RÉPONSE AU SIEUR VEUILLOT
Il y a quelque temps, Lamartine voulut bien m’octroyer des lellres de noblesse en m’adressant les vers qui précèdent, où il me donne une petite place à côté de lui, à celte grande époque de sa vie et de notre histoire où il eut le bonheur « de faire des choses si dignes d’èlre écrites, après avoir écrit tant de choses dignes d’être lues. » M. Veuillot, qui croit vainement se donner ce qu’il essaye d’enlever aux
autres, a pensé que celte lettre d’un grand homme à un brave homme devait chagriner un certain nombre de gens, et il a songé à donner les étrennes aux envieux et aux impuissants qui aiment et attendent la manne périodique de sa parole.
C’est ainsi qu’a paru, dans l’Univers du 1 er janvier 1858, un article sur Lamartine qui a semblé grossier mémo dans ce journal.
Ces étrennes ont été reçues avec plaisir; un ami qui voulait m'envoyer l’article n’a pu se le procurer qu’après quelques jours de recherches, ci le numéro était tout frippé, tant on l’avait lu avant de s’en dessaisir, — tant les cailloux aiment qu’on leur montre des défauts aux diamants, — - parce qu’ils ne comprennent pas, heureux cailloux qu’ils sont, combien un diamant avec des défauts est au-dessus des cailloux môme sans défaut.
M. Yeuillot s’est acquis, dans l’art de l’injure, une sorte de notoriété qu'il se plaît à prendre pour une réputation, de môme qu’il se flatte d’insulter, quand depuis longtemps déjà il ne fait qu’injurier.
Il est en France une sottise assez nouvellement
nôe, qui n’est pas sans inconvénient : elle consiste à attribuer, au hasard, de grandes qualités aux gens qui se font remarquer par quelque énormité; cela donne à la sottise un air de juger de haut qui lui est particulièrement agréable. C’est ainsi que nous l’avons vue tour à tour, de ce temps-ci, appeler madame Lafargc « une femme supérieure; » Lacenaire, « un charmant poêle; » et M. Yeuillot, « un fort polémiste. »
Voici ce qu’est M. Veuillot :
On voit quelquefois un jeune homme, désireux « d'embrasser le métier des armes, » passer en revue les divers régiments de l’armée : le lancier a un uniforme svelte et galant; le hussard prête à la romance; le cuirassier est bien beau au soleil avec son casque et sa cuirasse brillante.
— Mais cet éclat plaît aux autres comme à moi ; beaucoup d'autres jeunes gens qui ont autant d’instruction et d’aptitude que moi, se sont nécessairement mis dans ces régiments. Je n’y aurai pas d’avancement, j’y serai confondu et perdu. Faisons mieux, entrons dans un régiment dont l’uniforme soit sans
écla', sans élégance ; entrons dans un vilain régiment, j’y serai bientôt officier.
C’est l’histoire de M. Veuillot; il a d’abord essayé de se mettre dans les rangs littéraires; mais scs facultés de troisième ordre l’y auraient laissé dans la foule; il a quitté l’armée du progrès et s'est engagé dans l’armée de la réaction et de l’obscuiantisme.
Là encore, il a trouvé un certain nombre d'hommes de talent; il n’aurait pu devenir qu’oflicier subalterne ; il a pensé que, pour être colonel, il lui fallait lever un régiment, il a créé l’Univers.
L’Univers est une petite Église, catholique peutêtre, mais très certainement non chrétienne, où l’on a remplacé sur l’autel l’agneau de l’Évangile par le tigre de l'inquisition, et l’amour de Dieu par la haine du prochain; où l’on essaye de faire prendre pour l’accomplissement d’un devoir la nécessité de répandre un fiel qui étouffe, où l’on communie sous les espèces de la calomnie et de l'injure, et où l'on fait semblant de vouloir s’élever aux choses divines en agitant de sordides petites ailes de chauve-souris.
C'est dans cette petite église que M. Veuillot prali-
que l’innovation d’introduire Venguer.lemcnt dans l’éloquence sacrée, de jucher Yadé dans la chaire de Bossuet, et de prêcher, non pas le catéchisme du diocèse, mais le catéchisme poissard.
