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LES SAVANTS QUI SAVENT ET LES SAVANTS QUI NE SAVENT PAS

Il n y a plus de savants; le jury l’a déclaré en pleine cour d'assises de la Seine, sous la présidence de M. Zangiacomi.

Il n’y a plus de savants; c’est-à-dire que ceux-là seuls seront savants qui savent, et non plus ceux auxquels on aura, moyennant finance, délivré, sur un bout de papier ou sur un morceau de peau dane, un brevet de savant.

Il est à la connaissance de tout le monde qu’il existe à Paris un certain nombre de gens qui n’ont d’autre industrie que de passer, au nom d’autrui et pour autrui, les examens pour le baccalauréat ès lettres et pour le baccalauréat ès sciences.

La chose est si notoire, que, depuis quelques années, l’Université, qui, bonne mère, aima inatc)\ s'était contentée de laver en famille ses parchemins

douteux, a cru devoir faire intervenir la justice, et la prier de mettre un peu d’ordre dans cet abus.

Trois prévenus ont donc paru devant la justice criminelle, sous l’accusation de faux. Après le réquisitoire, le résumé et les plaidoiries, le jury est revenu avec un verdict d’acquittement. — Le jury a pensé qu’il n’y avait rien de criminel à se faire passer pour un autre, à propos de thèmes et de versions; que c’était un tour d’écolier et rien de plus; que, d’ailleurs, le baccalauréat était une chose parfaitement insignifiante que l’on ne pouvait plus prendre au sérieux, depuis, surtout, qu’il y a vingt établissements dans Paris qui mettent, en trois mois, n’importe qui en état de sortir triomphalement des épreuves.

D'ailleurs, a sans doute pensé le jury, le mal est fait; comment le réparer? L’Université reconnaît qu’elle a déjoué souvent de pareilles tentatives avant d’avoir recours à la justice, que c’est mémo la multiplicité de ces tentatives qui l’a décidée à demander l’intervention de dame Thémis; or, l’üniversilé prétend-elle qu’on ne l’a jamais trompée? prétend-elle que, chaque fois qu’un candidat s’est présenté sous

le nom d’un autre, elle lui a dit : « Pierre, je te reconnais, tu n’es pas Paul? »

On a souvent parlé de grands généraux qui savaient le nom de tous leurs soldats; cela se dit, mais ne se croit pas. Nous savons comment procédait Napoléon le Grand, qui valait bien les autres, pour faire croire aux soldats qu’il les reconnaissait : il se faisait informer s’il y avait dans telle compagnie un soldat d’Égypte; puis, en passant devant lui, il arrêtait son cheval et disait :

— Je te connais, toi ! tu étais à Aboukir. '

Et le soldat reconnu brûlait de se faire tuer pour ne pas se montrer ingrat de tant d’honneur; et les autres disaient :

— Il nous connaît tous!

Cette innocente supercherie ne faisait de mal à personne, et causait une grande joie à celui qui en était l’objet et à ses voisins.

Les grands hommes et les hommes élevés sont comme les escamoteurs : quelle que soit leur habileté, ils ont besoin de compères. En voici un exemple assez curieux raconté par le prince de Ligne, qui

affirme qu’il a vu la lettre dont il va être question, et qu’il assistait à l’incident qui en fut la suite.

M. Necker faisait écrire à Louis XYI des lettres anonymes par un M. de Pezai, qui, de temps en temps, fournissait au roi quelque mot à effet, ou quelque parole mémorable. Voici la lettre que cite le prince de Ligne :

« Vous ne pouvez pas régner par la grâce, sire, la nature vous l’a refusée; imposez-en par une grande sévérité de principes. Votre Majesté va tantôt à une course de chevaux, elle y verra une chose singulière : un notaire sera là pour écrire les paris de M. le comte d’Artois et de M. le duc d’Orléans. Dites : « Pourquoi cet homme? Faut-il écrire entre » gentilshommes? La parole suffit. »

« Cela arriva, dit le prince de Ligne; j’y étais; — et on s’écria : « Quelle justesse! et quel grand mot du » roi ! »

Or donc, si on ne croit pas trop facilement que de grands généraux, des conquérants illustres, aient connu le nom et la figure de tous leurs soldats, avec lesquels, cependant, ils passaient leur vie, comment

l’Université nous fera-t-elle croire qu’elle connaît, elle, tous les membres de sa nombreuse et sans cesse renaissante famille; c’est-à-dire que quatre ou cinq membres de l’Université, chargés d’interroger des gens qu’ils n’ont jamais vus, diront : « Tu prétends que tu t’appelles Paul... Tu as plutôt l’air d’être Pierre! » ou, encore, que, s’il arrive qu’un des professeurs croie reconnaître une figure pour l’avoir déjà vue, il puisse se rappeler si c’est bien là qu’il l’a déjà vue - ; et, encore, s’il arrive à fixer ses souvenirs sur ce point, si la figure qu’il croit reconnaître n’est pas celle d’un pauvre candidat repoussé à un autre examen ?

