AUX BOIS LES TOURTEREAUX
Et cependant, au moment où j’émets la craint,' de voir le sens moral s’oblitérer en France, voilà des signes qui constatent une recrudescence, une aggravation, un redoublement de vertu, qui semble devoir faire de Paris un lieu que peu de personnes oseront désormais habiter.
Le propriétaire d’un immeuble que je ne puis désigner, parce que je ne sais qui m’a enlevé le numéro de la Gazette des Tribunaux où le procès est relaté, — un propriétaire a actionné un locataire et l’a traîné devant la justice du pays, en demandant qu’il fût condamné à sortir immédiatement de sa maison et à n’y jamais rentrer, parce que lui, proprié-
taire, avait découvert qu’une personne qui passait pour la femme dudit locataire ne lui était unie que par des liens d’affection.
11 avait communiqué cette découverte à un de ses autres locataires; la nouvelle s’était répandue, et la maison était menacée d’être abandonnée comme une maison dangereuse.
On y avait arboré le drapeau rose en signe d’amour, comme on met le drapeau jaune sur les maisons où il y a la peste.
Le tribunal, faisant droit à la requête du propriétaire et des locataires pudibonds, a ordonné que le couple sortirait de l’immeuble. — Reste à purifier les lieux où l'on s’est aimé.
Le sort de ce couple m’inquiète; ces deux pauvres tourtereaux ne sont-ils pas exposés à rencontrer partout des propriétaires et des locataires d’une austérité égale? Si le tribunal est appelé deux fois, dix fois, cent fois à prononcer leur expulsion, il ne se déjugera pas (expression du palais), et alors les pauvres tourtereaux n’auront plus que les retraites des bois et les branches des arbres.
Or sus, MM. les imprimeurs, veuillez, je vous prie, chercher la phrase toute composée que je vous ai prié de conserver :
« Certes,jeprofesso le plus profond respect pour les décisions de la justice, mais... » je ferai humblement remarquer :
Que le scandale vient bien plutôt du propriétaire et des voisins qui ont découvert, qui ont propagé l’union dite illégitime des pauvres tourtereaux, que des tourtereaux eux-mêmes, qui ont fait ce qu’ils ont pu pour la cacher;
Que les femmes mariées qui ont des amants mon*trent un peu trop de sévérité pour celles qui ont un amant et point de mari;
Que cet avantage d’avoir comme gérant responsable un honnête homme qu’on trompe, ne doit pas rendre si inflexible pour celles qui ne trompent personne et, en définitive, ne font de tort qu’à ellesmêmes ;
Que la femme qui ne se livre que sous conditions bien et dûment enregistrées, après un contrat en bonne forme, est une femme plus prudente, plus
heureuse que l'autre, qui se donne parce qu’on l’aime et parce qu’elle aime elle-même, qui sacrifie tout à l’homme qu’elle aime, à l’homme qui probablement l’abandonnera quelque jour.
Cette situation, ce me semble, devrait inspirer plus de pitié et moins de haine à celles qui ont eu le bonheur ou la prudence de l’éviter.
J’ai grand’pitié de ces pauvres tourtereaux excommuniés, et je déclare que j’aimerais mieux demeurer dans la même maison qu’eux, s’ils en trouvent une, que dans celle des gens qui les ont chassés après avoir épuisé contre eux toutes les tortures de la curiosité et toutes les férocités de la langue.
Voici que je retrouve le numéro de la Gazette des Tribunautc , et je lui emprunte les pièces justificatives que voici :
Extrait de la plainte de M. P..., le propriétaire.
« P..., ayant appris que la personne que G... avait introduite dans la maison n’était autre qu’une jeune femme avec laquelle il vivait, cette situation bientôt
connue a causé un véritable scandale dans la maison : les locataires ont menacé de donner congé ; les appartements vacants n’ont plus trouvé d’amateurs, — etc. »
Extrait du jugement.
« Attendu que P... a loué à G... un appartement, etc. ; qu’il est constant que G..., qui avait annoncé à P... qu’il occuperait les lieux avec sa famille, y a installé une femme qui n’est pas la sienne; que la si-, tuation de G..., connue des autres locataires, a amené des plaintes de ces derniers vis-à-vis du propriétaire;
b Attendu qu’en présence des faits articulés par P..., et acceptés par G..., qui a été obligé de reconnaître qu’il vivait dans une position irrégulière avec la femme qui occupe les lieux, P... est fondé à demander la résiliation;
» Déclare le bail verbal fait par P... à G. . résilié à partir du 1 er avril prochain, et condamne G... aux dépens. »
(Tribunal civil de la Seine , 5 e c/i., audience du 9 mars 1800. Présidence deM. Labour.)
Il résulte de ceci que c’est P... qui a appris la situation, que bientôt e lie a été connue des autres locataires. — Ne serait-ce pas P... qui aurait jasé? — Enfin ils ont un asile jusqu’au 1 er avril, les pauvres tourtereaux I
Au I e ' avril, dans les environs de Paris, les arbres n’ont pas encore de feuilles, les violettes sont rares, le président n’aurait peut-être dû les envoyer au bois qu’au 1 er de mai ; on a alors des pâquerettes à effeuiller.