I.a cigale aux cents voix chanter la canicule
Dans le ravin plus vert, sous l’ombre du coteau,
N’y voit-on pas filtrer goutte à goutte un peu d’eau, Où, pourvu que le ciel avare un jour y pleuve, Altéré par scs chants ton rossignol s’abreuve ?
N’y voit-on pas, du seuil, luire, entre les rochers, La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers, Où la vague à la vague, en jetant son écume,
Passe dans la lumière et se perd dans la brume ? N’en respirc-t-on pas, jusque sur la hauteur. Comme d’un foin fauché l’enivrante senteur ?
Le choc de ses flots lourd?, quand l’autan les soulève, N’y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rêve ?
Le terrible infini qu’on voit à l’horizon N’y refoule-t-il pas le cœur à la maison ?
N’y bénit-on pas Dieu de cet arpent de terre Où l’on repose en paix sous l’arbre sédentaire.
Où l’on s’éveille au moins comme on s’est endormi. Sur cette fourmilière où l’homme est la fourmi '?
Enfin, autour du seuil de la hutte cachée,
Ne voit-on pas toujours la terre frais bêchée, Verdoyer du duvet des semis printaniers Dont les cœurs de laitue enfleront les paniers?
La bêche au fil tranchant que le gazon essuie, L’arrosoir au long cou qui simule la pluie,
L’échelle qui se dresse aux espaliers des toits,
La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois,
Le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes, Quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes; Outils selon la plante et selon la saison,
N’y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison ?
S’il est près de la mer unC telle colline,
Ami ! pour mon hiver retiens ia plus voisine.
On dit que, d’écrivain, tu t’es fait jardinier;
Que ton âne au marché porte un double panier; Qu’en un carré de fleurs ta vie a jeté l’ancre Et que tu vis de thym au lieu de vivre d’encre?
On dit que d’Albion la vierge au front vermeil,
Qui vient comme à Baïa fleurir à ton soleil,
Achetant tes primeurs de la rosée écloses,
Trouve plus de velours et d’haleine à tes roses!
Je le crois; dans le miel plante et goût ne sont qu’un : L’esprit du jardinier parfume le parfum !
list-on déshonoré du métier qu’on exerce î Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
Tout homme avec fierté peut vendre sa sueur!
Je vends ma grappe en fruit, comme tu vends ta fleur; Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule, Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d’ambre coule, Produisant à son maître, ivre de sa cherté,
Beaucoup d’or pour payer un peu de liberté !
Le sort nous a réduits à compter nos salaires,
Toi, des jours, moi, des nuits, tous les deux mercenaires; Mais le pain bien gagné craque mieux sous la dent :
Gloire à qui mange libre un sel indépendant !
La fortune, semblable à la servante sgile Qui tire l’eau du puits pour sa cruche d'argile,
Élevant le seau double au chanvre suspendu.
Le laisse retomber quand il est répandu ;
Ainsi, pour donner l’âme à des foules avides,
Elle nous monta pleins et nous descendit vides.
Ne nous en plaignons pas, elle est esclave, et fait •Le ménage divin de son maître parfait;
Bénissons-la plutôt, retombés dans la vase,
De n’avoir pas brisé tout entier l’humble vase,
D’avoir bu dans l’écucllc et de nous avoir pris Tantôt pour le pouvoir, tantôt pour le mépris.
L’un et l’autre sont bons, pourvu qu'on y respecte Le rôle de l’étoile ou celui de l’insecte;
L'homme n’a de valeur qu’à son jour, à son lieu,
. Brin de fil enchâssé dans la toile de Dieu!...
Te souviens-tu du temps où tes Guipes caustiques, Abeilles bien plutôt des collines attiques,
De l’Hymette embaumé venaient, chaque saison, Pétrir d’un suc d’esprit le miel de la raison?
• Ce miel, assaisonné du bon sens de la Grèce,
Ne cherchait le piquant qu’à travers la justesse. Aristophane ou Sterne en eût été jaloux;
On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux.
Ces insectes, volant en essaim d’étincelles,
Cachaient leur aiguillon sous l’éclair de leurs ailes;
A leur bourdonnement on souriait plutôt ;
La grâce comme une huile y guérissait le mot!
C’était aussi le temps, où ces jouets de l’âme,
Tes romans, s’effeuillaient sur des genoux de femme. Et laissaient à leurs sens, ivres du titre seul, L’indélébile odeur do la fleur du Tilleul!
Enfin te souviens tu de ces jours où l’orage A la hauteur du flux fit monter ton courage,
Prompt à tout, prôt à tout, à la mort, à l’exil,
Quand il fallait conduire un peuple avec un fil,
Et que tu traversais la grande olympiade,
Aristippe masqué du front d’Alcibiade?
As-tu donc oublié comme au fort du péril Ton cœur en éclatant répondait au fusil ?
Ah ! je m’en souviens, moi ! je crois te voir encore A l'heure où sur Paris montait la rouge aurore.
