées, contre le traitement dont ils sont l'objet de la part des détenteurs du pouvoir, se heurtent, dans le pays, à une indifférence qui ressemble beaucoup à de Thostilité. Ils se disent : « Il faut changer cela. Et, pour le changer, il faut ,d'abord, nous changer nous-mêmes »... Alors, nous assistons à ce spectacle prodigieux : les catholiques de France s'adaptent à la réalité nationale.

Désormais dans leur patrie, ils ne seront plus des émigrés à Tintérieur, « des hommes qui ne voient ni n'entendent, assis aux portes des cimetiè-

res, pleurant sur des tombes à jamais fermées, et oubliant le monde vivant qui les pousse » (1). Non, ils seront des hommes de leur siècle et rien de ce qui caractérise Vâme française contemporaine ne leur sera étranger. Ils vibreront à Tunisson de cette âme, ils en sentiront toutes les tendances, toutes les aspirations, ils en partageront toutes les légitimes préférences ; et ils s'efforceront de réaliser, en eux et autour d'eux, toutes les qualités d'esprit et de volonté dont la mise en valeur leur permettra de travailler efficacement à l'œuvre de progrès moral et social que ces préférences, ces tendances et ces aspirations supposent.

La France, après un siècle de révolutions, croit avoir trouvé dans le régime républicain la forme définitive de son idéal politique. Là-dessus son sentiment est certain, on ne l'en fera pas revenir et c'est parce que les catholiques s'y sont naguère essayés qu'ils ont amassé contre eux tant de défiances et tant de rancunes. Mais, peu à peu, ces défiances et ces rancunes vont s'atténuer et, bientôt, vous les verrez même faire place à la surprise, puis à la sympathie et, enfin, à la confiance.

Les catholiques, en effet, ont reconnu leur erreur. Ils s'inclinent devant la volonté du pays ; et non seulement, ils s'inclinent, ce qui ne serait, somme toute, qu'une manière de se résigner ; mais ils entrent, pour la plupart, dans les vues et dans les espérances des masses populaires. « Il y a une façon de prendre son parti, qui est de le pleurer.

(1) Discours de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, au Congrus catholique de lialtimore, en 1889.

une manière de rompre avec le passé en gardant vivante la mélancolie des choses mortes, un air de tenter une opinion comme une épreuve ou de s'y résigner comme à une contrainte » (i). Les catholiques savent cela et qu'il faut à tout prix éviter pareil écueil. Ils ne veulent pas que leur attitude trahisse « une répugnance instinctive et un dédain inconscient pour les institutions acceptées »,

' car, alors, « la barrière de défiance qui les isole

du peuple ne tomberait pas ». Pour eux, « la République n'est pas une rade foraine d'où ils étendront, au premier souffle, leurs voiles vers un rivage innommé. La République est le port où abordent leurs longues incertitudes, où ils prennent terre pour jamais ». Et comme « la sincérité seule a le don divin de la persuasion, parce qu'elle gagne à la fois les intelligences et les cœurs », arrière les déclarations vagues et équivoques !.... Dans

^ leur langage, les catholiques seront précis et

loyaux. Même, « ils ne s'offenseront pas si on leur demande, plus qu'il ne serait discret, de répéter leurs engagements envers la République. Ils les ont fait si longtemps attendre ! » Aussi bien, ils n'ignorent pas que « plus on les verra résolus, moins on exigera de gages, et qu'ils passeront pour

* républicains dans l'exacte mesure où ils se senti-

ront l'être eux-mêmes ».

[ Et pourquoi, d'ailleurs, ne le seraient-ils pas ?

(1) Si je guillemelte cette phrase et quelques autres qui suivent, c'est qu'elles ne sont pas de moi, mais de M. Etienne Lnmy, dans son magistral article de la Revue des Deux- Mondes (1* juin 1892) sur « le devoir des conser\'ateurs ».

Pourquoi, à défaut des chefs, trop compromis dans les luttes politiques de la veille et à qui Ton ne saurait de^iander de renier d'anciennes convictions, la masse des catholiques, clergé et fidèles, n'irait-elle pas à la République comme le reste des Français, de propos délibéré et parce que ce régime lui apparaît c^omme le plus conforme aux destinées ultérieures de la nation, comme étant celui dont la souplesse et la plasticité se prêteront le plu^ aisément aux grandes transformations sociales de l'avenir ? Et, enfin, pourquoi de cette masse catholique elle-même, ne verrait-on pas surgir une génération d'hommes politiques nouveaux, républicains sincères, démocrates convaincus, dont la vie publique serait comme la caution du loyalisme civique de leurs coreligionnaires ?...

Encore une fois, supposons qu'il y a quinze ans, les catholiques de France ont fait cet effort de raison et de patriotisme et qu'à ces questions, telles que je viens de les poser, ils ont répondu par l'affirmative. Dès lors, la République étant acceptée et les aspirations démocratiques du pays étant comprises ,partagées et servies par eux, quel changement dans la situation I...

