DEUX MALHEURS ARRIVÉS A LA JUSTICE
Il vient d’arriver deux malheurs à la justice, — j’entends à la justice représentée par des hommes.
Je ne parle pas d’une injustice; car alors je n’appellerais pas cela deux malheurs, j’appellerais cela deux crimes; l’injustice de la justice étant le plus grand crime social qui se puisse commettre.
Lycurgue, dit-on, avait refusé de supposer et de prévoir le parricide.
Il me serait doux également de ne pas croire aux juges prévaricateurs ou complaisants; car, moi qui suis, comme on sait, un homme doux et débonnaire, je n’ai jamais pu trouver excessive l’idée qu’eut je
ne sais quel Cambyse de faire tanner et clouer sur son siège la peau d’un juge prévaricateur.
Il s’agit donc d’une double erreur, non pas de la justice, mais de certains juges : — la première, triste, déplorable, involontaire, irréparable; — la seconde, volontaire et ayant pour but de faire attribuer à la justice, qui est divine, ce qui n’appartient qu’aux juges, qui sont des hommes.
J’ai publié autrefois dans un livre dédié à Eugène Cavaignac, en 1852, une étude et des réflexions sur le procès de Lesurques; je prie mes lecteurs de vouloir bien relire ces réflexions, auxquelles il n’a jamais été fait d’objections ayant le sens commun, mais qui, jusqu’ici, n’ont pas atteint leur but.
En 1854, deux vieillards avaient été volés et blessés la nuit dans leur lit, par deux hommes revêtus de chemises blanches par-dessus leurs habits, et ayant la figure noircie avec de la suie.
L’instruction signalait trois coupables; les soupçons tombèrent sur Prosper Buffet et sur Yves Lelouarn ; quelques coïncidences malheureuses, — mais beaucoup moins nombreuses, beaucoup moins ex-
traordinaires que celles qui amenèrent la condamnation de Lesurques — égarèrent les témoins d’abord, le jury ensuite et la cour.
L’instruction, je l’ai dit, signalait trois complices; l’accusation, ne trouvant pas le troisième, se contenta de deux. Une des circonstances les plus tristes entre tant de tristes circonstances, c'est que la pauvreté notoire de Buffet et de Lelouarn fut un des arguments qui influencèrent le plus le jury.
Déclarés coupables tous les deux, Lelouarn fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, Buffet à vingt ans de travaux forcés.
Lelouarn mourut à Cayenne et Buffet mourut à Brest.
Il y a quelques jours, quatre accusés de crimes divers sont amenés devant la cour d’assises du Finistère. Ces quatre accusés sont reconnus coupables du crime pourlequel Buffet et Lelouarn avaientété condamnés.
Deux innocents ont donc péri au bagne, de désespoir !
Telle est la première des deux erreurs dont j’avais à parler.
Si l’injustice volontaire de la justice est, comme je le disais tout à l’heure, le plus grand crime social qui se puisse commettre, une erreur judiciaire est le plus grand malheur social, et doit être le sujet d’un deuil public.
A l’annonce d’un pareil événement, un frisson de terreur passe sur les populations. * Eh quoi ! il est possible qu’un innocent soit condamné, qu’il soit attaché au bagne, qu’il y meure désespéré, que sa famille meure, ou, qui pis est, vive dans la misère et la honte? » — Mais cela peut arriver à mon voisin, à mon parent, à moi-môme.
Quoi! moi! honnête homme vivant dans une pauvreté honnête et laborieuse, je verrai cette pauvreté, qui vient de ma probité, être invoquée contre moi ? J’ai quelquefois pensé que je pouvais tomber du faite d’une maison, être broyé dans un engrenage de machine; mais je n’avais pas songé que je pouvais être mis au b»gne, attaché à un assassinvoleur.
Quand une pareille calamité vient affliger et effrayer la société, je voudrais qu’un deuil public de trois
jours fût ordonne cl que le chef de l'État le portât le premier; c’est un plus grand deuil, en effet, que la perte d’un cousin ou d’un prince, que le plus souvent on ne connaît pas.
Je voudrais que les tribunaux suspendissent leurs audiences pendant vingt-quatre heures, et que les magistrats de toute la France assistassent, ce jour-là, à une messe expiatoire.
Je voudrais ensuite que les magistrats composant la cour qui a eu cet immense malheur, après avoir invité à les suivre les membres du jury, se rendissent en grande pompe devant le dernier domicile de l’innocent; que, là, une inscription gravée sur le marbre proclamât son innocence et le deuil de la justice; que ce jour où l’innocent a été condamné fût à jamais déclaré néfaste et qu’on ne jugeât plus ce jour-là.
Je voudrais encore que la famille du condamné assistât à la messe et à la cérémonie expiatoire; que le président, l’avocat général et le chef du jury lui demandassent solennellement pardon; qu’une somme importante, à titre de réparation nationale ou plutôt
sociale, lui fût attribuée par un vote solennel de la chambre des députés.
Il paraît qu’entre les gens qui ne sont pas de mon avis, il faut compter M. le conseiller qui présidait les assises ; car il avait défendu la publication des débats.
La cour d’appel, heureusement, a été d’un avis contraire, et a pensé qu’il ne fallait pas enlever à la famille des deux malheureuses victimes la seule réparation que leur accorde l’état a'cluel de la législation française.