C’est autour de la chaire de ce père Duchêne catholique que se pressent tous ceux que le talent blesse et que la magnanimité offense; tous ceux qui ont instinctivement la haine des colonnes et des statues ; tous ceux qui, avec la cruauté si naturelle aux petites âmes, ne voient dans la religion, qu’un prétexte accepté d’injurier, de calomnier, de maudire, d’excommunier, faute de pouvoir torturer et brûler; en un mot, la horde des faux fanatiques, c’est-à-dire des fanatiques moins la foi et le courage; ce qui est moins dangereux mais plus laid que le fanatisme.
II s’agissait de donner des étrennes, des pralines au fiel, des injures glacées, à ses fidèles auditeurs ; M. Veuillot est monté en chaire, et, avec son audace sacrilège, il a dit :
— Aujourd’hui, mes frères, nous allons engueuler M. de Lamartine.
Et les assistants ont fait respectueusement silence;
on aurait entendu voler la plus lâelie calomnie; puis
la chose finie, ils se sont signés en disant :
— Le saint homme I
Et le saint homme a aspergé l’assislance de son goupillon trempé quelquefois dans le vitriol; mais, pour celte occasion, n’ayant pas de vitriol, il s’est contenté d’une eau sans préparation, la première venue, l’eau du ruisseau.
Ici, malgré le succès qu’a eu la prédication, il faut reconnaître que 31. Veuillot a manqué d’esprit; il avait un sermon tout fait, comme on a une escopctte toute chargée; mais, soit qu’il ait exagéré la charge, et que l’escopette lui ait crevé entre les mains, soit qu’il ait mal choisi son plomb, et que le coup, telum imbelle sine ictu, n’ait pas porté et ait rebondi, Lamartine n’a pas été atteint, et, s’il y a quelqu’un de touché, c’est M. Veuillot, qui, depuis longtemps déjà, ne peut plus faire de mal qu’à son parti et à sa cause.
Un magistrat qui voulait exprimer d’une façon saisissante à quel degré de honteuse absurdité pouvait descendre Injustice à ces époques déplorables et heureusement rares dans notre histoire où elle est
sans force et ne fait plus qu’obéir à une tyrannie victorieuse, ce magistrat disait : « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par prendre la fuite. »
Cette formule, devenue proverbiale, n’est pas plus absurde que l’accusation portée contre Lamartine d’aimer l’argent, de flatter une populace et aduler un parti puissant (textuel). Je ne crois pas que jamais un homme ait une occasion plus éclatante de donner par avance un démenti à cette accusation et de la rendre ridicule.
Quand j’évalue à trente-trois millions les ingrats qu’a faits Lamartine, c’est que je compte en compte rond; et j’ai beaucoup de raisons de penser qu’il y a un certain nombre de gens qui n’ont pas tout à fait oublié ce qui s’est passé à Paris en 1848. Ceux-là se rappellent sans doute qu’un homme s’est trouvé, dont la parole puissante, convaincue, élevée, a tenu enchaîné .un million d’hommes qui n’avaient plus d’autre loi, d’autre frein que celte parole. Et cet homme n'était pas M. Yeuiilot. On n’a pas oublié ce jour mémorable où sur la place de i’Hùtel-de-Ville,
pavée de têtes, Lamartine seul s’opposait au vœu exprimé par un bruit semblable à la voix de la mer, s’opposait à l’adoption du drapeau rouge. Ce jour-là, il y avait un peu de « populace » parmi le peuple. Quelques-uns de ceux qui étaient loin, de ceux qui étaient mal placés, qui n’entendaient pas bien, criaient : * Plus haut ! » el le menaçaient avec des armes autrement meurtrières que celle de M. Yeuillol. Alors Lamartine, calme, et ne trouvant dans le danger que de l’énergie, domina cette grande voix dq sa voix, et fit adopter le drapeau tricolore de la première république. L’effet de celte parole fut si puissant, que, par des effluves magnétiques, elle vainquitmême ceux qui n’entendaient pas, tant ceux qui entendaient étaient contagieusemen! convaincus, entraînés, subjugués; et le flot s’éleva en sens contraire.
