‹ De Loin et de prèsChapitre 23 sur 39 · LE JARDINIER SE TRAHIT · texte numérisé non relu

LE JARDINIER SE TRAHIT

J’ai quelque raison de penser que, parmi mes respectables lecteurs, il se trouve un certain nombre de jardiniers, d’agriculteurs et d’amis de la nature et de ses productions.

Je demande pardon à ceux qui n’ont pas ces goûts ou n’ont pas fait ces éludes, des quelques feuillets que je vais consacrer à un ou deux sujets qui intéressent l’agriculture et les jardins.

Cependant je vais plaider en peu de mots les circonstances atténuantes que comporte la situation.

Mes amis eonnus et inconnus savent mon amour pour les îles; je le leur ai avoué clans les récits intitulés Roses noires et Roses bleues. Et, si quelqu'un d’eux se trouvait embarrassé d’une petite île et qu’il voulût me la cédera un prix raisonnable, il y aurait peut-être moyen de s’entendre à la satisfaction des parties contractantes.

J’ai donc beaucoup lu dans mon enfance Robinson Crusoé, et j’ai été particulièrement frappé de la religion de Vendredi. « Nous regardons, dit-il, le soleil, la mer, le ciel, les cocotiers, et, étendant les bras, nous disons : « Olî ? »

Je n’ai aucune raison de cacher que ces courtes cérémonies religieuses ont toujours été fort de mon goût, et que, sans la musique de l'orgue et l’autre musique des vitraux, l'une enchantant les oreilles, l’autre enivrant les yeux; sans quelque goût que j’ai pris en Normandie pour les belles églises gothiques, je n’aurais guère hanté d’autre église que cette grande, universelle et sacrée église à la voûte bleue, où Dieu est toujours présent et peut être adoré à toute heure.

La chaleur féconde du soleil, la mer immense,

les beaux arbres, les prairies, les fleuves rapides et

les ruisseaux fleuris et murmuranls, les voix de la

brise et de l’eau, les parfums des fleurs et des feuillages, le ciel profond et limpide, les splendeurs ardemment colorées du matin et du soir m’ont toujours rempli l’âme d’une ivresse sereine, et, comme Vendredi, levant les bras et la pensée au-dessus de ma tête, je dis : « Oh ! »

Ensuite, que de cette grande, noble et incessante contemplation qui berce l’âme, on descende, pour le bonheur de l’esprit, aux détails de la création, que l’on étudie les mystères de la végétation des plantes et des fleurs, les mœurs des plus petits d’entre les insectes, on acquiert des goûts et des habitudes qui ont le privilège de nous accompagner doucement jusqu’à la fin de la vie, contrairement à nos autres passions, à nos autres goûts qui nous abandonnent en chemin et nous laissent finir seuls, isolés, désespérés, la route qui nous a été infligée.

Parlons maintenantdes deux sujetsque j’avais dans l’esprit de traiter en commençant ce chapitre.

La vigne est encore malade, Voïdium disparaît sur un point pour reparaître sur un autre. Dans le pays que j’habite depuis six ans, la maladie a sévi plus cruellement celte année que l’année précédente.

Eh bien, il est une variété de vigne que je n’ai jamais vue recevoir la moindre atteinte de Y oïdium; elle n’est pas inconnue des collectionneurs, mais elle est fort peu répandue; son nom me la fait supposer originaire d’Espagne. Elle s’appelle ici, comme dans les collections, vigne Isabelle ; je n’en connais pas beaucoup qui aient une croissance aussi rapide, je n’en sais pas une qui soit d’un aussi bel aspect : ses feuilles sont, par-dessous, d’un blanc glauque et arrivent à une largeur inusitée, — rien ne fait aussi vite des tonnelles ombragées ; — le raisin est noir, et fleuri d’une poussière blanchâtre comme la prune de Monsieur; son goût est bizarre ; quelques personnes l’aiment de préférence à tous les autres raisins; d’autres personnes, après l’avoir trouvé agréable aux premières grappes, ne tardent pas 5 s’en fatiguer; c’est un goût de framboise très-prononcé.

Cela est le premier des deux sujets que j’avais à traiter. Passons au second.

Un des plus beaux végétaux connus est le roseau à feuilles panachées ( arundo donax foliis variegatis ). Je l’ai aimé pendant longtemps avec toute l’ardeur des passions malheureuses.

Il est plus délicat que l’autre et ne supporte pas, je crois, les hivers de la plus grande partie de la France à l’air libre; une fois qu’il est fort, on peut le cultiver facilement comme les dahlias, ou mieux encore comme les balisiers ( cannacorus ) ; on peut couper les tiges et planter les souches dans l’orangerie ou la serre tempérée où elles passeront l’hiver; et, d’ailleurs, ne vécût-il qu’en serre, ce serait encore un des beaux ornements de la serre.

Mais voir les souches devenir fortes, là est le point difficile ; presque tous les catalogues des pépiniéristes, des fleuristes, etc., l’annoncent au prix assez modéré de deux francs, et, quand vous le demandez, vous recevez un petit sujet de la grosseur d’une paille de seigle, — quelquefois, mais rarement, de celle d’une plume d’oie.

Aussi jeune, aussi faible, Varundo donax craint le froid, craint l'humidité, et on ne le conserve que très-difficilement.

J’en avais demandé à tout l’univers; quelques-uns ne le possédaient que sur leur catalogue, d’autres m’envoyaient des sujets si petits, que, quinze jours après, ils avaient fondu.

Je m’adressai deux fois à mon excellent ami Pépin, le directeur des cultures du Muséum de Paris; deux fois, je perdis les petit; échantillons que ses moyens, très-restreints en fait de roseaux panachés, lui avaient permis de me donner.