Ni ombrageux ni boudeurs, ni perturbateurs ni frondeurs, ni révoltés ni retardataires ; respectueux du pouvoir civil, amoureux de la tranquillité publique, fidèles observateurs des lois, ayant la violence en horreur et ne demandant jamais plus que ne le permettent l'équité et la justice ; bons républicains, en un mot, bons démocrates et bons citoj^ens : voilà ce qu'auraient pu être, de

1892 à 1907, les catholiques. Joignez à oes qualités essentielles quelques unes de ces aimables vertus (|u'il semble que des chrétiens, pénétrés de l'esprit de TEvangile, devraient posséder au suprême degré : de la bienveillance, de la tolérance (1), de la bonté, un peu de ce « lait de Thumaine tendresse » dont parlait le poète latin, de cette charité intellectuelle qui amollit, à la longue, les âmes en apparence les plus dures et qui achève par le cœur les conquêtes de la raison : et dites-moi si de tels hommes, par leur intelligence des besoins du pays, par leur sympathie active et militante pour toutes les idées généreuses, par leur dévouement à toutes les justes causes et enfin par le constant souci de ne jamais blesser les âmes de bonne foi, de voir plutôt dans leurs adversaires des amis du lendemain que d'irréconciliables ennemis, oui, dites-moi si de tels hommes n'auraient pas conquis, au bout de quinze années d'efforts et d'exemples, en même temps que la plus légitime et la plus solide des popularités, la liberté religieuse la plus entière et la mieux assurée, celle qui se fonde

(1) Dans son si intéressant Exposé de la Doctrine catholique^ M.. Tabbé Girodon cite cette réllexion du Père Deschamps, depuis archevêque de Malines :

« L'erreur par elle-même n'a pas de droits, sans doute ; mais les âmes trompées ont des droits, surtout lorsqu'elles sont héritières des erreurs qui les trompent, et parmi ces droits, il faut compter celui d'être détrompées comme doivent l'être des intelligences libres, des consciences sincères... {Question religieuse, t. II, chap. XVII, § 1.)

C'est une excellente définition de la tolérance.

Et n'est-ce pas M. Tabbô Birot, vicaire-général d'AIbi, qui a trouvé cette formule heiireiise : « La tolérance est la terme juridique de la charité • ?

sur la reconnaissance et le respect dune nation à qui Ton a su prouver qu'on sentait comme elle, qu^on vivait avec elle et pour elle, qu*on voulait être ses fils les meilleurs et les plus désintéressés ?

Le génie politique d*un grand Pape avait formé ce rêve et conçu cette espérance.

liéon XIII connaissait Tétat moral et social de la France et, le connaissant, il ne pouvait pas ne pas désirer que les catholiques se conformassent aux préférences si souvent et si clairement exprimées de l'immense majorité de leurs concitoyens. Pour le bien de l'Eglise, pour le bien du pays luimême, de ce pays qu'il aimait d'un amour de prédilection et dans les destinées duquel il avait une confiance inébranlable, il importait que ce désir fût exaucé. Mais ce n'était qu'un désir, ce ne pouvait pas être un ordre, car les opinions politiques sont soustraites, par leur nature même, aux commandements du magistère religieux, et s'il est vrai, comme nous l'avons déjà constaté, que Léon XIÏI n'excédait pas les limites de ce magistère en rappelant aux catholiques leurs devoirs généraux de soumission aux pouvoirs publics, il est non moins certain qu'il les eût excédées s'il avait prétendu leur imposer des convictions républicaines qui leur répugnaient. Le supposer capable d'une pareille entreprise de violence sur la liberté civique des fidèles, c'est adresser à sa mémoire la plus imméritée des injures, et c'est commettre un véritable mensonge historique.

C'est qu'en effet, si Léon XIII fut, au sens large et élevé du mot, un Pape politique, il ne fut pas un Pape politicien et volontiers je dirais, à condition que Ton entende par « cléricalisme » la prétention des hommes d'Eglise à vouloir régir l'administration des affaires temporelles et laïques, .qu'il fut le moins clérical des Papes. Avec quelle indignation il proteste, dans l'une de ses Lettres, (i) contre ceux qui accusent l'Eglise de vouloir « se ménager une domination politique sur PEUat » / C'est là, dit-il, une « diffamation audacieuse », une « astucieuse calomnie ». On s'explique dès lors pourquoi il ne cessa de prohiber l'immixtion de la religion dans les antagonismes de partis. Suivant l'heureuse expression de M. Georges Goyau, « il ne voulait point permettre que le facteur religieux devint un diviseur ». Allant plus loin, il aimait peu les partis confessionnels : « il redoutait que sous leurs enseignes, la religion ne dessinât des lignes de démarcation dans la société, au lieu d'y faire s'aplanir, au contraire, un terrain d'union » (2). Et, pour ce qui concerne plus particulièrement la France, on peut être sûr que si des évêques ou des religieux s'étaiant mis en tête de vouloir organiser le « parti catholique », il les eût aussitôt arrêtés d'un geste (3). Ce qu'il sou-

(1) Encyclique du 6 février 1892.

(2) G. Goyau : « Autour du catholicisme social » (troisième série) p. 2*68.

(3) Les lignes suivantes d'une lettre adressée, en novembre 1905, par M. de Mun à M. Monis, sont à retenir :

M Dans le discours que vous avez prononcé hier à la tribune du Sénat, vous avez, afin de justifier vos attaques contre

pensée, servir la cause républicaine et démocra- 'tique, ne fussent pas contrecarrés, calomniés, traînés dans la boue et finalement discrédités dans les milieux « bien pensants », par les conservateurs et les monarchistes...

