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AUX SOLDATS DE LA PLUME

Il y a eu de tout temps des races proscrites, maudites, haïes et persécutées. Les juifs sont un exemple curieux d’un sort pareil. Disséminés sur la surface de la terre, objet des tyrannies les plus violentes, les plus arbitraires, les plus grotesques quelquefois : — ici, obligés à des costumes bizarres; là, soumis à des impôts exorbitants, — ayant contre eux toutes les lois et n’en ayant aucune pour eux; — eh bien, les juifs ont survécu, les juifs existent, les juifs sont puissants.

Parce que les juifs se sont fait un lien de la haine universelle, et une puissance de ce lien ; parce que, de ce peuple divisé à l’infini, une môme persécution a fait toujours un seul et môme peuple; parce qu’ils ont lutté contre la haine des autres par l’amour entre eux; parce que les attaques sans relâche ont été pour

eux ce qu’est l'attaque du loup pour les moutons

épars, — ils se sont serrés les uns contre les autres.

Entre les parias de tous les temps, il est juste de compter les écrivains et les artistes. Les écrivains sont ceux pour lesquels il y a le moins d’indulgence à espérer. J’en ai déjà expliqué, je crois, la raison. Chacun peut se dire : « Et moi aussi, j’aurais été un grand peintre, un grand musicien; mais je n’ai pas appris. » Tandis que tout le monde a un peu appris à écrire, tout le monde a la prétention de parler et d'écrire au moins passablement.

Une des formes de la haine contre les écrivains est incontestablement l’admiration violente des morts, au moyen de laquelle on rabaisse infatigablement les vivants. — Ces morts ont été accablés en leur temps sous l’admiration de leurs prédécesseurs.

Mais celle haine s’est trompée ; à force d’élever les écrivains morts pour vexer les écrivains vivants, elle a fini par faire de la plume une grande et réelle puissance à laquelle, quoi qu’on en dise, il faut bien faire participer un peu toute la gent porte-plume, du moins ceux qui passent pour avoir quelque talent.

Depuis plusieurs siècles, tout ce qui a été détruit, tout ce qui a été créé, a été détruit ou créé directement ou indirectement par la plume, c’est-à-dire par la pensée. La pensée comprimée a une tout autre puissance que la poudre, que la vapeur, que l’air. Elle est dans le monde moral ce qu’est l'électricité dans le monde physique; bien plus, la pensée a enchaîné l’électricité; elle l’a attelée à des voitures, elle lui ordonne de porter ses ordres aux plus grandes distances, et l’électricité obéit.

D’où vient que cette grande puissance ne sert nullement à ceux qui l’exercent? Les écrivains font la fortune et la puissance, et ils n’ont ni puissance ni fortune. D’où cela vient-il?

Je vais vous le dire.

Cela vient de la haine bête et envieuse que vous avez presque tous les uns contre les autres.

Sans cette haine qui divise la massue en allumettes, votre puissance serait telle, qu’elle serait dangereuse, et que toutes les libertés devraient exiger de vous des garanties.

Sans cette haine, sans celte envie, vous se-

riez tout; avec cette haine, avec cette envie, vous n’êles rien. Vous ne bénéficierez môme pas de votre avilissement et de votre aplatissement ; car on vous hait pour toute la puissance que vous pourriez avoir, et on vous manifeste cette haine sans crainte, parce que vous ne l’avez pas.

Notez bien ici que je ne parle pas politique. Ailleurs et en autre temps, j’ai dit en politique vos erreurs, vos injustices, vos excès; je vous ai avertis des dangers que vous couriez, et j’ai prévu ce qui vous arriverait. Je le répète, je ne fais ici aucune allusion politique; je ne parle que des relations entre les écrivains et les autres hommes, entre les écrivains et les bourgeois, si vous voulez.

Avec celte grande puissance dans les mains, quelle est votre situation? Seuls entre tous les hommes, vous ne pouvez jamais acquérir la propriété réelle et complète de vos œuvres. Les livres de Molière, de Corneille, de Lamartine et de Hugo n’appartiennent à leurs familles que pendant quelques années; mais, s’il plaît à un épicier hardi de faire avec ces mômes livres des sacs et des cornets de papier, cela devient

une propriété sérieuse, inattaquable, immortelle; l'épicier la léguera à ses enfants, petits -enfants, arrière-petits-enfants et descendants jusqu’à la fin des siècles.

Si, vingt ans après la mort de Hugo, il plaît au fils de l’épicier de faire imprimer les œuvres du poëte et de les vendre à son -bénéfice, les enfants de Hugo n’ont rien à y voir; mais que, vingt ans après la mort de l’épicier, les descendants des fils ou de la fille de Hugo prennent à quelqu’un des descendants de l’épicier un des sacs sacrilèges que l’ancèlre de ceux-ci aura faits avec quelque belle ode de Hugo, — ils auront affaire à la justice, à la loi, à la gendarmerie.