Alors se réalisa cette image du poëte :
« A l'aspect de cet homme, le peuple se tai, et écoute. »
Compexere , sileru, arredisque auribus adstant.
« L'ardeur impérieuse d’un peuple qui se trompe n’émeut pas son esprit. »
Non civium ardor prava jubentium * Mente quatit.
C’est cet homme-la qu’on accuse d’avoir flatté une populace et adulé un parti puissant.
Vraiment, il serait moins bôte et plus gai de l’accuser d’avoir volé les lours de Notre-Dame.
Je serais honteux pour la France d’avoir à parler de l’autre accusation, « l’amour de l’argeut. » A cette môme époque, jene sais pas bien quelles limites on pourrait assigner au pouvoir de Lamartine ; je fixerais encore moins de limites a ce qu’il aurait pu être. — • Je ne citerai qu’un fait, parce qu’il est pittoresque. — Je me rappelle qu’un de ces jours-là, quelque domestique de la maison de Lamartine vint lui demander devant moi cent cinquante francs pour quelque nécessité de la maison. Lamartine ne les avait pas.
Il est sorti ruiné du pouvoir absolu, et il sVst remis à gagner sa vie en écrivant. Je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi cela diffère de ces consuls
romains que l’on -nous a tant fait admirer en thème, qui retournaient à la charrue à l’expiration de leur magistrature ?
Ce n’est pas à M. Yeuillotque je m’adresse; je sais la taille et la valeur de M. Veuillot, et je me préoccupe peu de lui. Je n’espère pas convertir M. Veuillot ; i! a eu, comme journaliste, quelque succès dans un cercle d’envieux et d’impuissants. M. Veuillot ne réussit que contre le talent, contre la probité, contre la raison ; on ne peut attendre de lui qu’il renonce au petit, mais au seul métier qu’il est capable de faire, lui qui ne voudrait être ni vigneron ni jardinier. Quand on ne peut corriger certaines gens de mal faire, il faut corriger les autres de leur patience. Tacite a dit : « Peu de gens osent le crime, plusieurs le désirent, tous le souffrent. »
Je déclare hautement que c’est une honte publique, pour la France, que l’article de M. Veuillot n’ait soulevé que quelques indignations isolées.
1 Vous à qui je m’adresse, vous avez tous un but dans la vie; vous voulez obtenir, les uns de la gloire, les autres de la considération et de l’estime. Eh bien, si
vous permettez qu’on jette de la boue si haut que cela, où comptez-vous vous placer pour être à l’abri ?
Je le répète, ce n’est pas contre M. Yeuillot que je m’indigne : le pauvre homme obéit à ses instincts, et on ne prend pas au sérieux la plume de corbeau qu’il appelle, comme Cyrano de Bergerac appelait son épée, la victorieuse, la massacroire ; M. Yeuillot, d’ailleurs, dans son épanchement de bile, s’est laissé aller à confesser humblement, tout haut celte fois, le nom de sa muse. « J’avoue que je suis bien ennuyé et bien humilié de voir tant de détails sur mes illustres contemporains (textuel). »
La muse de M. Yeuillot s’appelle l’Envie.
Cela se comprend : c’est bien ennuyeux de voir des contemporains illustres quand on a fait tant de vilaines choses pour devenir à peine fameux. Il serait doux de se persuader et de faire croire aux autres qu’il n’y a, en ce temps-ci, personne de plus grand queM. Yeuillot; que le siècle ne produit pas mieux. Plus Procuste est petit, plus il a besoin de maltraiter ceux qu’il étend sur son lit. Mon Dieu ! mon pauvre monsieur Yeuillot, je pourrais bien aussi donner des
détails sur vous : j’ai connu Ourliac, que vous aviez enrôlé dans le vilain régiment en lui promettant de l’avancement, et qui en est mort è peu près fou et tout à fait désespéré ; il en racontait d’assez curieux, d’assez édifiants. Mais, malheureusement, cela n’intéressait personne; d’où votre colère, indè irœ.