Il avait trop présumé de la clairvoyance et de la générosité politiques des catholiques, et c'est en

M. de Marcère, qui fut ministre de l'Intérieur dans le cabinet trts modéré de M. Dufaure, et qui, maintenant, remplit^ si nous ne nous trompons, les fonctions de prj'^sident de la Patrie (rançaise, examine, dans le livre qu'il a consacré à la période décisive du Seize MaU l'état dos esprits en 1877. Et voici ce qu'il écrit au sujet de l'attitude des catholiques dans ce moment \k :

« Les exubérances de zèle en fait de foi religieuse, les manifestations outrancléres, les excès de langage et de gestea dans cet ordre d'idées et de faits qui touchaient à ce qu'il y a de plus intime dans l'àrae humaine, ont en soi quelque chose de malséant qui blesse un sentiment très commun chez nous, et qui est fait de mesure, de goût, de respect aussi pour les choses de la religion, quand on sont qu'elle est vraie et par conséquent intérieure. Aupn^s des gens qui sont dégagés de croyances ou qui se croient tels, des fautes ou des maladresses de ce genre sont tournées en ridicule ou suscitent des colères, chacun selon son humeur. Mais chez tout 1») monde, files causaient une irrilaliun très vi\Te, du moment où on y voyait poindre la politique, où l'on pouvait soupçonner que, par un genre nouveau de simonie, on mêlait l'humain et le divin dans des promiscuités choquantes, où ce qu'il y a au monde de plus respectable prenait le masque de l'hypocrisie, celui de tous les vices peutêtre qui inspire aux Français le plus de mépris.

Ces erreurs de conduite du clergé et des simples laïques, étaient sévèrement jugées dans le parti républicain, avec regret par les uns, avec une satisfaction mauvaise par les autres, parce que c'étaient des armes qu'on leur fournissait ; mais chez tous elles causaient une impression pareille. On les imputait aux sentiments présumés, à la volonté décidément arrêtée de la Droite, et des amis qu'elle avait & l'Elysée, de renvei*ser la République. » {Le Seize Mai et la fin du Septennat, p. 35. ~ Paris, librairie Plon\

ce sens, mais en ce sens seulement, que Ton peut dire qu'il s'est trompé. Encore convient-il de remarquer que cette erreur ne va pas au-delà du temps présent et qu'elle n'engage pas l'avenir.

Les élections de 1898 ont été, après la courte éclaircie de 1' « esprit nouveau » et du ministère d'apaisement de M. Méline, le Sedan électoral des catholiques français (1) et c'est en vain que, depuis lors, ils ont essayé de reconquérir la confiance populaire en réorganisant avec Y Action Libérale et sur un vague terrain constitutionnel, la vieille Union conservatrice de 1885. Leur débâcle est complète et, s'ils persistent dans les errements qui la rendirent fatale, elle sera définitive. Mais, si le rêve de Léon XIII a subi cet échec momentané, l'avenir, croyons-nous, lui réserve une revanche. C'est le propre des grandes pensées de survivre, dans l'histoire, aux génies qui les conçurent. Celleci est encore féconde et les énergies auxquelles elle continue tous les jours de donner l'essor, la vengeront, tôt ou tard, des injustes dédains qui pèsent sur elle.

(1) W est maiatenant bien établi que si ces élections tournèrent à l'avantage des jacobins, la responsabilité en in- -combe, pour une très large part, à la Croix et aux catholi- <ïues intransigeants qui, contrariant et paralysant les efforts de M. Etienne Lamy et de la Fédération électorale , combattirent un peu partout les candidats républicains progressistes, sous prétexte que leurs déclarations n'étaient pas assez nettes au point de vue religieux, et favorisèrent ainsi le succès d'une soixantaine de radicaux. (Consulter sur ce po nt un très intéressant article publié par le Journal de Roubaix, du 29 janvier 1900, sous cette signature : « Un religieux républicain ».

LA TROUEE

J'ai essayé, dans les pages qui précèdent, d'exposer, en quelques traits larges et rapides, Tadmirable rêve de pacification religieuse et nationale que le génie de Léon XIII avait formé pour la France, et j'ai dit comment les conseils de ce grand homme s'étaient heurtés tout ensemble à Tinintelligence politique de la masse des catholiques et au mauvais vouloir de leurs chefs.

Il y eut pourtant, dans ce temps-là, un groupe d'hommes, une sorte de bataillon sacré pour qui cette intervention avait été comme une délivrance et qui, résolument, se jeta dans le combat, plein de joie et de confiance à la pensée qu'en travaillant à l'avancement de ses propres idées, il allait, par surcroît, correspondre aux vues du chef de l'Eglise.

Jeunes, pour la plupart, ces soldats d'avantgarde avaient foi dans la démocratie. A leurs yeux, la République n'était pas un pis-aller auquel on se résigne la mort dans l'âme ; c'était l'aboutissant

logique et nécessaire de l'idée démocratique. Dès lors, entre eux et les catholiques réactionnaires, une scission était fatale et elle se serait faite un jour ou l'autre, car ils ne pouvaient admettre que, sous prétexte de défense religieuse et alors surtout que la principale raison des coups que l'on portait à l'Eglise, c'était qu'on la considérait comme le bouclier de la monarchie, on voulut les condamner à se faire les humbles servants des Prétendants en disponibilité. En dissociant la cause du catholicisme de celle des anciens partis et en proclamant l'utilité pour la religion elle-même d'une adhésion des catholiques à la République, Léon XIII vengeait par avance du reproche de trahison religieuse l'action républicaine des catholiques démocrates.