Quand ma lampe jetait la dernière lueur,
Et qu’un bain de ma veille étanchait la sueur;
Tu t’asseyais tranquille au bord de ma baignoire,
Le front pâle et pourtant illuminé d’histoire;
Tu me parlais de Rome, un Tacite à la main,
Des victoires d’hier, des dangers de demain.
Des citoyens tremblants, de l’aube prête à naître.
Des excès, des dégoûts et de la soif d’un maître,
Du défilé terrible à passer sans clarté,
Pont sur le feu qui mène au ciel de Liberté !
Tu regardais la peur en face, en homme libre,
Et ta haute raison rendait plus d’équilibre A mon esprit frappé de tes grands à-propos Que lu bain n’en rendait à mes membres dispos !
J’appris à t'estimer, non au vain poids d’un livre.
Mais au poids d'un grand cœur qui sait mourir ou vivre.
Ils sont passés, ces jours dont tu dois être fier; C’était un autre siècle, et pourtant c’est hier!
Les regretterais-tu? Pour bêcher plus à Taise,
Il fait bien moins de vent au pied de la falaise; Heureux qui du gros temps, où sombra son bateau, A sauvé comme toi sa bècho et son râteau !
Quand l’homme se resserre à sa juste mesure,
Un coin d’ombre pour lui, c’est toute la nature; L'orateur du forum, le poète badin,
Horace et Cicéron, qu’aimaient-ils? Un jardin ;
pu LOI iN ET DE PRÈS.
L’un son Tibur trempé des grottes de Neptune, L’autre son Tusculum plein d’échos de tribune.
Un jardin qu’eu cent pas l’homine peut parcourir, Va! c’est assez pour vivre et môme pour mourir!
J’ai toujours envié la mort de ce grand homme, Esprit athénien dans un consul de Rome,
Doué de tous les dons parfaits quoique divers, Fulminant dans sa prose et rêveur dans ses vers, Cicéron, en un mot, âme encyclopédique,
Digne de gouverner la saine république,
Si Rome, riche en maître et pauvre en citoyen.
Avait pu supporter l’œil d’un homme de bien ! Peut-être, sous César, trop souple au diadème,
Mais par pitié pour Rome et non pas pour lui-même.
Quand sous le fer trompé César fut abattu,
Antoine eut peur en lui d’un reste de vertu;
Fulvie aux triumvirs mendia cette tête;
Octave marchanda; Lépide, un jour de fête,
Ne pouvait refuser ce bouquet au festin;
La courtisane obtint ce plaisir clandestin,
La meute des soldats qu’un délateur assiste.
Sortit de Rome en arme et courut sur la piste.
Cicéron, cependant, par ce divin effroi Qu iglace la vertu loi'sque le vice est roi,
De Rome avant l’arrêt, l’àmc déjà bannie,
Parcourait en proscrit sa cbtre Campanie,
Tantôt quittant la plage et se fiant aux Ilots,
Tantôt montrant du geste une île aux matelots;
Enfin, las de trembler de retraite en retraite,
Il se fit débarquer dans ses bains de Gaête,
Délicieux jardins bordés de mers d’azur Où le soleil reluit sur le cap blanc d'Anxur,
Où les flots s'engouffrant dans ces grottes factices. Lavaient la mosaïque et, par les interstices,
Laissant entrer le jour flottant dans le bassin,
Des rayons sur les murs faisaient trembler l’essaim. Mais des soldats rôdeurs les pas sourds retentirent; Par leurs gazouillements ses oiseaux l’avertirent, Quelques reflets de hache avaient dû les frapper; Remontant en litière, il tenta d’échapper.
Il descendait déjà le sentier du rivage Où sa galère à sec s’amarrait à la plage,
Quand on lui demanda sa tête! « La voilà! »
Il tendit son cou maigre au glaive; elle roula.
Le jardin qu’il aimait but le sang de son maître...
De son bouquet sanglant ardente à se repaître,
Fulvie en recevant la tête dans son sein,
Passa sa bague au doigt du tribun assassin,
Puis, dans l’organe mort, pour punir la harangue.
De son épingle d'or elle perça la langue,
Et sur les rostres sourds fit clouer les deux mains Qui répandaient le geste et le verbe aux Romains.
Ainsi mourut au site où se plaisait sa vie,
La gloire des Romains, l’ennemi de Fulvie.
Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, scs deux. Lui prêtèrent la place et l’heure des adieux;
Ses oiseaux familiers voletant dans la nue Lui chantèrent an ciel sa libre bienvenue!
Le sort garde-t-il mieux à scs grands favoris ?
Qui ne voudrait trembler et mourir à ce prix.
Léguant, comme ce sage, au sortir de la vie.
Son âme à l’univers et sa tête à Fulvie ?
II n’est plus de Fulvie et plus de Cicéron ;
Noire Fulvie à nous, c’est quelque amer Fréron Dont la haine terrestre au feu du ciel s'allume,
Et qui nous percera la langue avec sa plume.
Lamartine.