‹ de lesprit des loisChapitre 153 sur 168 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

On a vu dans les deux premières parties que tout ce qui résulte de tant de critiques amères est ceci» que l'auteur de l'Esprit des lois n'a point Eût son ouvrage suivant le plan et les vues de ses critiques*; et que, si ses xri tiques avoient fait un ouvrage sur le même sujet, ils, y auraient mis un très-grand nombre de choses qu'ils savent. Il en résulte encore, qu'ils sont théologiens, et que l'auteur est jurisconsulte; qu'ils se croient en état de faire, son métier, et que lui ne se sent pas propre à faire 1er leur» Enfin, il en résulte, qu'au lieu de l'attaquer avec tant d'aigreur , ils auraient mieux fait de sentir eux-mêmes le prix des choses ^ qu'il a dites en Faveur de la religion, qu'il a également respectée et défendue. Il me reste à faire quelques réflexions.

Cette manière de raisonner n'est pas bonne, qui , employée contre quelque bon livre que ce soit, peut le faire paraître aussi mauvais que quelque mauvais livre que ce soit; et qui, pratiquée contre quelque mauvais livre que ce soit peut le faire paraître aussi bon que quelque bon livre que? ce soit.

de l'esprit tas lois. a 83

Cette maigre de raisonner n'est pas bonne,

qui, aux choses dont il s'agit, en rappelle d'autres

qui ne sont point accessoires, et qui confond les

diverses sciences, et k$ idées de chaque science.

II ne faut point argumenter sur un ouvrage fait sur une science par des raisons qui pourraient attaquer la science tnême.

Quand on critiqua un ouvrage, et un grand ouvrage, il faut tâcher de se procurer une connoissance particulière de la pcience qui y est traitée, et bien lire les auteurs approuvés qui ont déjà écrit sur cette science, afin de voir si Fauteur, s est écarté de la manière reçue et ordinaire de la traiter. . \

Lorsqu'un auteur s'explique par ses paroles , ou par ses écrits qui en sont l'image, il est contre la raison de quitter ^es signes extérieurs de ses pensées pour chercher ses: pensées, pafce qu'il n'y a que lui qui sache ses pensées. Cest bien pis lorsque ses pensées sont bonnes et qu'on lui en attribue de mauvaises*

Quand on écrit contre un auteur,et qu'on s'irrite contre lui i il feut prouver les qualifications par les choses, et noDr pas les choses parles quakficatiohs.

a 84 DÉFENSE

Quand on voit dans un auteur une bonne in- > • a •.

tention générale, oh sç trompera plus rarement,

si , sur certains endroits qu'on croit équivoques,

on juge suivant l'intention générale, que sf on lui

prête un mauvaise intention particulière.

v Dans les livres faits pour l'amusement, trois ou quatre pages donnent l'idée du, style et des agréments de' l'ouvrage; dans les livres de raisonnement, on ne tient rien, si on né tient toute la chaîne.

Gomme il est très-difficile de faire un bott ouvrageet très*aisé de le critique^, pai»ce que l'auteur a eu tous les défilés à garder et que le critique n'en a qu'un à forcer, il ne faut point que celui-ci ait tort; et s'ilarrivoit qu'il eût continuellement tort,ilseroit inexcusable.

D'ailleurs, la critique pouvant être considérée comme une ostentation de sa supériorité sur lçs autres, et ton effet ordinaire étant de donner des moments délicieux pour l'orgueil humain , ceux qui s'y livrent méritent bien toujours de l'équité, mais rarement de l'indulgence.

Et comme de tous les genres d'écrire eHe est celui dans lequel il est plus difficile de montrer un bon ; naturel, il faut avoir attention à ne point

augmenter ,, par l'aigreur des paroles, la tristesse

de la chose.

Quand on écrit sur les grandes matières, il ne suffit pas de consulter son zèle, il faut encore consulter ses lumières ; et si le ciel ne nous a pas accordé de grands talents, on peut y suppléer par la défiance de soi-même, l'exactitude, le travail et les. réflexions*

Cet art de trouver dans une chose, qui naturellement a un bon sens, tous les mauvais sens qu'un esprit qui ne raisonne pas juste peut lui donner, n'est point utile aux hommes : ceux qui le pratiquent ressemblent aux corbeaux, qui fuient les corps yivapts, et volent de tous côtés pour chercher lés cadavres.

* Une pareille matière de critiquer produit deux grands inconvénients. Le premier,, c^est qu'eftfc gâte l'esprit dès lecteurs par uij mélange du vrai et du faux, du bien et du mal: ils s'accoutument à chercher un mauvais sens dans les choses qui naturellement en ont un très-bon ; d où il leur est aisé de passer à cette disposition, de chercher un bon sens dans les choses qui naturellement en ont un mauvais: on leur fait perdre la faculté de raisonner juste, pour les jeter dans les subtilités d'une mauvaise dialectique. Le second mal est

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qu'en rendant) par cette façon de raisonner, les bons livres suspects» on n'a point d'antres arme* pour attaquer les mauvais ouvrages; de sorte que le public na plus de règle pour les distinguer. Si l'on traite de spinosistes et .de déistes ceux qui ne le sont pas, que dira-t-on à ceux qui le sont?

Quoique nous devions penser aisément que les gens qui écrivent contre nous, sur des matières qui intéressent tous les hommes , y sont déterminés par la force de la charité chrétienne; cependant ..comme la nature de cette vertu est de ne • - >

pouvoir guère se cacher, qu'elle se montre en nous malgré nous , et qu'elle éclate et brille de toutes parts; s'il arrivoit que, dans deux écrits faits contre la même personne coup sur coup, on n'y trouvât aucune trace de cette charité, qu'elle n'y parut dam aucune phrase $ dans aucun, tour, aucune parole , aucune expression, celui qui auroit écrit de pareils ouvrages aurait un juste sujet de craindre de n'y avoir pas été porté par la charité chrétienne*

Et comme les vertus purement humaines sont en nous l'effet de ce qu'on appelle un bon naturel, s?il$toit impossible d'y découvrir aucun vés^ge de ce bon naturelle public* pourrait en conclure que ces écrits ne ( seraient pas même l'effet des vertus humaines.

