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LES ARBRES ET LES CHEVEUX

Entre les choses qui m’ont particulièrement frappé lors de mon dernier voyage à Paris, je dois mentionner la luxuriante chevelure des femmes, et l’aspect pauvre et attristant des arbres.

Ces deux spectacles m’ont également affligé.

Ici. vous m’interrompez, ma belle lectrice, et vous me dites :

—Je comprends votre chagrin en voyant des arbres tristes, étiques, malades; mais je ne me l’explique pas à l’aspect des belles chevelures brunes, noires, blondes ou rousses. Voulez-vous donc donner raison à cet imbécile de qui disait l’autre jour en plein salon : « M. Karr n’aime pas les femmes? » Il me semble que j’ai quelque part une sorte de chanson que vous fîtes autrefois sur un petit air allemand, et dont je ne me rappelle que ceci :

J’ai vu lesMiamants aux vives étincelles

Briller dans les cheveux d’une femme à l’œil noir.

J’ai vu

Et j’aime mieux l’églaniinc séchée,

Dont ses cheveux, tout un grand jour, furent liés;

El j’aime mieux la mousse encor penchée

Qui garde empreints, sur son velours, ses petits pieds ,

Signe orgueilleux de grandeur souveraine,

Rouge turban plissé sur la tête des rois.

Non, tu n’as pas l’éclat de ces tresses d’ébène,

Qui couronnent son front, et que nattent mes doigts.

Ce chagrin, ma belle lectrice, je vous l’expliquerai tout à l'heure. — Parlons d’abord des arbres.

On a fait sonner bien haut, dans les journaux, le prodige d’avoir transplanté des arbres séculaires de plus de cinquante ans (textuel). On a parlé également avec enthousiasme de la cure radicale des ormes vénérables des Champs-Elysées, attaqués par je ne sais quelle larve.

Les journalistes sont essentiellement Parisiens; la plupart ne connaissent les arbres que de réputation, ou sur les portraits médiocres qu’en offrent les théâtres à leurs regards ; c’est ce qui fait qu’ils ne s’aperçoivent pas des saugrenuités que leur font dire quelquefois des gens intéressés; c’est ainsi qu'on les a rendus complices du chou colossal, de 1 ’arbor sancta , de la Société Tanguière et de mille autres hérésies agricoles, horticoles et crimes de lése-nature.

Les arbres étaient déjà assez malheureux, ce me semble, que les larves en question se fussent glissées sous leur écorce; cependant il faut reconnaître qu’il y a eu de tout temps certains insectes dont la larve n’a jamais eu d’autre domiciie, et que les arbres ont

été créés pour leur servir d’asile — au moins autant que pour faire des tables et des commodes et pour être brûlés dans les cheminées. — Mais il y a pis que les insectes, ce sont les savants; les insectes sillonnaient et attaquaient l’écorce des vieux et respectables ormes, les savants les en ont complètement déshabillés, et les ont ensuite peints en rouge.

Je déclare que cela n’est point agréable à la vue.

Les arbres feront bien, à l'avenir, de souffrir en silence les petits inconvénients attachés à la vie végétale, et de ne pas appeler les savants à leur secours. Leur cas a été prévu par diverses fables : l’une raconte l’histoire d’un cheval qui, ayant à se plaindre du cerf, prie l’homme de venir à son aide; l’homme le selle, le bride, monte sur son dos, tue le cerf, — mais ne veut plus descendre.

Un bourgeois voit ses laitues attaquées par un lapin; il fait prévenir un seigneur son voisin, descendant direct de Nemrod, qui fut, comme on sait, un grand chasseur devant Dieu.

Le seigneur appelle ses amis, les trompes sonnent de joyeuses fanfares, les chevaux piaffent, les chiens

jappent, la chasse commence, le lapin est tué, mais le pauvre jardin est ravagé.

Priez donc, ô vieux arbres, les dryades et les hamadryades auxquelles vous servez d’asile, de vous réciter ces fables, et faites-en votre profit.

Honni soit qui mal y pense!

(Je prie ici MM. les compositeurs de ne pas imprimer : O Niçois, etc. On pourrait supposer que c’est aux habitants de Nice et de la Savoie que j’adresse ces deux fables, et que je fais une allusion rétrospective à l’annexion.)

Les gros arbres, transplantés avec tant de peines, tant de dépenses et tant de bruit surtout, ont dû être et ont été horriblement mutilés; on les a ensuite emmaillottés d’en haut jusqu’en bas de hideux chiffons, puis ornés d’un entonnoir au haut du tronc.

Il me semble qu’il serait plus agréable de voir de jeunes arbres, pleins de sève, libres, luxuriants, balancer au vent leurs flexibles branchages ; dix ans après la plantation, de jeunes arbres présenteraient

à coup sûr un ombrage plu» intense et surtout un

aspeot plus riant que ne le feront jamais ces gros

arbres, qui seront éternellement rabougris *.

Mais c’est un caractère de ce temps-ci, que l’on ne veut pas planter de jeunes arbres qui courraient risque de ne donner leur ombrage qu’à une autre génération.

Inséré , Daphné , pyros; carpent tua poma nepotes.

