‹ de lesprit des loisChapitre 146 sur 168 · DIXIÈME OBJECTION · texte numérisé non relu

DIXIÈME OBJECTION

L'auteur a dit qu'en Angleterre l'homicide de soi-même étoit l'effet d'une maladie, et qu'on ne pouvoit pas plus le punir qu'on ne punit les effets de la démence» Un sectateur de la religion naturelle n'oublie pas que l'Angleterre est le berceau de sa secte; il passe l'éponge sur tous les crimes qu'il, y aperçoit.

RÉPONSE

L'auteur ne sait point si l'Angleterre est le bert ceau de la* religion naturelle; mais il sait que.

a 36 DEFENSE ''

l'Angleterre n'est pas son berceau» Parce qu'U a parlé d'un effet physique qui se voit en Angleterre, il ne pense pas sur la religion comme les Ànglois ; pas plus qu'un Anglois qui parlerait d'un effet physique arrivé en France ne penserait sur la religion comme les François. L'auteur de l'Esprit .des lois n'est point du tout sectateur de la religion naturelle ; mais il voudrait que son critique fût sectateur de la logique naturelle.

Je crois avoir déjà fait tomber des mains du critique les armes effrayantes dont il s'est servi : je vais à présent donner une idée de son exorde, qui est tel que je crains que l'on ne pense que ce soit par dérision que j'en parle ici.

Il dit d'abord , et ce sont ses paroles , « que le « livre de l'Esprit des lois est une de ces produo « tions irrégulières.... qui ne se sont si fort multi- « pliéesque depuis l'arrivée de la bulle Unigenitus.* Mais faire arriver l'Esprit des lois à cause de l'arrivée de la constitution Unigenitus > n'est-ce pas vouloir faire rire? La bulle Unigenitus n'est point là cause occasionnelle du livre de FEsprit des lois; mais la bulle Unigenitus et le livre de l'Esprit des lois ont été les causes occasionnelles qui ont fait faire au critique un raisonnement si puéril. Le critique continue : « L'auteur dit qu'il a bien « desibis commencé et abandonné son ouvrage... « Cependant, quand il jetoit au feu ses premières

DE l/ESPRIT DES LOIS. nZ*]

« productions , il étoit moins éloigné de la vérité « que lorsqu'il a commencé à être content de son * travail. » Qu'en sait-il? H ajoute : « Si l'auteur « avoit voulu suivre un chemin frayé , son ouvrage « lui auroit douté moins de travail. » Qu'en sait-il encore? H prononce ensuite cet oracle : « Il ne « faut pas beaucoup de pénétration pour apercent voir que te livre de l'Esprit des lois est fondé sur « le système de la religion naturelle.... On a mon- « tré, dans les lettres contre le poème de Pope, « intitulé : Essai sur l'homme, que le système de « là religion naturelle rentre dans celui de Spi> « nosa : c'en est assez pour inspirer à un chrétien « l'horreuf du nouveau livre que nous annonçons;.»

Je réponds que non-seulement c'en est assez:; mais même que c'en éérôït beaucoup trop. Mais je viens de prouver que le système île' Fajiteur n'est pas celui de là reRgion naturelle; et, en lui passant que le système de la religion naturelle rentrât dans celui de Spinosa , le système de l'auteur n'entrerait pas dans celui de Spinosa , puisqu'il n'est pas celui de la religion naturelle.

H veut donc inspirer dé l'horreur avant d'avoir prouvé qu'on doit avoir de l'horreur.

Voici les deux formules defc raisonnements ré-

pandùs dans les deux écrits auxquels je réponds. L'auteur de PEsprit des lois est un sectateur de la religion naturelle, donc il faut expliquer ce qu'il

a38 DÉFENSE

dit par les principes de la religion naturelle : or, si ce qu'il dit est fondé sur les principes de la religion naturelle, il est sectateur de la rçligion paturelle.

L'autre formule est celle-ci : L'auteur de l'Esprit des lois est un sectateur de la religion natu» turelle; donc ce qu'il, dit dans son livre en faveur de la révélation n'est que pour cacher qu'il est un sectateur de la religion naturelle : or , s'il se cache ainsi, il est un sectateur de la religion naturelle.

Avant de finir cette prenpère partie, je seroiç tenté de faire une objection à celui qui en a tant lait. Il a si fort effrayé les oreilles du mot; de sectateur de la religion naturelle, que moi, qui défends* l'auteur, je n'ose presque prononcer ce nom ; je vais cependant prendre courage* Ses deux écrits ne demanderoient-ils pas plus d'explication que celui que je défends? Fait-il bien, en parlant de la religion naturelle et de la révélation, de se jeter perpétuellement tout d'un côté, et de faire perdre les traces dé l'autre? Fait-il bien de ne distinguer jamais ceux qui ne reoonnoissent que la seule religion naturelle, d avec ceux qui reconnoissenjt et la religion naturelle et la révélation ? Fait-il bien de s'effaroucher toutes les fois que l'auteur considère l'homme dans l'état de la religion naturelle, et qu'il explique quelque