Aux yeux des- hemraes, les actions sont toujours plus sincères que les motifs; et il leur est {Jus facile de croire que l'action dç dire des injures atroces est un mal, que de se persuader que le motif qui les a fait dire est un bien.

Quand un homme tient à un état qui fait respecter la religion et que la religion' fait respecter, et qu'il attaque devant les gens du monde un homme qui vit dans le monde, il est essentiel qu'il maintienne par sa manier^ d'agir 1# supériorité <^e son caractère. Le monde çst très-cojv rompu ; mais il y, a de ceitaineé passions qui s'y trpuvent très*contraintes; il y en a de favorite* (pi défendent aux autres de paroître. Considérez les gens du monde eiitrp eux; i\ n'y a rien de si timide : c'est l'orgueil qui n'ose pas dire seç secrets, et qui, dans les égards qu'il a pour les autres > se quitte pour se reprendre. Le christianisme nçu? donne l'habitude dé soutnetfre. tiqt orgueil, iç monde nous donne l'habitude de le cacher. Avec lepeu de vertu que nous avons, qije deviendrions? nous si toute notre âme se mettoit en . liberté, et si nous n'étions pas attentifs aux moindr^s^parole^ aux moindrep signe?, aux moindres gestes? Or f quand des hommes d'un caractère respecté manifestent des emportements que les gefi* du monde Poseraient mettre au joup , eqta-oi commencent

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à se croire meilleurs qu'ils ne sont en effet; ce qui est un tres-grand mal.

Nous autres gens du monde sommes si foibles que nous méritons extrêmement d'être ménagés. Ainsi, lorsqu'on nous fait voir toutes les marques extérieures des passions violentes, que veut-on que noua pensions de l'intérieur? Peut-on espérer que nous , avec notre témérité ordinaire de juger, ne jugions pas?

On peut avoir remarqué, dans les disputes et les conversations , ce. qui arrive aux gens dont l'esprit est dur et difficile : comme ils lie combattent pas pour s'aider lés uns les autres, mais pour se ' jeter à terre , ils s'éloignent de la vérité 7 non pas à proportion de la grandeur ou de la petitesse de leur esprit, maïs de la bizarrerie ou del'inflexibilité plus ou moins grande de leur caractère. Le contraire arrive à ceux à qui la nature ou l'éducation ont donné de la douceur : comme leurs députes sont des secours mutuels, qu'ils concourent au même objet, qu'ils ne pensent différemment que pour parvenir à penser dé même, ils trouvent la vérité à proportion de leurs lumières; c'test la récompense d*un bon naturel.

, Quand un- homme écrit sur les matières de religion, il ne faut pas qu'il compte tellement sur

la piété î|e ceux qui le lisent , qu'il dise des choses contraires au bon sçns; parce qi*e > pour s'accréditer auprès dé ceux qui .ont plus de piété ifuade lumières, il se décrédite.auprès de ceux , qui orçt plus de lumières que de piété,

Et comme la religion se défend beaucoup par ellç-même ,. elle perd plus lorsqu'elle est mal dé* fendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue.

S'il arrivoit qu'un homme , après avoir perdu ses lecteurs, attaquât quelqu'un qui eûf queldùe réputation, et trouvât, par-là le moyen de. se faire lire, oh pourrait peut-être soupçonner que, sous, prétexte de sacrifier cette victime à la religion , il la sacrifierait à son amoùr-proprè*

La manière de critiquer dont nous parlons est la chose du monde la plus capable de borner l'étendue, et de diminuer, si j'ose me'iservîV de ce terme, la somme du génie national. La tbéalbgie a ses bornés ,*elle a ses formules; parce que les vérités qu'elle enseigne étant connues, il feuj: que les hommes «s'y tiennent, et on. doit. les empêcher de s'en écarter :' c'est tic qu'il ne faut - pas que. le génie prenne l'è^xii; on le circonscrit , pour ainsi dire, dans une entente. Mais, c'est se moquer du mon&> .de : vouloir/mettre cette même! enceinte autour de ceux qui traitent les sciences humaines,

DE i/ ESPRIT DBS LOIS. T. III. Mj

29O J>ÉFENSE

Les principes de la géométrie sont très- vrais; mais si on les appliquoit à des choses de goût, on feroit dértrilbnner la raison même. Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur. Les geiis qui Veulent toujours enseigner, empêchent beaucoup d'apprendre. Il n y a point de génie qu'on ne rétrécisse, lorsqu'on l'enveloppera d'un million de scrupules vains. Ayez-vous les meilleures intentions du monde? on vous forcera vous-même d'en douter. Yous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal r et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui. peuvent échapper à la subtilité des critiqués. On vient nous mettre ui*' béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot : Prenez garde de tomber; vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moL Va-t-oa prendre Tessor , ils vous arrêtent par la manche. À-t-on de la force et de la vie, on vous l'ôte à .coups d'épingle. Vous élevez» vous un peu , voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lpvent la tête , et vous crient de descendre pour vous mesurer .\ Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin. H n'y a ni science ni littérature qui -puisse résister à «; pédantisme. Notre siècle a formé Aai académies,

DE L ESPRIT DES LOIS. agi

on voudra nous faire rentrer dans les écoles des siècles ténébreux. Descartes est bien propre a

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