LE PRÉPOSÉ A LA CASCADE
Un homme de ma connaissance, pendant un de ces jours de mauvais temps que nous n’avons pu cacher à l’univers envieux et attentif, me disait :
— Ah çà ! est-ce qu'il en est de votre soleil comme
d’une cascade que j’ai vue cet été auprès de Dresde?
— Je vous répondrai quand vous m’aurez mis au courant de votre cascade.
— Entre Dresde et.. .j’ai oublié le nom, mais enfin sur les bords de l’Elbe, il y a un charmant petit pays qui mérite assez bien le nom de Suisse saxonne , que lui donnent les Allemands; on y trouve des aspects pittoresques, des rochers bizarres, de frais ruisseaux où se jouent des truites exquises et, disent les guides imprimés et les guides humains qui les récitent, de « magnifiques cascades. »
» Je venais de passer l’hiver précédent dans le monde; j’étais fatigué des mensonges, des faux semblants, des plaisirs artificiels; je m’étais mis en route pour me reposer par le contraste, et c’est au spectacle des belles scènes de la nature que je demandais l'oubli des divertissements ennuyeux de l'hiver.
» Sur la foi des guides, je me mis en route poulies cascades de la Suisse saxonne.
» Après une marche assez rude et assez longue par d’âpres chemins, nous arrivâmes devant une
masse de rochers qui laissaient suinter quelques goultes d’eau. ,
* Le guide s’arrêta.
» Je le regardai avec étonnement.
» — Est-ce que nous sommes arrivés?
» — Oui, monsieur.
* — Et c’est là la fameuse cascade?
» — Oui, monsieur, c’est là la cascade.
» — Mais ça n’est pas une cascade; il faudrait un an pour remplir un verre de l’eau qui tombe goutte à goutte.
» — Attendez un peu, il faut que j'appelle l’homme.
* — Quel homme?
» — L’employé à la cascade. — Ohé! Fritz.
» Fritz ne tarda pas à paraître.
» — Fritz, monsieur est un étranger respectable qui vient voir la cascade.
» Fritz tira une clef de sa poche et disparut derrière les rochers.
» Quelques instants après, une nappe d’eau argentée jaillit du haut du rocher et vint tomber écumanle à nos pieds.
» Pendant que le Moïse dont la baguette avait fait sortir l’eau du rocher venait nous demander les quelques groschen, prix fixé pour faire jouer la cascade, plusieurs touristes pauvres ou économes attendaient là depuis deux heures que le hasard amenât un curieux opulent qui leur donnât le spectacle gratis.
» Maintenant que vous connaissez ma cascade, vous comprendrez ma question : « Le soleil de Nice » est-il comme la cascade des bords de l’Elbe? » Alors, dites-moi à qui il faut s’adresser pour le faire jouer? Où demeure l’homme Employé au soleil?
Je cherchais une réponse très-piquante, et j’avais peu de chance de la trouver, dés l'instant que je la cherchais; le soleil, le vrai soleil vint me tirer d’embarras : il perça un nuage et
Versa des torrents de lumière Sur son obscur blasphémateur.
•—Ah! très-bien! me dit-il; c’est vous qui êtes l’homme.
Et, prenant sa bourse, il en tira quelques pièces dç monnaie qu’il in’otïrit gracieusement,
à PROPOS 08 FRAISES.
Quand on devrait m’appliquer ces deux vers que je fis autrefois pour un autre :
Il rassemble en lui seul Æneas et Virgile;
Poüto comme Homère, il est son propre Achille !
je veux raconter l’histoire de mes fraises.
Ce sujet bucolique doit se chanter en s'accompagnant de la flûte de paille d’avoine.
Gracili modulatus avend Carmen...
Comme en beaucoup d’autres choses, depuis les commencements de la civilisation, le progrès a toujours marché; mais les besoins marchent devant lui, et il ne peut que les suivre, comme Ascagne suilÉnéc, d’un pas inégal et restant un peu en arrière :
Non jiassib'is crquis.