Pourquoi cela? Je vais encore vous le dire : c’est que, si l’un d’entre vous, aidé par les événements, devient par hasard riche, grand et puissant, tous les autres deviennent ses ennemis ; c'est que lui-mème, usant de représailles, renie son passé, repousse du pied et brise l’échelle qui lui a servi à parvenir au sommet, et ne fait rien pour la littérature.

C’est que, lorsqu’un jeune homme commence à

écrire, les premières lignes que trace sa plume inhabile sont des insultes, des calomnies contre les gens de talent et de génie, qu’il veut remplacer tout de suite.

C’est que vous fabriquez et vous aiguisez sans cesse vous-mêmes des armes dont on se sert contre vous.

C’est que vous êtes une armée folle, ivre, indisciplinée, dont les derniers rangs tirent sans cesse par derrière sur les premiers.

C’est que, si, en France, on ne sait pas mépriser, — ce qui est un des grands défauts du caractère français, — en revanche, et par une conséquence plus directe qu’elle n’en a l’air, on ne sait pas admirer.

C’est que chacun de vous vient en aide contre les autres, à la haine envieuse et acharnée de la médiocrité; vous savez bien que, si on dit d’un portier : « C’est un voleur, un infâme, un débauché, un incestueux, etc.,» l’auditeur demandera des preuves, et dira : « Ce n’est peut-être pas vrai. * Mais imaginez contre un grand génie, contre un grand talent, contre un grand caractère contemporain les saletés les plus

odi.euscs et les plus invraisemblables, personne ne demandera de preuves, personne n’émettra un doute; ça se colporte, avec .des on dit , il parait que, etc. — C’est si doux au vulgaire de se dire : « Je n’ai pas de génie, niais je ne suis pas un brigand, comme tel qui fait de si beaux vers, comme tel qui a fait une si belle action. »

Tout aspirant écrivain débute par éreinter Hugo, Lamartine ou Dumas, c’est-à-dire par essayer de jeter de la boue sur ces verts et fleuris diadèmes que mettent la poésie et le génie sur les tètes préférées. J’ai mauvaise opinion de l’avenir et du talent du jeune homme qui ne débute pas par l’excès contraire, par un peu d’idolâtrie pour les maîtres.

D’autres, — et à ceux-ci je leur parle amicalement, et je désire avoir pour eux une voix persuasive et fraternelle, parce qu’ils ont, eux, de l’esprit et du talent, — d’autres ont fait des portraits chargés de la jeunesse des écrivains et des artistes.

Jïs ont été séduits par le succès légitime qu’ont obtenu, avant eux, des peintures vraies et hardies de celte riche époque de la vie où l’on est pauvre, mais

où i! s’exhale tant d’amour du cœur, tant de poésie du

cerveau.

De celte jeunesse qui donne tant de saveur aux fruits âpres des haies, tant de grandeur et de parfum à l’amour de la première venue; mais ils ont oublié que ces figures qu’on a aimées étaient celles de gens pauvres, mais propres, mais honnêtes, mais généreux, ayant de trop ce qu’il faut avoir de trop à vingt ans, sous peine de ne pas avoir assez à quarante ; de gens qui buvaient de l’eau, mais en gardaient pour se laver les mains; qui avaient des dettes, mais des dettes de pauvres, des dettes de volés, et non des dettes d’aigrefins et de voleurs; que, dans leurs amours, dans lesquelles la femme aimée n’était souvent qu’un prétexte, ils étaient trompés, mais non complices; qu’ils prenaient sottement et honorablement des drôlesses pour des vierges immaculées, mais qu’ils n’auraient jamais fait de lâches concessions aux sales industries de ces créatures, et qu’ils auraient frémi d’horreur et de dégoût à l’idée de s’y associer, môme par l’indifférence; qu’ils sc rappellent bien comment ils étaient euxmêmes, les jeunes écrivains dont je parle, — car ils

ont, je le répète, de l’esprit et du talent, et, quoi qu’eri dise le vulgaire, cela germe et végète mieux dans un cœur honnête, — et qu’ils regrettent un peu, pour ces publications qui ont mérité du succès par l’esprit et la verve, d’avoir fait dire aux méchants, aux envieux et aux niais : « Voilà comme sont ces gens-là. »

On s’est plaint de la camaraderie; où est-elle? Je n’ai vu qu’attroupement de soldats indisciplinés qui demandent que l’un deux soit nommé caporal, et qui, lorsqu’on a obéi à leurs criailleries, se demandent : « Pourquoi celui-là plutôt que moi? » et se réunissent pour étouffer cel-ui qu’on a choisi.

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