Les catholiques démocrates !... Voilà quinze années qu'ils luttent à l'intérieur et à l'extérieur de leur Eglise, et voilà quinze années qu'au dedans comme au dehors, ils voient se dresser contre eux les mêmes défiances, les mêmes suspicions, les mêmes colères. S'ils ont connu l'âpre ivresse de la bataille, on ne peut pas dire qu'ils aient jamais savouré les joies reposantes de la victoire complète et définitive. Par contre, ils ont éprouvé des amertumes sans nombre et les plus cruelles déceptions* A gauche, parce qu'ils restaient debout dans l'affirmation loyale de leur idéal chrétien, on a mis en doute, pendant longtemps, la sincérité de leur attitude républicaine. Des politiciens, d'anciens conservateurs ralliés au radicalisme et qui seniblent ne s'être attachés à la République que dans

la mesure où ils peuvent en attendre faveurs et provendes, des arrivistes qui, volontiers, font étalage d*opinions avancées, mais que Ton n'a jamais vu souffrir pour ces opinions, et qui paraissent n'avoir conçu le régime dont ils se réclament que comme une démocratie de profiteurs, ont osé contester la réalité d'un loyalisme civique chaque jour soumis à Tépreuve des contradictions les plus violentes et des plus humiliants mépris. Car, tandis que les républicains officiels leur tenaient rigueur du fait de leurs convictions religieuses, à droite on ne pouvait se résoudre à leur pardonner leur fidélité républicaine et les ardeurs justicières d'un sentiment démocratique toujours en éveil. Artisans de discorde, semeurs de schismes et d'hérésies parce qu'ils refusaient de s'incliner sous la houlette ou plutôt sous la férule des pasteurs laïques de l'Eglise électorale ; excitateurs des passions démagogiques, fauteurs d'anarchie et de révolution, parce qu'il ne leur convenait pas de se laisser embrigader au service des intérêts capitalistes et qu'ils s'étaient institués ^es avocats de la misère humaine : tous les procès de tendances qu'on pouvait imaginer contre eux, on les leur a faits. On leur a prêté les intentions les plus noires, les calculs les plus perfides, les rancunes les plus mesquines et les ambitions les moins vraisemblables. Contre eux, il semble que toutes les armes aient été bonnes : l'injure, la diffamation, la calomnie. C'a été vraiment, à de certaines heures, la guerre d'embuscade, la guerre au couteau, lueurs personnes elles-mêmes, leurs plus

chères affections n'ont pas été épargnées, et Ton ^'<est vengé de leur vie publique en essayant de les atteindre jusque dans le cercle intime de leur vie privée (1). Presque tous ont eu cette douleur de voir, à cause d'eux, leurs familles se diviser et des parents, circonvenus par les calomniateurs à gages de la réaction, se poser au sujet de leur intégrité morale, des questions troublantes. Leur apostolat, qui s'inspirait à la fois des nécessités modernes et des traditions les plus éclatantes de l'Evangile, leur avait conquis de chaudes sympathies dans les rangs du clergé français. Crime inexpiable pour ces pauvres prêtres I... Suspects à leur tour, épiés et dénoncés, plusieurs ont appris à leurs dépens ce qu'il en peut coûter de ne pas avoir voulu transformer le ministère ecclésiastique en une agence d'exploitation des âmes simples et d'avoir maintenu les droits de la conscience et l'honneur de la soutane contre les sollicitations des puissances d'argent et le néo-gallicanisme des grands propriétaires autocrates. Aussitôt jugés et flétris sous le nom d' « abbés démocrates », il a fallu trop souvent qu'ils boivent jusqu'à la lie le calice écœurant des suprêmes ignominies. On ne s'est pas contenté d'entraver, par tous les moyens, le développement normal et régulier de leur

(1) Je pourrais ici mentionner des faits et citer des noms. Un instant, j'en avais eu la pensée. Mais en livrant les calomniateurs au mépris public, je risquais de rouvrir, au cœur des calomniés, de cruelles blessures. Il vaut mieux laisser & Celui (jul sonde les cœurs et les reins, le soin de iaire justice et de rendre à chacun selon ses œuvres.

carrière sacerdotale : cette persécution de leur amour-propre et de leurs intérêts ne pouvait les émouvoir, car pour un prêtre de TEvangile il n'y a pas de carrière, et que Ton soit en haut ou en bas de la hiérarchie, les âmes qu*il s'agit de sauver ont toutes le même prix devant Dieu. Mais on a voulu salir leur réputation, on a voulu les déshonorer, et comme il était tout de même difficile et dangereux de les traîner tous, Tun après Tautrç, dans la fange des diffamations individuelles, on a pris le parti de les exécuter en bloc et il n'y a pas si longtemps, j'ai pu lire dans la correspondance parisienne d'un journal réactionnaire, que les « abbés démocrates » étaient, en général, d'assez tristes sires, « à qui ne pesait guère leur vœu de chasteté » I

Ainsi les démocrates catholiques semblent avoir subi à peu près toutes les méchancetés et toutes les vexations qu'il soit au pouvoir de l'esprit de parti d'inventer pour torturer des adversaires politiques. Poursuivis, traqués et frappés non seulement dans leurs personnes, mais, ce qui leur était infiniment plus pénible, dans celle d'amis pour ainsi dire sans défense, il semble bien qu'ils ont conquis de haute lutte le droit à la sympathie et au respect des républicains. Car, s'il est vrai que la foi dans une idée se mesure aux sacrifices qu'on a consentis pour elle (1) et que la souffrance coura-

(1) M J'ai assez souffert pour la République et la démocratie, s'écriait Marc Sangnier, le 27 octobre 1907, à la réunion contradictoire du Qrque de Limoges, j'ai été assez frappé, assez flagellé, assez maudit par les Cassagnac et les Biétry,

geusement acceptée soit le sceau qui authentique les convictions fortes, on peut voir, par là, combien leur républicanisme fut toujours vigoureux, profond, indéfectible. C'est à peine si pendant ces années d'orage et de tourmente, quelques beaux succès populaires sont venus leur témoigner que leur œuvre n'était pas vaine : tel un fanal dans la nuit indique soudain d'un trait de feu l'étape parcourue et donne au navigateur, en lui prouvant qu'il ne s'ecl pas trompé de route, le courage de la continuer.