1. Il est un moyen de transplanter des arbres déjà forts sans avoir à les mutiler beaucoup, avec une grande sécurité pour la reprise, et à peu de frais.

C’est par l’extrémité des racines que l’arbre absorbe les sucs de la terre; quand vous transplantez un arbre, vous coupez naturellement ses racines à une certaine distance, et vous tranchez en même temps une somme de branches en équilibre avec la suppression des racines. Quelques petites racines, ayant poussé sur les grosses et n’étant pas mutilées, nourriront l’arbre jusqu’à ce que, les plaies des racines étant cicatrisées, il s'y forme un bourrelet duquel partent de nouvelles et jeunes racines divergentes; c’est là une crise dangereuse et plus ou moins longue, suivant les espèces.

Eh bieD, pour la rendre moins longue et moins dangereuse, il faut mettre tiois ans pour transplanter un arbre déjà fort.

La première année, vous déchantez ses racines et. vous les coupez à la distance ordinaire sur un tiers de sa circonférence; puis vous remplissez la fosse de bonne terre légère et vous taillez l’arbre.

L’année suivante, vous faites l’opération sur un antre tiers de la circonférence, et, lorsque vient, à la troisième année, le moment d’arracher l’arbre, vous trouvez déjà les doux tiers de ses racines repoussées, rapprochées, et vous pouvez les enlever «ans les mutiler; la réparation n’aura donc à se faire que sur le dernier tiers.

On veut jouir, on veut jouir soi-mème, et tout de suite.' •

Passons aux chevelures des femmes.

J’ai souvent parlé des pièges dans lesquels les femmes laides, bossues, maigres, obèses, douées de laides jambes, de pieds difformes, etc., font tomber sans cesse les jeunes et les belles.

Les jupes longues ont eu pour but de cacher à la fois les gros vilains pieds de celles qui les ont inventées et les pieds étroits et cambrés de celles qui les adoptent.

La crinoline, devenue cage d'acier, dissimule à la fois les formes grêles cl décharnées des maîtresses de la mode et les formes souples, sveltes et onduleuses des autres.

Les femmes qui ont peu ou point de cheveux, ont eu de tout temps la ressource des perruques en tout genre. Faux bandeaux! fausses queues ! repentirs! cache-folies! tours! etc.

Les hommes ne s’en apercevaient guère, et, bien plus, comme ces personnes dépassaient souvent les

limites de l’imitation, c’était à ces chauves que les

pauvres hommes accordaient la palme de la chevelure.

Je sais bien que celles qui ne se paraient que de leur véritable, belle, épaisse, souple et brillante chevelure ne se montraient pas avares d’avertissements à ce sujet; mais ces avertissements étaient ou tardifs ou mal interprétés.

Aujourd’hui, grâce à une invention nouvelle et hardie, les chauves triomphent d’une manière éclatante.

Elles ont imaginé d’acheter et d’accrocher sur leur tète trois fois autant de cheveux qu’en peut fournir la plus opulente, la plus épaisse, la plus longue chevelure.

Avec cela, elles ont construit des sortes de casques, de turbans, de bonnets à poil, qui ont tout d’abord excité la naïve et sotte admiration des hommes, puis le chagrin et l’envie des autres femmes. — II est triste, en elTet, quand on a reçu du ciel ou de l’enfer une riche et soyeuse chevelure, de se voir vaincre, sous le rapport des cheveux, par des femmes chauves.

Elles ont d’abord essayé d’imiter, avec leur vraie,

noble et ruisselante chevelure, les édifices insensés qu’élevaient les chauves sur leur tête nue avec leurs cheveux d’emprunt.

Puis enfin elles sont tombées dans le piège que leur tendaient leurs ennemies : elles ont commis le crime de mêler à leurs cheveux vivants des cheveux morts, des cheveux empruntés aux amphithéâtres de dissection.

Et, maintenant, toutes ont de faux cheveux, les chevelues comme les chauves; la crinoline s’est étendue des hanches jusqu’à la tête. — Et dire que les belles n’auront jamais l’esprit de se défendre contre les laides! qu’il ne se fera pas une coalition des belles pour porter des vêlements ajustés, quand les laides se cachent sous des cercles d'acier ! pour imaginer une coiffure qui ne puisse s’imiter en cheveux postiches, dussent-elles porter quelque temps leurs cheveux tombant sur leurs épaules!

Toujours est-il qu’en ce moment les coiffures à la mode exigent impérieusement ce dégoûtant mélange de faux cheveux, ou de petits matelas de crin

ou de faux cheveux crêpés, qui ne paraissent pas

quand la femme vient de se coiffer, mais qui ne manquent pas de se manifester dans le cours d’une soirée.

Voilà une chose vraiment grave, car il s’agit de la beauté des femmes.

Du reste, la mode tient aujourd’hui son rang dans l’État; elle n’exerce plus seulement un despotisme clandestin, elle rend les arrêts dans les journaux sérieux, dans les articles politiques et la partie officielle. J’emprunte ce qui suit à un grand journal quotidien, politique, etc. :

Il s’agit de la séance où un discours de l’empereur va dissiper ou augmenter les inquiétudes de l’Europe :

Vendredi 2 mars 1860.

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