Puisque l’Université avoue qu’elle a souvent découvert la supercherie, puisque nous établissons qu’elle est très-difficile à découvrir, il faut ajouter, à une perspicacité à laquelle nous voulons bien rendre hommage, la supposition que cette supercherie est très-fréquente, et que, si elle a été quelquefois découverte, elle a un bien plus grand nombre de fois obtenu un succès complet. — Si un chasseur, tirant un coup de fusil dans une nuit obscure, me raconte qu’il

a tué deux ou trois perdreaux, je puis, sans l'offenser, supposer qu’il y avait dans l’endroit où il a tiré énormément de perdreaux, et que, s’jl en a tué trois, il y en a un grand nombre qui se sont enfuis. Donc, il est évident, incontestable, qu’il y a de par le monde un très-grand nombre de faux bacheliers, ayant leurs papiers de savant parfaitement en règle. Le jury a donc pris le bon moyen : il â à peu près supprimé le baccalauréat, en déclarantque ce n’était pas une chose sérieuse, que l’on n’est pas coupable pour avoir commis un faux à propos du baccalauréat, que ce n’est pas môme une peccadille, que cela ne regarde pas la justice, que c’est comme si on amenait des écoliers sur les bancs de la cour d’assises parce qu’ils auraient négligé de faire leur thème, ou copié leur version sur un camarade, ou écrit leur nom avec un canif sur les bancs de la classe, ou caché la leçon à réciter dans le fond de leur casquette, ou soufflé un camarade dont la mémoire se montre d’autant plus infidèle qu’il ne lui a rien donné à garder, ou collé au plafond, avec du papier mâché, la caricature du professeur, ou cousu, pendant la classe, une balle élastique,

ou joué aux loques les boutons de sa veste. « i& cour d’assises, a répondu le jury, ne se charge pas de donner des pensums, — et c’est là une affaire de pensums. »

Certes, il serait bien facile de répondre à ce paradoxe du jury; mais, au fond, ce qu’il a voulu faire, c’est détruire le baccalauréat. « A bon vin pas d’enseigne, s’est-il dit. En faisant tomber cette institution vermoulue, que ferons-nous? Enlèverons-nous la science aux vrais savants, à ceux qui savent? Nullement: nous enlèverons seulement les enseignes, qui sont les mêmes pour le vrai et le faux savant. »

Il est évident que, puisqu’il est décidé qu’on n’est pas coupable pour faire passer ses examens par un autre, ni pour passer des examens à la place d’autrui, le baccalauréat n’existe plus. Du reste, il n’a jamais servi à rien, ni rien prouvé. — Qu’est-ce, en effet, qu’une leçon récitée dont on peut dire ceci : Trois mois avant l’examen, le candidat ne savait pas un mot de tout ce fatras non digéré; trois mois après, il n’en saura plus un mot; à tel point que, si on permettait aux candidats d’examiner à l’improviste leurs

examinateurs, il est probable que les examinateurs ne seraient pas reçus. — Et je me rappelle qu’un jour, chez Victor Hugo, je disais à un grand maître de l’Université :

— Monsieur, vous êtes un des hommes les plus savants de ce temps-ci; eh bien, si on venait à l’instant même vous faire subir un examen un peu sévère pour le baccalauréat, oseriez-vous affirmer que vous seriez admis?

Quelle garantie présente une science qu’on peut acquérir en trois mois, et que l’on ne conserve

pas?

Il en est un peu de l’éducation des hommes comme de celle des chevaux. — A quoi sert un bachelier? A quoi sert qu'un cheval fasse une lieue en cinq minutes, s’il doit crever à la sixième minute?

Il aurait été difficile que le jury, d’ailleurs, envoyât aux travaux forcés ceux qui ne sont pas assez et ceux qui sont trop bacheliers. C’est grave de tricher au baccalauréat, et c’est faire un peu tard des farces d’écolier; mais, enfin, il vaut encore mieux usurper un diplôme de bachelier que d’ern-

poisonner son ami et son créancier, comme a fait Baurain, qui, par la cour d’assises de Seine-cl-Oi<e, a élé condamné pour ce fait aux travaux forcés. Il vaut mieux, à la rigueur, faire une version pour un autre que d’assassiner sa maîtresse à coups de couteau. Sans l'acquittement des faux bacheliers, il aurait pu leur arriver ceci : que les trop forts en thème se seraient trouvés enchaînés avec Baurain l’empoisonneur et avec Iliribarnegaray l'assassin. — On ne peut pas dépenser toute son indulgence en faveur des empoisonneurs et des assassins.