Ils l'ont continuée, en effet. Leur intrépidité, leur persévérance, leur confiance obstinée ont été à la hauteur des difficultés avec lesquelles ils étaient aux prises et un jour est venu où toute cette héroïque patience a porté ses fruits. Ce jourlà, ce n'était pas encore la grande clarté du soleil qui se lève sur la victoire, mais c'était déjà l'aube qui permet de la pressentir.

On peut persécuter, calomnier, déconsidérer et paralyser les hommes, mais contre les idées, surtout quand elles sont messagères de la justice et de la vérité, les réactions les plus furieuses demeurent impuissantes.

pour pouvoir dire : alors que beaucoup d'autres n'ont reçu (le la République que des places, des honneurs et des déco^ rations, moi, je n'ai reçu que des coups pour elle et c*est pour cela que je l'aime davantage ».

Marc Sangnier connaît la persécution depuis cinq ou six ans. Mais que dire de ceux qui la supportent depuis quinze ans et dont la ténacité républicaine n'a jamais fléchi !...

Parmi les démocrates catholiques, il n'y avait pas seulement des ouvriers et des employés, des conférenciers populaires et de modestes journalistes ; il y avait aussi, comme l'on dit à présent, des « intellectuels », — des philosophes, des sociologues,' des juristes, — et quelques-uns étaient de tout premier ordre. A la longue, renseignement scientifique des uns, simplifié et vulgarisé par les autres, ne pouvait manquer de donner aux idées et aux tendances de cette poignée de lutteurs, une force d'expansion considérable dans les milieux les plus divers. Peu à peu, une ambiance se créa, une atmosphère de chaleur et de vie commença d'imprégner et d'influencer, sans que le plus souvent elle s'en rendit compte, la partie la plus ardente et, tranchons le mot, la meilleure et la plus sympathique de la nouvelle génération catholique. Dans les lycées, dans les collèges, dans les patronages, à l'école primaire et dans les ateliers, des adolescents grandissaient, le regard tourné vers l'avenir, et à qui c'était, en vérité, demander l'impossible que d'exiger qu'ils portassent sur la France moderne, sur la France démocratique et républicaine, le jugement morose et désapprobateur, l'espèce de condamnation sans appel que lui avait infligée la génération précédente. L'heureuse confiance, l'optimisme invincible, les espoirs impatients, les élans, les enthousiasmes et jusqu'aux illusions de toute cette jeunesse conspiraient donc en faveur des idées dont le petit groupe, méconnu et maltraité, des démocrates

catholiques avait jeté, sur un sol ingrat, les premières semences.

Que, maintenant, ces aspirations et ces rêves plus ou moins confus, mais frémissants, trouvent un interprète assez éloquent, une personnalité asse* forte pour les condenser en quelques formules originales et vibrantes ; qu'autour de lui, charmés et conquis par une parole dans laquelle ils se retrouvent eux-mêmes, d'autres jeunes hommes enchaînent avec joie leur cœur à Tamitié de cet admirable éveilleur d'énergies, et voilà le Sillon qui prend corps, voilà le centre d'attraction vers lequel des milliers et des milliers de petits Français vont se précipiter. Et ces petits Français deviendront des hommes, des citoyens indépendants et virils dont la foi démocratique ne se laissera pas séduire aux sophismes et aux équivoques de la vieille politique réactionnaire. Autour d'eux et avec eux, leurs aînés réconfortés et comme rajeunis par l'afflux incessant de toute cette vie qui monte, continueront plus allègrement le bon combat pour la République et pour le pays. Et quand les éternels ennemis de la démocratie, ceux qui n'ont rien appris aux leçons de l'histoire ni rien oublié des anciennes rancunes, tenteront, sous prétexte d'union religieuse, un dernier assaut pour arrêter la marche en avant de cette élite conquérante et prétendront, dans un effort suprême, briser son énergie, ils seront bien obligés de reconnaître qu'il est trop tard.

Oui, il est trop tard, et il faut que les réactionnaires de toute nuance en prennent leur parti :

Tunion politique des catholiques, cette union paradoxale et stérile dont la religion fournissait le prétexte et dont elle a fini par solder les frais, est à jamais disloquée.

C'est qu'en effet, quand des hommes sont séparés, en un temps comme le nôtre et à l'heure même où la crise de croissance d'une société nouvelle pose devant eux les plus passionnants problèmes, par des divergences de mentalité aussi profondes et aussi irréductibles que celles qui opposent l'un à l'autre l'esprit conservateur et l'esprit démocratique, c'est perdre son temps que de vouloir associer et unifier teurs énergies. Entre ceux qui croient au progrès social et qui ont résolu d'y collaborer de tout leur cœur et de toutes leurs forces, et ceux qui lui tournent le dos, regardant fixement le passé et rêvant follement d'en ranimer les ombres, aucun accord n'est possible. Et puisqu'aussi bien les avertissements et les conseils d'un grand Pape n'ont pu déterminer les monarchistes à s'incliner devant les légitimes préférences de la France républicaine, on devrait enfin comprendre que ni la diplomatie ni les menaces des partis réactionnaires et de leurs alliés bénévoles, les prétendus « catholiques avant tout », ne détermineront les républicains démocrates à s'incliner devant les conceptions surannées du conservatisme agonisant.

Conclusion

Les pages qu'on vient de lire ont eu pour point de départ Tarticle d'un journal royaliste. Un autre journal royaliste, le Réveil Français, me suggère, deux mois après qu'elles furent écrites, quelques réflexions qui pourront leur servir de conclusion.