A quelle epoque remontent les prodiges accomplis par la musique, et dont je retrouve quelques-uns dans une vieille chanson adressée autrefois à une bien charmante femme ; — cela se devait chanter sur un air arabe avec une voix splendide et sympathique au plus haut point :
Charmante Philomèle,
Tes chants gracieux Triomphent d’un rebelle,
• Aux récits des vieux.
Par ta voix, tu réveilles Ces douteuses merveilles Que toujours mes oreilles Croyaient contes bleus.
Arion qui se noie Chante un petit air; Un dauphin le charroie A sec sur la mer.
Quand les pierres dociles Au luth d’Amphion, S’amoncellent en villes, Belle fiction !
Orphée a charmé les âmes Des tigres surpris;
Hors les méchantes femmes,
L’art a tout soumis.
Ta voix, nid de fauvettes,
Dompte ét change en conquêtes Les plus méchantes bêtes,
Les plus fiers esprits.
Dans ce temps-là, la lyre d’Orphée et le luth d'Amphion étaient des écailles de tortue sur lesquelles étaient tendues quelques ficelles — tesludine cava ; — la llûte était en paille d’avoine ou en roseau — arundinc.
Mais ta voix est sévère,
Et, comme l’écho De la trompe guerrière,
Abat Jéricho,
Orgueilleuses bouffées Impossibles trophées,
Et beaux contes de fées Tout croule d’un mot.
Certes, ces trompettes- là étaient également des instruments primitifs. Ce n’était ni le cor perfectionné par mon vieil et spirituel ami Meifred — ni toute la bruyante famille de Sax.
Et, pour se rapprocher de nous, quand on attribuait aussi des prodiges à la voix humaine :
Lorsque ta voix égrène Ses perles, il faut Croire à cette marraine Du conteur Perrault.
Sa filleule en extases Jetait au lieu de phrases Des rubis, des topazes.
A cette époque, je ne sais si on avait déjà le clavecin aigre et sautillant; mais, à coup sûr, on n’avait jamais entendu parler ni de do de poitrine, ni de contre-ut ni de contre-fa et autres fadaises et contrefadaises.
Aujourd’hui, on a des instruments admirablement perfectionnés par Érard et par ceux qui l’ont suivii; on a des milliers d’immenses pianistes; — je ne parle pas des grands pianistes, je ne sais pas compter jusque-là.
Ces pianistes sont aussi agréables pour le moins à voir qu’à entendre, tant ils font rapidement courir leurs doigts; tant ils exécutent, avec ces dix doigts,
de grands écarts, de trémoussements, d’cnlrelaccments, etc.; tant ils prennent des airs inspirés, tendres ou terribles, suivant que le comporte le morceau d’un autre qu’ils jouent sur le piano.
Eh bien, ils ne tentent guère qu’un seul prodige, celui de persuader à quatre ou cinq cents personnes de venir les entendre ; et vous savez par quels moyens tristes, fatigants, en dehors de toute gamme, quelques-uns y réussissent, — et les autres n’y parviennent jamais.
Ne nous alarmons donc pas de l’instrument bucolique — de la flûte d’avoine — que j’ai donnée à la muse qui doit m’inspirer pour chanter l’épopée de mes fraises.
Chante, ô déesse, la colère du jardinier:
Mîjviv <xe£3î 8£a!
Je commence. Incipiam.
Il était une fois un jardinier qui par son art, divind P'jlladis arte , avait dans son jardin, à la fin de février, de magnifiques fraises mûres; — non pas de petites fraises sauvages, de ces fraises de bois perfectionnées qui fleurissent et fructifient une partie de l’année, —
mais de ces belles fraises pleines d’une eau fraîche et parfumée qu’inventa autrefois Gabriel Pelvilain, le jardinier de Meudon, et auxquelles il donna les noms de duchesse d Orléans et de comte de Paris ; des fraises énormes dont un avare pourrait offrir une tranche, de ces fraises qui ne donnent de fleurs et de fruits qu’au mois de juin.
A celte même époque se trouvait à Nice Sa Majesté l’impératrice douairière de toutes les Russics, qui a été, dit-on, extrêmement belle, et qui conserve sur son visage, avec les traces de cette beauté, une grande m ijesté unie à une extrême douceur qui la tempère d'une façon charmante...