Cet exemple de la sollicitude dont MM. les assassins sont entourés par le jury est remarquable.

Baurain devait sept cents francs à son ami; celuici n’avait môme pas demandé de billet. De ce procédé, Baurain tire la conséquence que voici : « Si mon ami mourait, on ne pourrait pas me réclamer les sept cents francs. » Et naturellement il empoisonne son ami.

Iliribarnegaray avait une maîtresse; de leur union étaient nés trois enfants. Un jour, elle refuse de lui donner du café qu’elle avait préparé pour sa mère;

Hiribarnegaray, justement irrité, tue sa maîtresse à coups de couteau.

Le jury a admis, en faveur de ces deux messieurs, des circonstances atténuantes.

Cette sollicitude pour les assassins va plus loin qu’on ne pense. Les ordonnances qui défendent de porter des armes ne sont pas faites évidemment contre les assassins. Un assassin qui encourait autrefois la peine de mort, et qui encourt aujourd’hui celle des travaux forcés, se soucie peu d’être condamné à mort et à quinze francs d’amende, aux galères et à quinze francs d’amende. Ces ordonnances sont évidemment faites contre les bourgeois, qui, attaqués, pourraient bien tuer un assassin, par hasard, s’il leur était permis de porter des armes. Les choses sont aujourd’hui tellement établies, que, de tous les citoyens français, celui qui est le moins exposé à être tué, est celui qui a empoisonné son père ou tué sa maîtresse à coups de couteau; les grilles et les verrous de la prison le garantissent de la mort dont la justice n'a pu garantir ses victimes.

Jeanne Etchard a été tuée pour avoir refusé de

donnera Hiribarnegaray le café de sa mère; Hiribarnegaray ira aux travaux forcés pour avoir tué Jeanne Elcbard. Malgré le verdict du jury, je considère le crime d’Hiribarnegaray comme au moins aussi grand que celui de Jeanne Etchard; le tout sans manquer en rien au respect que je dois aux citoyens revêtus momentanément de la dignité de juge. Je distingue le juge de l’homme; aussi ne parlé-je qu’à ceux de mes compatriotes qui ne sont plus du jury ou n’en ont pas encore fait partie.

Les descendants de Mahomet sont honorés par les musulmans, quelle que soit la condition dans laquelle ils aient été placés par le sort. À eux seuls il est permis de porter un turban vert. I! arrive cependant parfois qu’un chérif a mérité la bastonnade; alors, le cadi lui enlève le turban avec respect, le baise et le dépose en lieu sûr. On donne ensuite au coupable le nombre de coups de bâton auquel il a été condamné; puis le cadi reprend respectueusement le turban vert, le rebaise et le lui replace sur la tête.

Donc, il ne suffira plus d’être habillé de vert foncé avec des palmes vert clair ; il ne suffira plus d’avoir

ses papiers de savant en règle: il ne suffira plus d’une peau de mouton ou d’une peau d’âne pour être honoré, vénéré et appointé comme savant. Vous me direz que, cela convenu, il restera encore bien des petites choses à redire : on appellera encore et toujours savants ceux qui sauront un très-grand nombre d’erreurs, comme on appelle « une belle vue » un

endroit d’où l’on voit beaucoup de vilaines choses à la fois.

On appellera encore savants ceux qui, s’embourbant un peu plus loin que les autres, s’embourberont davantage ; on appellera encore savants ceux qui feront des livres si ennuyeux, qu’on aimera mieux les admirer que de les lire; on appellera encore savants ceux qui, n’ayant ni génie, ni esprit, ni invention, ni verve, ni bon sens, ni sensibilité, ni observation, feindront de mépriser tout cela chez les autres, se faisant un mérite de ne pas le posséder, parleront de ces facultés puissantes comme d’autant d’infirmités, comme d’une loupe ou d’une gibbosité, et auront l’air très-indulgents en ne traitant ceux qui en sont affligés que d’esprits légers et superficiels.

On appellera encore savants ceux dont les bévues, faites d’un air sérieux, ne font rire que les autres. Les savants domineront par l’ennui comme d’autres par l'avarice, comme d’autres par la fourberie, comme d’autres par la violence et le mépris des lois, comme d’autres par le mensonge et l’apostasie.

Soyez tranquille, il y aura des savants, il yen aura toujours !

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