LE HÉROS DE L'ÉPICERIE
Le sieur Lacour, épicier, se fût montré un homme supérieur, n’importe où le hasard l’eût fait naître, — primus inter pares; — il est né épicier; eh bien, il s’élève au-dessus des autres épiciers comme le chêne s’élève au milieu des bruyères, humilesque myricœ; comme l’aigle s'élève au-dessus des oiseaux que son appétit a destinés à un de ses repas.
Le sieur Lacour, épicier donc, mais quel épicier ! avait loué un caveau appartenant à un herboriste appelé Jeanne. On avait assez longtemps débattu le prix de la location. M. Lacour avait fini par céder en disant :
— Au moins, pour cimenter nos bonnes relations, vous me donnerez votre pratique.
— Volontiers, avait répondu le naïf herboriste.
Une fois en possession du caveau, le sieur Lacour
eut quelque regret de son marché; le caveau était petit, le loyer était gros; mais un homme supérieur a au plus haut degré le mépris de la sagesse rétrospective. Il y a des gens qui passent la seconde moitié de leur vie à raisonner sur ce qu’ils auraient dû ne pas faire pendant la première, qui gémissent en marchant à reculons à propos des chutes qu’ils ont faites sur ce chemin qu’ils regardent d’un œil 'numide, ce qui les empêche de voir les ornières et les trous de la route qu’ils ont encore à faire. L’épicier Lacour n’est pas un de ces gens-là, il cherche un moyen de rendre le caveau plus grand et de le payer moins cher.
Je dis un moyen, et je le dis avec intention; les œuvres de la nature et celles des hommes de génie se distinguent par la sobriété, par la simplicité des moyens; l’épicier Lacour chercha donc un moyeu qui pût lui rendre les deux services dont il avait besoin, et, pour les hommes forts qui ne sont pas entravés par de puérils préjugés, chercher, c’est avoir trouvé plus d’à moitié; dans tout bloc de marbre, il y a une statue : il s’agit de la débarrasser de ce qu’il
y a de trop; à tout labyrinthe il y a une issue : il s’agit d’avoir le fil d’Ariane; — notre épicier avait le fil; pardon de ce jeu de mots, ô lecteurs! mais il est venu tout seul, il sort des entrailles du sujet; peutêtre l’elTacerai-je avant de livrer ce feuillet à l’impression.
Agrandir le caveau, c’était simple, cela ne demandait ni imagination ni esprit; le dernier des académiciens l’aurait trouvé. L’épicier Lacour prit une pioche et une pelle, et il creusa son caveau de trois pieds. Le premier point était accompli, il n’y avait plus qu’à porter dehors la terre 'jaune du caveau, qui, laissée en tas, ne donnerait pas plus de place qu’auparavant. Il fallait qu’on ne vît pas sortir cette terre; il n’y avait pas moyen de la manger comme fit Arthémise des cendres de son mari. L’épicier Lacour fit mieux, il résolut de la vendre à l’herhorisle Jeanne, et alors les deux buts étaient atteints d’un seul coup et même dépassés : la terre retirée agrandissait le caveau, la même terre vendue à Jeanne diminuait d’abord le prix du loyer; puis enfin, le loyer diminuant à mesure que le caveau s’agrandissait, l’épicier La-
cour arrivait bientôt à ne plus rien payer, puis enfin à gagner sur le loyer et à se faire un revenu du caveau que lui louait Jeanne. Mais comment aller dire à Jeanne: «Voulez-vous m’acheter de la terre jaune?» Jeanne n’en achèterait pas, ou, s’il en prenait pour répandre sur le sol de sa boutique, il en prendrait fort peu, et ne la payerait pas cher.
Je vous ai dit que l’épicier Lacour était un homme fort; il se dit : « Jeanne achète en gros ce qu’il revend en détail. Quelles sont les choses jaunes que Jeanne achète et vend?... Jeanne achète et vend de la farine de lin pour faire des cataplasmes, et de la farine de moutarde pour faire des sinapismes. Ces deux farines, produisant des effets si contraires, sont toutes deux jaunes; il s’agit donc de vendre la terre du caveau comme farine de lin et comme farine de moutarde, — et surtout de la vendre au prix de la farine de moutarde et de la farine de lin. »
Et Lacour vendait à Jeanne son propre caveau en gros, lequel Jeanne le revendait en détail à des malades qui, au lieu de cataplasmes émollients ou de sinapismes révulsifs, ne mettant que des cataplasmes
les DE LOIN ET DE PRÈS.
et des sinapismes de caveau, souffraient comme des
damnés ou crevaient comme des outres.
— Cependant, a répondu agréablement Lacour à ses juges, personne ne se plaignait!
Je le crois, — surtout des derniers; mais, ainsi que disent, le rudiment, au futur, d’un personnage resté inconnu, et les bourgeois, au prétérit, de l’empereur Napoléon, sua eum perdet ambitio, — « son ambition l’a perdu, » — l’épicier Lacour ne sut pas s’arrêter : il vendit du caveau à ses propres pratiques, il en vendit comme farine de lin et farine de moutarde ; il est élémentaire de penser qu’il en vendit pour tout ce qu’on vend de jaune, la cassonade, le miel, etc. — D’ailleurs, c’est un procédé connu et tombé depuis longtemps dans le domaine public. De plus, il vendit du caveau à faux poids; la plupart des gens ne s’aperçoivent pas ou ne s’inquiètent pas qu’on leur vende de mauvaises denrées, mais ils veulent, ils exigent leur poids, fût-ce du poison.
Il s’éleva des plaintes : le caveau n’était pas trèsémollient, il n’était pas non plus très-piquant ni trèssucré, selon le rôle qu’il avait à jouer. Cela aurait
passé, mais il fut trouvé léger; un commissaire fut averti, trouva Lacour dans son caveau devenu caverne, tant il en avait vendu. •»
Par suite de quoi, Lacour a comparu devant la police correctionnelle ; là, il a établi qu'il mêlait à la terre du caveau un peu de la denrée sous le nom de laquelle il la vendait, — c’était du caveau sophistiqué. — Pour ce qui est des faux poids trouvés en sa possession, il a prétendu qu’il s’en servait pour ses mélanges. Se trompait-il donc lui-même?
Enfin, il a affirmé que, malgré ces mélanges, il ne pouvait encore donner les susprétextées denrées au même prix que plusieurs de ses confrères; ce qui le porte à croire qu’ils mêlent à la terre du caveau quelque autre matière moins précieuse, de la fausse (erre de caveau, peut-être.
Malgré cette défense, le tribunal a condamné l’épicier Lacour à six mois de prison et cinquante francs d'amende.
Celle condamnation, plus sévère que les condamnations ne le sont d’habitude en semblable matière,
prouve qu’il faudra bien en venir à ce que je de-
mande depuis vingt ans. — « L'épicier qui vole l'acheteur est un voleur, comme l'acheteur qui vole l’épicier; son action, s’appelle un vol et est punie comme telle. » On a fait bien des pas depuis vingt ans; je crois que mes bourdonnements y ont été pour quelque chose; si la mouche du coche avait été une guêpe, elle aurait activé la marche des chevaux.