LES INCURABLES
Un journal ( l’Union médicale ) fait ressortir av^c beaucoup de raison ce qu’il y a d’inconvenant et de dur à voir inscrit au-dessus de la porte d’un établissement qui sert de refuge à de pauvres créatures du bon Dieu, ce mot cruel : Incurables, que les hôtes de celle maison doivent lire chaque fois qu’iis y rentrent; ce qui leur ôte le bénéfice de l’oubli que la
Providence nous a si heureusement donné, et les oblige à laisser l’espérance à la porte, comme les parapluies et les cannes à l’entrée des théâtres.
Incurables!
Mon cher homme, vous qui revenez de voir des amis, des parents dont la cordiale réception vous a fait tant de bien au cœur, vous qui allez passer une bonne nuit après une si bonne journée, — attendez, levez la tôle, — n’oubliez pas que vous êtes incurable , que cette maison est l’antichambre de la mort, que la mort vous tient par un membre et vous attire à elle fatalemen', inexorablement, comme un homme pris dans un engrenage de machine.
On est pourtant si fort en France sur les synonymes ! Il y a eu des gouvernements qui n’ont vécu que de cela :
Plus de hallebardes! — Plus de conscription ! — Plus de droits réunis ! — Plus de gendarmerie! — Plus de guerre!
Mais des Suisses avec des fusils, — un bon recrutement, — des contributions directes et indirectes,— des gardes municipaux, etc., etc.
J’aime mieux hospice qu ’ hôpital ; — le premier, qui s’applique aussi au refuge des voyageurs, des religieux, etc., est moins cru que le second, qui ne s’applique qu’aux malades. — J’aimerais encore mieux maison.
Pourquoi ne pas donner à l’hospice des incurables le nom de son fondateur ou d’un grand médecin, ou , d’un grand ami de l’humanité?
H en est de môme d’une inscription révoltante que l’on voit dans beaucoup d’églises de la province et de la campagne : Banc des pauvres. — C’est la seule place où on ne paye pas pour entendre la parole de Dieu ; c’est une note infamante pour ceux qui ne peuvent pas prendre, sur le pain de leurs enfants, les quelques sous d’impôt que prélève la loueuse de chaises.
Il me semble que les églises catholiques gagneraient un certain air chrétien en modifiant quelquesuns de leurs usages.
Le Christ, qui chassa les marchands du temple, n'aurait pas beaucoup approuvé que deux ou trois vieilles femmes vinssent déranger les fidèles de leur
méditation et de leur prière pour leur réclamer deux sous, passer dans les rangs, tirer les absorbés par la manche, recevoir l’argent, rendre la monnaie, etc.
Une quête spéciale, une souscription pour l’achat des chaises serait bien vite et favorablement accueillie dans chaque paroisse.
Je proposerais encore de n'admettre aucune différence de pompe ni dans les baptêmes, ni dans les mariages, ni dans les enterrements; d’exiger que les communiantes aient un costume uniforme, dont on demanderait le prix aux plus pauvres.
Chrétiennement parlant, s’il yavaitdansles églises une place réservée aux pauvres, ce devrait être la plus près du clîœur, la plus commode, la meilleure.
Mais je m’arrête pour ne pas me faire traiter d’impie, d’athée et d’ennemi de l’Église par quelquesuns de ces faux fanatiques qui sont si laids, qu’ils font parfois regretter les vrais, en un mot, pour ne pas me faire veuillotiner