Ah bien, voilà que j’oubiiais de dire pourquoi je me suis décidé à raconter celle histoire de mes fraises. Muse, rappelle-moi les causes; dis- moi quelle divinité blessée force un homme célèbre par son culte pour la paresse à entreprendre ce travail.
Musa, viihi causas memora; quo numine lœso
lnsiynem pietate virant lot attire labores
Imputent.
Cette divinité blessée qui m’oblige à écrire l’histoire de mes fraises, c'est tout simplement mon orgueil.
Et voici comment il se trouve blessé :
Les méchants, les ennemis, ont vraiment du bon. Ils ne sont pas appréciés à leur valeur, ils sont méconnus et incompris. Je me rends cette justice à moimôme que je leur ai toujours rendu justice à eux, que je n’ai jamais fait entendre contre eux de plaintes exagérées.
Outre que leurs hostilités et leurs ravages se bornenlà casser quelques vitres, puisqu’ils n’entrent pas dans la maison comme les amis, on leur doit presque toujours, dans notre métier, ce qu’on fait de mieux. Je doute fort que le café divin que Mahomet réserve aux croyants et à leurs houris m’inspire jamais d’aussi bonnes lignes qu’une diatribe injuste, une attaque imméritée des éternels ennemis de la raison et de la liberté; je ne nomme personne ici, parce que je ne dois pas oublier que je suis en pleine épopée, et qu’il est des noms antieuphoniques qui ne peuvent entrer dans le poërne épique.
Il me revenait de tous les côtés, de seconde, troisième ou quatrième... langue, des phrases comme celles-ci :
— Il paraît que M. Karr a gagné bien de l’argent avec ses fraises.
Les fraises étaient belles — mais on les faisait bien payer.
On venait m’avertir des propriétés à vendre ; on me soumettait des plans d’affaires destinés à tripler, à décupler mes capitaux.
Il y a quelques jours, une dame est entrée dans la boutique où se vendent les produits de ma ferme, et a demandé à la fille qui vend ces produits tout en filant:
— Est-il vrai qu’on ait vendu des fraises pour tant d’argent?
Voilà ce qui m’a induit en poëme épique; — c’est mon second : le premier était en vers latins, et il n’a jamais été que commencé; c’était Guillaume Tell qui m’avait fourni le sujet; — j’étais alors élève de troisième.
Revenons à nos fraises.
Les gens de la maison de l’impératrice se mirent en quête des moyens de ne pas la laisser mourir de faim; ce qui, probablement, leur est expressément défendu.
Ils s'adressèrent à ma ferme pour quelques produits qui ne se trouvaient que là : des choux de Bruxelles que j’ai importés ici, les fameuses fraises, et des œufs frais ; — ce dernier point était un hommage rendu à mes vertus.
En hiver, les œufs sont moins rares à Nice qu’à Pétersbourg, à Londres, à Vienne ou à Paris ; cependant ils le sont encore ; de plus, la population étrangère et malade rassemble sur un point donné beaucoup plus de mangeurs d’œufs frais que sur tout autre point topographiquement égal.
Donc, on conserve beaucoup d’œufs frais en été au moyen de procédés artificiels connus partout.
Plus les œufs frais sont rares, plus ils sont chers ; plus ils sont chers, plus il est intéressant de vendre pour frais des œufs qui ne le sont pas.
Or, parmi ces œufs conservés, qui ne sont jamais
aussi frais que ceux qui viennent d 'être pondus, il
s’en trouve qui ne le sont pas du tout, et quelquesuns qui sont si près d’être des poulets, qu’il serait plus logique de les faire rôtir que de les mettre dans l’eau bouillante.
Pour manger des œufs frais, il faut de la foi. J’avais l’honneur d’inspirer cette foi.
Je donnai l’ordre formel aux employés de la ferme de vendre à la maison de l’impératrice absolument comme aux bourgeois; ordre sévèrement surveillé et scrupuleusement exécuté.