Le 8 septembre de cette année 1907, le Pape Pie X a publié une lettre-encyclique d'une importance capitale, dans laquelle il décrit et condamne, sous le nom de « modernisme », tout un ensemble d'idées erronées et de tendances suspectes. Ce mémorable document, d'ordre purement religieux et philosophique, était attendu. Aucun de ceux qui sont au courant de la crise intellectuelle contemporaine ne pouvait en nier l'opportunité ; et tous ceux qui luttent pour la conservation de la foi et qui la voyaient se dissoudre lentement dans beaucoup d'âmes, sous Faction pernicieuse de certains systèmes dont le scepticisme absolu paraît bien devoir être l'aboutissant fatal, devaient se réjtouir de Tapparition de l'Encyclique. La parole du Pape a donc été accueillie, dans toute l'Eglise, avec reconnaissance et respect et ceux-là môme

qu'elle frappait parmi les catholiques se sont inclinés, sauf de très rares exceptions, dans un acte de soumission dont, jusqu*à preuve du contraire, nul n'a le droit de suspecter la sincérité.

Mais l'esprit de parti fait flèche de tout bois et nous eussions crié au prodige si nos ingénieux réactionnaires n'avaient pas essayé de se faire une arme politique de l'acte essentiellement religieux du chef de l'Eglise. Agnosticisme, immanentisme, variations du dogme, voilà des erreurs qu'il faut mettre au compte de la démocratie et de la République. Qu'on ne se récrie point I Car, si M. de Parseval, dans le Réveil Français du 26 septembre, ne le dit pas en termes explicites, il le donne, comme on va voir, clairement à entendre. Son article est intitulé : « De la démocratie au modernisme » et, voici comment il apprécie la portée de l'Encyclique Pascendi :

Plus on étudie rEncycliqfue du 8 septembre, écrit-il, plus on est saisi de la portée inflnie de ce grand acte. Elle donne un nouvel éclat au prestige de l'autorité essentiellement monarchique du gouvernement de l'Eglise, gue les erreurs modernes cherchaient à affaiblir et, par voie de conséquence, tend à détourner les catholiques Irançais, en particulier, des iausses doctrines sur lesquelles ils appuyaif^ni leur rupture avec la tradition politique. Snus ce dernier rapport, les effets seront peut-être longs à se faire senttr. L'obstination de ceux qui ne veulent pas s'être trompes, ergotera. Mais la bonne foi de ceux qui mettent l'avenir de la patrie au-dessus de la satisfaction de leur amour-propre les fera se rendre à l'évidence et comprendre que l'intégralité des principes de salut, qui es* la base de la religion, est aussi une nécessité de salut national et politique.

Il est peu probable ane le Souverain-Pontife, en condamnant le modernisme, ait prévu l'emploi

qu'allaient faire de cette condamnation les réactionnaires de V Action Française et je ne pense pas que son esprit ait été seulement effleuré par l'idée qu'il pouvait, en promulguant l'Encyclique, travailler indirectement à la reconstitution d'une mentalité monarchique dans l'âme pervertie des catholiques français. Mais, fût-on le Vicaire de Jésus-Christ, l'on' ne saurait, paraît-il, songer à tout et M. de Parseval s'est fort heureusement trouvé là, au bon moment, piour compléter l'œuvre de Pie X en la commentant.

Ainsi c'est bien toujours le même axiome qui sert de support à la politique royaliste et nous voyons une fois de plus l'autel utilisé comme fondement du trône. La thèse qu'on nous présente est d'une admirable simplicité. L'esprit monarchique, nous dit-on, et l'esprit catholique se confondent ; le catholicisme intégral engendre logiquement et inévitablement l'état d'esprit monarchique et le Français qui prétendrait continuer d'allier à sa foi religieuse des convictions démocratiques et républicaines serait un monstre intellectuel, un incohérent, une espèce de fou.

Mon intention n'est pas d'indiquer ici tout ce qu'il y a d'audacieusement sophistique dans une telle affirmation. Il me suffira de l'enregistrer pour que l'on se rende compte tout aussitôt qu'elle contredit formellement non seulement ce que l'on a appelé la politique de Léon XIII, mais toute la doctrine de l'Eglise sur l'indépendance des citoyens et des peuples en matière de formes de gouvernement et d'institutions politiques. Si, par

impossible, le pontificat actuel adoptait cette manière de voir, si même, plus ou moins implicitement, il la favorisait et s'il laissait dire que Ton ne peut pas être, en France, à la fois républicain et catholique, il serait démontré que Pie X détruit Léon Xni, que TEncyclique Pascendi annule TEncyclique Au milieu des sollicitudes et Ton pourrait se demander, en présence de oe gâchis, en quoi I>eut bien consister la tradition doctrinale d'une Eglise qui, dans l'espace de quinze ans et sur un point de cette importance, abandonne ses fidèles à la plus- radicale des contradictions.

Le seul énoncé d'une hypothèse pareille fait justice de la prétention des réactionnaires à s'armer des exigences de l'orthodoxie religieuse comme d'un bélier contre les institutions politiques de la France moderne et point n'est besoin d'insister autrement sur la grossièreté d'une manœuvre qui ne saurait impressionner que des esprits irréfléchis.

Allons plue loin : je crois, n'en déplaise à M. de Parseval, que l'un des effets les plus probables de l'Encyclique Pascendi sera précisément de renforcer et de féconder l'effort de ceux des hommes d'action catholiques qui, sans se soucier des constructions apologétiques de M. Le Roy ni de l'exégèse de M. Loisy, se sont assigné pour tâche de réaliser la démocratie en France. Et cela se conçoit assez bien.