Une chose bien heureuse pour vous, monsieur Yeuillot, c’est votre impuissance ; car, ne vous y trompez pas, on vous écoute comme on regarde un saltimbanque avaler de l’étoupe et escamoter des muscades; mais cela ne donne pas d’estime pour vous et n’en enlève pas à ceux que vous atlaquéz. Mais, si vous réussissiez à abaisser les sommets que vous essayez de miner, qu’arriverait-il de vous?
11 est probable que vous vous supposez une place quelconque dans la hiérarchie littéraire. En laissant Lamartine sur la cime et en serrant les bâtons de l’échelle, il se trouvera sur ladite échelle un échelon pour vous jucher, pas bien haut, sans doute, mais il s’en trouvera un.
Tandis que, si vous étiez venu à bout de tirer Lamartine par les pieds, cela ne changerait pas la dis-
tance qu’il y a entre vous et lui; — et alors, Lamartine abaissé, pourriez-vous calculer à combien de kilomètres vous vous trouveriez personnellement audessous du niveau du ruisseau?
P.-S. J’allais oublier que quelques-uns de mes amis m’ont écrit que j'avais à répondre pour mon compte à M. Veuillol.
Pourquoi faire?
Je ne me sens pas blessé ; en ce moment, j’aurais plutôt à refréner mon orgueil qu’à venger mon amour-propre.
Soyons de bonne foi et pesons les choses :
Dans un plateau de la balance, l’amitié et l’estime de Lamartine; dans l’autre, la haine et les injures de M. Yeuillot.
Vraiment, on peut ajouter encore beaucoup au second plateau.
Mettez -y la bienveillance de ceux qui, voulant citer les vers de Lamartine, ont élagué avec soin ceux où il est question de moi.
Mettez-v la petite satisfaction de quelques autres et
leur grande admiration pour l’article de M. Veuillot,
« ce grand polémiste. »
Allez toujours, ne vous gênez pas. Le plateau de Lamartine l’emporte encore.
Maintenant, disent mes amis, M. Veuillot vous a traduit à la barre de l’opinion publique ; vous êtes accusé.
Ah çà f mes chers amis, supposons un moment que quelque ami... véritable eût voulu me ménager un triomphe en cherchant de quoi au monde il serait le plus ridicule de m’accuser, je défie qu’on trouve quelque chose de plus complet que l'accusation de M. Veuillot : je me suis fait jardinier par amour de l’argent 1
Moi qui ai passé toute ma vie à la campagne, quelquefois à trois cents lieues, et toujours au moins à soixante lieues de mes affaires; moi qui ne fais pas partie de la Société des gens de lettres et n’ai jamais touché un sou de la reproduction de mes ouvrages; moi qui n’ai pas voulu, pendant douze ans que j’ai fait les Guêpes , accepter, pour y ajouter quelques pages d’annonces, plus d’argent que je n’en ai jamais
gagné; moi qui ai eu deux ou trois amis ministres sous Louis-Philippe, sans parler de Lamartine et de Cavaignac après 48, et qui n’ai jamais été même garde champêtre; moi qui compte dans mes camarades les plus célèbres financiers de ce temps-ci, et n’ai jamais fait une affaire!
Si j’aimais l’argent... si j’aimais l’argent, je ferais le métier de M. Veuillot; et c’est, au contraire, par dégoût d’un métier auquel le vulgaire donne le même nom qu’à celui de M. Veuillot, que je me suis fait jardinier.
C’est aussi précisément pour ne pas être « aux ordres d’un libraire, » et pour n’écrire qu’à mes heures et ne parler que quand j’ai quelque chose à dire, que j’ai eherché des ressources dans le travail de mes mains.
Si l’article de M. Veuillot ne m’était pas tout à fait indifférent, il m’aurait fait plaisir; il est très-honorable d’être à côté de Lamartine, même dans la haine de M. Veuillot; — et j’ai besoin de me rappeler que la louange de M. Veuillot n’a pas plus de valour que ses injures, pour ne pas me sentir heureux qu’on ait
imprimé, en parlant de Lamartine et de moi : « Les deux Alphonse! »
Je vais tailler mes rosiers.