Ici finit le premier chant du poëme; il renferme l’exposition. Ç’a été un peu long et un peu diffus; mais le poëme épique marche avec une longue robe traînante et d’un air majestueux; ça ne lui permet pas de courir. Je puis, d’ailleurs, m’appuyer de l’autorité d’un ancien : le poêle Anlymacthus Colophor.ien, ayant entrepris un poëme sur la guerre de Thèbes, mourut après avoir déjà fait vingt-quatre livres; on n’était pas encore devant la ville.
Il y a à Nice deux habitudes très-enracinées; l’une se comprend avec explication ; je ne suis pas bien sûr de comprendre l’autre : celle-ci consiste à en-
lourer les propriétés de murailles hautes et épaisses, avec une crête ornée de tessons de bouteille, de telle façon que l’on se promène dans la plupart des chemins comme dans un très-long puits. Entre deux gros piliers s'élèvent des portes faites des plus forts madriers et bardées de fer; seulement, on ne ferme ces portes ni jour ni nuit. Après de longues réllexions dans mes courses entre ces tristes murailles, j’ai fini par découvrir que, fermées sur le grand chemin et protégées comme des forteresses, un grand nombre des mêmes propriétés sont complètement ouvertes et nullement garanties par derrière et sur les côtés ; d’où j’ai dû conclure que ces murailles épaisses et ces portes formidables ne sont qu’un ornement et un luxe, nullement destinées à fermer la propriété, mais seulement à faire dire en passant: * Voilà de belles murailles ! » ou : * Ah ! les fameuses portes ! » Peut-être y a-t-il d'autres raisons de cet usage, mais voilà la seule que j’ai pu découvrir ou supposer jusqu’ici.
Le second usage, celui qui s’explique plus facilement, et qui tient au premier, est qu’on laisse les
DE LOIN ET DE PRÈS, étrangers pénétrer et se promener partout. L’explication, la voici : à deux ou trois exceptions prés tout au plus, personne n’habite et surtout ne cultive ses terres; elles sont confiées à moitié à des paysans; les maisons sont destinées à être louées aux étrangers; si par hasard les propriétaires les habitent pendant l’été, ils les quittent dès l’automne, pour les faire préparer et attendre « les familles, » expression consacrée.
De sorte qu’en visitant les propriétés, on ne s’immisce dans les habitudes privées de personne, on ne dérange personne, et l'on augmente les chances de louer les maisons ; ce qui explique surabondamment celte coutume hospitalière.
Mais c’est en même temps un très-grand inconvénient pour ceux qui n’ont rien à louer, qui veulent vivre retirés, libres et en famille.
Les étrangers, accoutumés à entrer partout, n’ont pas tous la discrétion de s’arrêter devant une demeure visiblement habitée, et, en se promenant chez soi, sans habit, la bêche ou la serpette à la main, on se trouve, au détour d’une allée, en face d’une tribu
en parure; quelques-uns entrent à cheval ou à âne; d’autres font des bouquets, etc.; il en est qui vous adressent des lieux communs, auxquels on n’a à répondre que des banalités.
Le chez soi — le at home — n'est nullement respecté, môme par certains Anglais qui y tiennent cependant chez eux et pour eux.
Depuis cinq ans, je cherche une formule pour me mettre à l’abri de ces invasions. J’avouerai à ma honte que je ne l’ai pas trouvée.
Un moment j’ai presque dit l 'eurêka d’Archimède.
J’ai fait graver sur une petite plaque de cuivre appliquée contre la porte ces mots : Monsieur Karr.
Il me semblait que cela voulait dire : « Ce n’est pas ici l’homme qui, par scs écrits et ses légumes, appartient au public; on trouve ses écrits chez les libraires, et ses légumes à sa boutique du jardin public.»
Ici demeure non pas Alphonse Karr, mais monsieur Karr, un bourgeois, un paysan si vous voulez; un homme qui travaille et qui, lorsqu’il ne travaille pas, sait très-bien ne rien faire: un homme qui a et
réclame le droit d'ôtre tranquille chez lui, et de n’y voir entrer que des amis et quelques connaissances; non qu’il soit insensible à certaines marques de sympathie qui incitent certaines personnes, certains amis inconnus à vouloir le connaître; mais alors il demande le droit commun d’être consulté et compté pour quelque chose en cela, et d’être protégé par les usages institués par la politesse et le savoir-vivre.