Certes, il ne faut pas médire de la philosophie et de la science. Les idées ont toujours exercé et exerceront toujours une influence énorme sur la

conduite des affaires humaines. Cela est si vrai que jamais TEglis© n'a voulu s'en désintéresser et la récente intervention de Pie X nous apporte de cette préoccupation un nouveau et solennel témoignage. Mais Tapostolat intellectuel n'est pas tout l'apostolat, et s'il est vrai, comme l'a dit Pascal, que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, s'il est vrai qu'en fait TEglise a conquis les peuples beaucoup plus par le sentiment de reconnaissance que leur inspiraient ses bienfaits moraux et sociaux que par l'attrait que pouvaient exercer sur une élite les harmonies grandioses de sa dogmatique, il faut sans doute en conclure que la plus efficace des apologétiques n'est peut-être pas celle de la raison raisonnante mais plutôt celle de la charité agissante, de cette charité dont Saint Paul déclare qu'elle est la plus excellente des vertus et dont les saints, ces grands pêcheurs d'hommes, ont prouvé si abondamment l'irrésistible puissance de conquête.

Gela, il paraît bien que, depuis quelque temps, on avait quelque tendance à ne plus assez s'en souvenir et ce n'était pas l'un des moindres inconvénients des thèses modernistes que d'entretenir et de développer parmi les catholiques, prêtres et laïcs, une fièvre de discussion qui risquait d'absorber et de paralyser, voire de dévoyer tout un contingent précieux de jeunes énergies dont l'activité était réclamée par d'autres travaux plus opportuns et plus urgents pour l'ensemencement du champ du Père de Famille. Il n'est pas interdit de penser que le geste vigoureux de Pie X, en met-

creuser dans la terre embroussaillée et rocailleuse le sillon des bonnes œuvres, les apôtres de l'Evangile ne pourront pas ne pas entendre l'immense clameur de souffrance, le déchirant appel vers la liberlC', vers la justice et vers la lumière qui monte du cœur des masses opprimées. Sous l'écrasant fardeau de la misère, du matérialisme et des mauvaises mœurs, il y a une multitude d'âmes, il y a tout un peuple et toute une race qui se débat, qui se révolte et qu'il faut affranchir. Les apôtres de l'Evangile verront cela, et ils seront saisis de pitié, et il leur semblera, comme à Lacordaire, qu'ils entendent de nouveau retentir l'appel suppliant du Macédonien figuratif que Saint-Paul vit en songe sur les ruines de Troie ; « Passe et viens à nous I »

Ils passeront.

Et alors il se trouvera des pharisiens et des scribes qui crieront au scandale et qui les accableront de leurs malédictions. On leur reprochera de fréquenter des hommes de désordre, d'engager ta conversation avec des révolutionnaires, de rechercher les applaudissements et les sympathies d'une populace corrompue, de se faire les com-

plices entêtés de toutes les extrêmes-gauches. Contre eux la coalition des » maîtres inhumains » et des usuriers voraces, de ceux h qui Léon XIII reprochait leur « cupidité insatiable » et dont il n'hésitait pas à dire qu'ils font peser « un joug' presque servile sur l'infinie multitude des prolétaires » (1), se dressera furieuse et menaçante. Et peut-être seront-ils dénoncés au Père commun des fidèles. Mais celui-ci se souviendra de la sublime réponse que le Christ adressait chez le publicain Zachée aux hypocrites de la Synagogue qui lui reprochaient d'être allé loger chez un pécheur : u Le Fils de l'Homme, disait Jésus, est venu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu ■-

Chercher et sauver ce qui est perdu, c'est l'imprescriptible, l'étemelle mission de l'Eglise et des chrétiens. Mais si l'on annonce la Bonne Nouvelle aux pauvres, si l'on prêche aux déshérités la vérité catholique intégrale, si d'esclaves qu'ils étaient l'on s'efforce d'en faire des hommes libres, en leur assurant tout ensemble le pain spirituel et le pain du corps, si, en un mot, l'on entreprend de les rétablir dans leur dignité de créatures c*? Dieu, qui ne voit qu'une pareille prédication doit engendrer du même coup un développement de conscience et de responsabilité morales singulièrement propre k hâter dans les âmes l'écIoBion du sentiment démocratique ?

Et aussi bien n'est-ce pas la raison pour laquelle le mouvement qui entraîne de plus en plus les masses populaires à la conquête des pouvoirs politiques et sociaux, est universel dans les pays de civilisation chrétienne ?..* Sous Taction du levain évangélique, la pâte humaine n'a pas cessé de fermenter depuis dix-neuf siècles et il semble que nous soyons arrivés à l'heure où cette action qui triompha jadis de l'esclavage païen et du servage féodal, s'apprête à abolir ce qu'il y a de déjà caduc dans nos conceptions actuelles de l'organisation du travail et du gouvernement des sociétés. L'idée, si révolutionnaire en son fond, de l'égalité originelle des hommes (1) est définitivement descendue des sommets de l'abstraction philosophique, du jour où le christianisme l'a jetée, lumineuse et vivante, dans l'âme des simples ; et il ne faut pas s'étonner si, au fur et à mesure qu'ils en prenaient davantage conscience, ces simples ont

(1) « Le christianisme est démocratique par son dogme fondamental de la fraternité de tous les hommes en Jésus- Christ et de leur égalité devant Dieu, son Christ et sa loi. Ce elognie est en effet le germe qui a renversé Tordre social antique et produit l'ordre nouveau. Par liiî, tous les hommes, devenus d'abord concitoyens dans la cité de Dieu, devaient logiquement arriver à l'égalité civile dans la cité terrestre. L'idée essentiellement démocratique de Tégalité a trouvé son principe indestructible et divinement fécond dans le dogme de la fraternité chrétienne. C'est pourquoi on peut soutenir que l'avènement de la démocratie, considéré en lui-même, abstraction faite des causes immédiates qui l'ont amené, est le terme de l'évolution sociale commencée dans le monde par In proclamation du dogme d€ la divine fraternité » — (Abbé Gayniud, Questions du iour^ p. 252).

désiré plus ardemment, plus impérieusement, de la réaliser dans le domaine des choses temporelles.