de l'esprit des lois. a 39

chose sur les principes de la religion naturelle? Fait-il bien de confondre la religion naturelle arec l'athéisme? N'ai-je pas toujours ouï dire que noua avions tous une religion naturelle? N'ai-je pas oui dire que le christianisme é toit la perfection de la religion naturelle? N'ai-je pas qui dire que Ton employait la religion naturelle pour prouver la révélation contre les déistes, et que l'on employait la mérite religion naturelle pour prouver l'existence de Dieu contre les athées? U dit que les Stoïciens étoient des sectateurs de la religion naturelle, et moi je lui dis qu'ils étoient des athées 1 , puisqu'ils croyoient qu'une fatalité aveugle gouvernoit l'univers; et que c'est par la religion naturelle que l'on combat les stoïciens. Il dit que le système de la religion, naturelle rentre dans celui de Spinosa * ; et moi je lui dis qu'ils sont contradictoires , et que c'est par la religion naturelle qu'on détruit le système de Spinosa. Je lui dis que , confondre la . religion naturelle avec l'a-

* Voyez la page i65 des feuilles du 9 octobre 1749* « Les stoïciens « n'admettoient qu'un Dieu; mais ce Dieu n'étoit autre chose que « l'âme du monde. Us vouloient que tous les étreè, depuis le pre- « mier, lussent nécessairement enchaînés les uns avec les autres ; « une nécessité fatale entratnoit tout Es niôient l'immortalité de « Famé, et faisoient consister le souverain bonheur à vivre con- « fermement à' la nature. Cest le fond du système de la religion « naturelle, a

2 Voyez page 161 de la première feuille du 9 octobre 1749, à la fin de la première colonne. #

a4<> DËFEJN'SE

théisme , c'est confondre la preuve avec la chose qu'on veut prouver, et l'objection contre l'erreur avec l'erreur même, que c'est ôter les armes puissantes que l'on a contre cette erreur. À Dieu ne plaise que je veuille imputer aucun mauvais dessein au critique , ni faire valoir les conséquences que l'on poufroit tirer de ses principes ! quoiqu'il ait très-peu d'indulgence , on en veut avoir pour lui* le dis seulement que les idées métaphysiques sont extrêmement confuses dans sa tête; qu'il n'a point du tout la faculté de séparer; qu ? il rie sauroit porter de bons jugements, parce que; parmi les diverses choses qu'il faut voir, il n'en voit jamais qu'une. Et cela même je ne le dis pas pour lui faire des proches, mais pour détruire les siens. *' .

DE L'ESPRIT DES LOIS. îl/| l

ifa DÉFENSE ,

traitée : ainsi , déclamant en l'air et combattant contre le vent, il a remporté des triomphes de même espèce; i\ a bien critiqué le livre qu'il avoit dans la tête , il n'a pas critiqué celui de l'auteur. Mais comment a-t-on pu manquer ainsi lé sujet et le but d'un ouvrage qu'on avoit devant les yeux? Ceux qui. auront quelques lumières verront du premier coup d'oeil que cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes , et les divers, usages de tous les peuples de la terre. On peut dire que le sujet ep est immense, qu'il embrasse toutes les institutions qui sent reçues parai i les hommes; puisque l'auteur distingue ces institutions; qu'il examine celles qui conviennent le plus à la société et à chaque société; qu'il en cherche l'origine; qu'il en découvre lés causes physiques et morales; qu'il examine celles qui ont un degré de bonté par elles-mêmes , et celles qui n'en ont aucun^ que, de deux pratiques pernicieuses, il cherché celle qui l'est plus et celle qui Pe*t moins; qu'il y discute celles qui peuvent avoir de bons effet* à un certain égard f et de mauvais, dans un autre. Il a cru ses recherches utiles , -parceque le bon sens consiste beaucoup à Connoître les nuances des choses. Or, dans un sujet aussi étendu, il a été nécessaire de traiter de la religions car, y ayant sur la terre une rèligiéit vnaie <ét une infinité de fausses , une religion envoyée du ciel et une in*

finité d'autres qui sont nées sur la terre > il n'a pu regarder toutes les religions fausses que comme des institutions humaines : ainsi il a dû les examiner comme toutes les autres institutions humaines. Et quant à la religion chrétienne > il n'a eu qu'à l'adorer, comme étant; une institution divine. Ce* n'étôit point de cette religion qu'il devoit traiter, parce que, par sa nature, elle n'est sujette à aucun examen; de sorte que, quand il en a parlé , il ne Ta jamais fait pour la faire entrer dans le plan de son ouvrage r mais pour lui payer le tribut de respect et d'amour qui lui est dû f>ar tout chrétien , et pour que , dans le& comparaisons qu'il en ponvoit faire ^vec les autres religions , il pût la faire triompher de toute?. Ce que je dis se voit, dans tout l'ouvrage ; -mais l'auteur la particulièrement expliqué au commencement du livre vingt-quatrième, qui est le premier des deux livres qu'il a faits sur la . religion. Il le commence ainsi : « Comme bn'peut juger parmi « les ténèbres Gelles qui sont les moins épaisses , « et parmi les abîmes ceux qui sont les môiro «profonde; ainsi l'on peut chercher entre les re«- « ligions fausses celles qui/sont les plus conformes « au bien de la société ; * celles* qui ,v quoiqu'elles « n'aient pas .l'effet de menef lès : hommes aux fé- « licites de l'autre vie, pmroentt le plu&oon tribu er « à leur bonheur dans celle-ci.