Je demeurai triste, humilié, découragé et intimidé; cependant je ne me décidais pas à ne pas contempler ces belles et longues feuilles si diversement rayées et rubannées; j’en parlai un jour à Victor Paquet.

Victor Paquet était une figure intéressante; il avait été garçon jardinier, roule ur de brouette, comme il le disait avec un peu d’orgueil, au Jardin des Plantes; il avait employé une partie de ses nuits à s’instruire, et il était arrivé à un degré qui, atteint rapidement, c’est-à-dire en gravissant tout droit la falaise à pic,

au lieu de prendre des sentiers adoucis en zigzag, lui avait un peu donné le vertige. lia, pendant plusieurs années, publié une revue horticole qui n’était ni sans mérite ni sans intérêt, mais où régnait un ton âpre et un peu rogue provenant du vertige dont je disais tout à l’heure les causes.

Il a mis au jour plusieurs travaux, et obtenu, tant pour ces travaux que pour des produits de ses cultures, plusieurs médailles et récompenses honorifiques à diverses expositions.

Il avait soulevé des inimitiés, autant par cerlaincs investigations et certaines révélations légitimes et honnêtes que par le ton agressif et les allures chagrines et malveillantes de sa plume.

J’ai su, depuis, qu’il s’est brûlé la cervelle; je n’ai pas su les causes immédiates de cet acte de désespoir.

J’allai donc un jour confier à Victor Paquet mon chagrin de ne pouvoir posséder une touffe d ’arundo donax foliis variegutis.

— Vous qui courez tous les jardins, lui dis-je, rôvélez-moi où je pourrais acheter une forte touffe; comme au Muséum on ne me laisserait pas payer.

je ne puis trouver trop faibles les pieds que l'on inc donne.

— Je vais faire un voyage d’exploration dans les jardins, répondit Paquet, et, dimanche prochain, je vous rendrai réponse.

Le dimanche suivant, il vint déjeuner avec moi.

— J’ai tout visité, me dit-il; nulle part vous n’aurez mieux qu’au Muséum. Mais il y a un moyen : écrivez-moi vos chagrins, je ferai imprimer votre lettre dans ma revue horticole; et, s’il y a dans un fond de province quelque amateur riche et cependant généreux, je suis certain que vous recevrez votre affaire.

Je suivis son conseil, et, accroupi dans un coin de la feuille horticole comme un pauvre à goupillon à l’entrée d’une église, je demandai l’aumône d’une touffe de roseau panaché.

Paquet ne s’était pas trompé, sa revue était trèsrépandue ; une semaine s’était à peine écoulée, que j’avais reçu, de Paris môme, une petite caisse avec une jolie touffe d ’arundo.

J’écrivis à Paquet : * Je vous remercie, mes vœux

sont comblés; transmettez mes remerciments à mon

bienfaiteur. »

La semaine suivante, j’en reçus trois touffes de la banlieue ; la semaine suivante, huit des départements. Au bout du mois, un camion des Messageries, alors royales, vint du Havre à Saint-Adresse, portant une énorme caisse ; cette caisse, ouverte, contenait deux ou (rois touffes immenses, une forêt d ’arumlo donaxf Je fus émerveillé : les roseaux avaient cette vigueur exubérante des plantes sauvages, des bourgeons gros comme deux fois le pouce. La caisse venait de Parme; le port, y compris le camion, coûtait quarante et un francs.

Cela me donna à réfléchir; j’additionnai le port des autres envois, qui, peu importants, avaient passé inaperçus; j’avais pour une centaine de francs d'a- / rundo, dont je n’avais payé que le port. — J’étais comme l’élève du sorcier du poêle allemand : il a surpris le secret de son maître pour se faire obéir des esprits invisibles; il a besoin d’une cruche d’eau, il leur ordonne de la lui aller chercher à la rivière; on lui apporte une cruche d’eau, il la fait verser dans la

fontaine; puis viennent deux cruches, quatre cruches; la fontaine déborde.

t C’est assez! » s’écrie-t-il ; mais les esprits apportent toujours de l’eau. La chambre est inondée; il monte sur une table en criant : « Assez, assez I » Mais s’il sait la formule pour faire apporter l’eau, il ignore celle pour faire cesser ce manège. Monté sur la table, il a de l’eau jusqu’aux genoux; il crie, il prie, il pleure; mais les esprits apportent toujours; par suite de quoi, la ville est submergée et remplacée par un lac où on pèche aujourd’hui d’excellentes carpes.

Mon affaire n’alla pas jusque-là; mais je dus écrire une seconde lettre dans la revue horticole avec cette épigraphe :

Claudite jam rivos !... sat prala libère.

L’hiver d’après tua tous mes arundo ; je les avais tous mis en pleine terre et je n’en avais rentré aucun ; j’avais tini par croire sottement que c’était seulement la faiblesse des touffes qui rendait la plante délicate.

Je viens donc de vous entretenir de la beautéj

l’invulnérabilité de l’immaculée vigne Isabelle , el de la beauté du roseau panaché.

Jusque-là, c’est innocent; mais, sous les larges pampres de la première, derrière les touffes serrées du second, se cache le jardinier niçois — avidus colonus— le paysan avide.

J’ai des vignes Isabelle , j’ai des touffes d 'arundo donax foliis variegatis; j’en ai el j’en fais, j’en fais et j’en vends.

Je vends la vigne Isabelle , plant enraciné, 2 francs, et le roseau panaché, en fortes touffes, 2 francs, emballage et port à la charge des acquéreurs (formule d’usage).

Pour cette fois, je vous fais grâce du reste du catalogue.

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