Déjà, il y a trente-six ans (1), Louis Veuillot décrivait, dams une page brûlante, cet aspect caractéristique du temps présent :

« ... La nouvelle route, disait-il, s'ouvre inopinément scus le bélier des cataractes, au bruit des tonnerres, vaste, profonde et inconnue. Un monde finit, un monde commence, et cette fin est une suite, et cette suite, à certains égards, est m recommencement. La foule franchit ce seuil posé depuis toujours, ouvert seulement aujourd'hui. Elle entre, inquiète, pêle-mêle, poussée par une force qu'elle ignore, sans se connaître ni se désigner un guide, sans savoir où elle va. Avant qu'il se forme là-dedans des princes, il se passera du temps. L'on dirait plutôt quels princes y devront disparaître et quelles couronnes achèveront d'y sombrer.

« Cette foule qui n'a point de chef élu, qui n'en gardera point qui existe et qui probablement n'en élira pas qui dure ; cette foule grossissante et qui grossira jusqu'à ce qu'elle ait pris les dimensions du genre humain ; cette foule qui a l'instinct confus de devenir un troupeau, c'est la Démocratie et elle va au baptême. »

Et, il y a quatre ans, au Congrès de Châlon, M. Piou, parlant à la Jeunesse Catholique, lui tenait ce langage :

(1) Univers du 31 janvier 1871.

« M. de Bismarck a dit : « Je n'ai jamais goua vemé qu'avec le courant des événements. Je ne l'ai jamais dirigé ». Le mot est vrai. On ne dirige pas les événements. On ne trace pas arbitrairement un lit à un fleuve, encore moins le f ai ton remonter vers sa source. Ce qu'il faut, c'est suivre bravement le fil de l'eau, en tâchant d'éviter les rochers et les bas-fonds.

« La société où vous allez vivre ressemble bien peu à celle que vos devanciers ont connue. Le suffrage universel y est l'arbitre souverain des destinées nationales, et la démocratie devient, que dis-j© ? elle est uns puissance sans rivale. On ne peut plus dire comme Royer-Collard : « La Démo- « cratie coule à pleins bords » ; elle a franchi tous les bords, elle envahit tout, elle couvre tout. Qu'elle soit une force encore mal disciplinée, qu'elle ait les illusions de la première jeunesse, et, avec elle, ses impétuosités et ses ardeurs, c'est possible, mais telle qu'elle est, elle décide de tout, du bien et du mal du pays, de sa grandeur ou de sa décadence, de sa liberté ou de sa servitude. Elle assurera le règne paisible de lois justes ou elle apportera avec elle le tumulte des passions déchaînées. Elle est la vraie, la seule classe dirigeante du pays. »

Ainsi l'évolution démocratique est inévitable et Ton n'aperçoit pas comment, après l'avoir si souvent favorisée dans le passé, l'Eglise pourrait songer aujourd'hui à la contrarier. L'on voit très bien, au contraire, comment la diffusion de l'Evangilr et l'effort religieux et social des catholiques

pourront l'enrichir d*énergies nouvelles et Taccélérer en en réglant le cours. Or s'ils le peuvent, ils le doivent. Oui, ils doivent préserver la démocratie de Terreur et de Tinjustice, ils doivent la défendre contre les entreprises de désordre et de tyrannie, ils doivent l'orienter vers les solutions équitables, vers la raison, vers la vérité- Et si, malgré leur bon vouloir et leur courageuse collaboration, des catastrophes venaient à se produire, si rœuvre de progrès semblait un jour compromise et discréditée par le fait des hommes de violence et de haine, il faudrait qu'ils soient encore là pour empêcher qu'elle ne fasse tout à fait banqueroute et pour la sauver d'une revanche du vieil esprit réactionnaire.

Quant à nous, républicains démocrates, c*est bien ainsi que nous envisageons les devoirs nouveaux qui nous incombent. Quoi qu'il arrive, nous laisserons désormais les morts ensevelir leurs morts et nous resterons nous-mêmes. Certaines tactiques sont maintenant jugées : elles ont fait leurs preuves ; certaines alliances ne sont plus possibles : on ne marche pas avec des cadavres. Et enfin certaines timidités, certaines hésitations, certaines frayeurs de l'esprit et de la volonté ne sont plus excusables en une heure comme celleci. Il faut faire voile résolument vers la hautemer ; il faut aller aux avants-postes de la démocratie, se battre avec elle, se battre pour elle, et lui prouver par des actes répétés que ceux-là qui ne veulent pas que l'on fasse fl des vérités fondamentales sans lesquelles nulle société civilî-

sée ne pourrait vivre, sont aussi les plus facilement disposés — précisément parce qu'ils ont des principes solides et une doctrine forte — à favoriser toutes les réformes et toutes les transformations qui permettront à la justice sociale et aux libertés républicaines de s'épanouir un jour, en une admirable floraison, au soleil de France...

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