oc Je n'examinerai donc lés diverses religions « du monde que par rapport au bien que Ton en « tire dans l'état civil, soit que je parle de celle ce qui a sa racine dans le ciel , on bien 4e celles qui « ont la leur sur la terre. »

L'auteur, ne regardant. donc les religions humaines que comme des institutions humaines , a dû en parler, parce qu'elles entroient nécessairement dans son plan. U n'a point été les chercher, mais elles sont venues le chercher. Et quant à la religion chrétienne , il n'en a parlé que par occasion, parée que, par sa nature, ne pouvant être modifiée, mitigée, corrigée, elle n'entrûit point dans le plan qu'il s'étoit proposé. '

Qua-t>on fait pour donner une ample carrière aux déclamations, et ouvrir la porté la plus laVge aux invectives? On a considéré l'auteur . comme si, à l'exemple de JVL Abbadie, il avoit voulu faire un traité sûr la religion chrétienne : on l'a attaqué comme si ses detîx livres sur la religion étaient deux traités de théologie chrétienne : on Ta repris comme si , parlai t4'une religion quelconque qui n'est pa? la chrétienne , il avoit eu k l'examiner selon les principes et lès dogmes de la religion chrétienne.: on l'a jugé comme s'il s'étoit chargé, dans ses deux livres r d'établir pour les chrétiens, et de prêcher aux mahométans et aux idolâtres, les dogmes de la religion chrétienne. Toutes les

fois qu'il a parlé de la religion en général, toutes les fois qu'il a ^employé le mot de religion, on a dit : C'est la religion chrétienne. Toutes les fois qu'il a comparé les pratiques religieuses de quelques nations quelconques, et qu'il a dit qu'elles étoient plus conformes au gouvernement polir tique de ce pays que telle autre pratique, on a ( dit .£ .Vous, les : approuves donc r et abandonnez la foi chrétienne. Lorsqu'il a p^rlé de quelque peuple qui n'a point embrassé le christianisme, où qui a précédé la yepue de Jésus- Christ, on lui a dit ; Vous ne reconnoissez donc pas la morale chrétienne? Quand il a examiné en écrivain politique quelque pratique, que ce. soit , on lui a dit : Cétoit tel dogme de théologie chrétienne que vous deviez mettre là. Vous dites que vous êtes jurisconsulte, et je.vous ferai théologien malgré voi^s. Vous nous donne? d'ailleurs de trèsbelles choses sur la religion chrétienne; mais c'est pour vous cacher que vous les dites : car je cannois vôtret cœur, et je lis dans vos pensées. Il est vrai que je n'entends point votre Kvre ; il n'importe pas que j'aie démêlé bien ou mal, l'objet dans lequel il a été écrit ; mais je connois au fond toutes vos pensées. Je ne sais pas un mot de ce que vous dites; mais j'entends très-bien ce que vous ne dites pas* Entrons à présent en matière.

Î&46 , DÉBEJTSE .

DES CÔtf SEÏLS DE RELIGION.

L'auteur, dans lé livre sur là religion/ a.

combattu Terreur de Bayle. Voici ses paroles'.: «M. Bayle, après avoir insulté toutes les religions, « flétrit la religion chrétienne, Il ose avancer que « de véritables /chrétiens ne formeraient pas un « état qui pût subsister. Pourquoi non? Ce se- « roient des citoyens infiniment éclairés sur leurs « devoirs, et qui auraient un très-grand zèle pour « les remplir : ils sentiraient très-bien les droits Ki de la défense naturelle. Plus ils croiraient dè- « voir à la religion , plus, ils penseraient -devoir à « la patrie. Les principes dû christianisme bien « gravés dans leur cœur seraient ipiinimenfr plus « fo^ts que ce faux honneur des monarchies, ces « vertus humaines des républiques, et cette « «rainte servile des états despotiques. . , '

« H est étonnant que ce grand hoitime n'ait « pas, /su "distinguer lès ordres pour l'établisse- << ment du christianisme, d'avec le christianisme « même ; et qu'on puisse lui imputer d'avoir mé- « connu l'esprit de sa propre religion. Lorsque le « législateur ? au lieu de donner des lois, a donné « des conseils, c'est qu'il a vu que ses conseils,

1 Liv. xxiv, ch. vi.

DE L'ESPHIT DES LOIS. 3 /fa

«Vils étoient ordonnés comme des lois, seraient * contraires à l'esprit de-ses lois. » Qu'a-t-on fait dout ôter à Fauteur là eloire d'avoir combattu

a48 DÉFENSE

On. pose . pour premier article de sa croyance que tous- les livres de l'évangile ne contiennent que çtes conseils. .. - .

Page 1