Évidemment, tout cela est parfaitement contenu dans ces deux mots : monsieur Karr.
Mais savez-vous ce qui est arrivé? C’est que cela n’a été compris que par les gens qui ont appris ou deviné la vraie civilité, par les gens bien élevés ou bien nés, par les gens discrets et bienveillants.
C’est-à-dire que je n’ai été protégé que contre ceux qui ne me faisaient courir aucun danger, et dont plusieurs m’eussent été agréables à voir; les autres n’en ont fait aucun cas.
Ajoutez que la porte de la ferme est très-éloignéc de la maison, et qu’il n’y a pas moyeh d’aller ouvrir celte porte à ceux qui sonneraient, attendu que, la moitié du temps, on n’entendrait pas, et que, pour
l’autre moitié, cela imposerait plusieurs kilomètres chaque jour aux gens qui seraient chargés de ce soin.
Chez soi! avoir un chez soi! avoir sur la surface de la terre un endroit quelconque, grand ou petit, où
l’on puisse s’enfermer; un endroit où l’on soit le
maître de soi-même, un endroit où l’on puisse venir se reposer des Iristesses, des déceptions, des mascarades du monde; un endroit fermé dont on ait la clef dans sa poche, où on puisse être seul avec ses souvenirs, ses espérances, ses rêveries et parfois un petit nombre d’amis; un endroit où, avec ceux qu’on aime, on soit à l’abri des regards malveillants ou curieux et des voix discordantes, dont on puisse faire, quand en veut, un paradis où l’on soit Adam avec toutes ses côtes ou avec une côte de moins, ou une île dont on soit le Robinson ; un endroit où, maître absolu, on puisse faire régner tout ce que l’on croit juste, bon, honnête, vrai et grand, où l’on puisse respirer quelques instants en dehors des lois, des trafics et des usages de la société,
O mon premier chez moi, si petit, si pauvre, si
vide de meubles, si plein de liberté et de bonheur,
comme je me le rappelle !
C’était tout en haut d’une maison.
Au dehors, c’est-à-dire dans le monde, j’étais professeur. Je vendais du latin et du grec; j’étais timide, j’étais embarrassé. Entrer, sortir, parler, me taire, tout m’était une difficulté et un combat.
J’étais gêné dans mon rôle de professeur; on m’imposait des airs, des allures, des habits, des phrases.
Mais, rentré chez moi, je redevenais poëtc, je redevenais amoureux, je redevenais libre. Je donnais l’essor à mes pensées captives tout le jour; j’étais seul avec quelques lettres et un portrait, et aussi avec les doux et poignants souvenirs et les riantes espérances. J’osais à peine dormir pendant ces heures ou j’étais moi-mëmc, dans la crainte d’en perdre quelques-unes, avant de recommencer le songe pénible de mes journées.
Je ressemblais au personnage appelé Lindor de ce conte de fées — le Prince Dauphin : — la nuit, il est un prince très-beau et très-élégant avec une plume blanche à sa toque, une tunique abricot et des bottes
DE LOIN ET DE PnÈS. 213
évasées; la nuit, il est l’amant d’une princesse plus belle que le jour. Mais, le jour, il faut qu’il reprenne la forme d’un serin de Canarie, un oiseau un peu bête qui chante en cage, qui chante en toute saison, sans amour, sans raison, qui chante les airs qu’on lui apprend au moyen d’une manivelle dans laquelle on moud des mélodies comme on moud du café. Lejoiir, les chats essayent de glisser leur patte armée à travers les barreaux de sa cage et lui arrachent au moins quelques plumes; on le prend sur le doigt, on l’appelle fifi mignon; on lui fait faire le mort dans le creux de la main ; on lui fait répéter les airs de la serinette; on le nourrit de mouron et de colifichet. Mais, la nuit, il reprend sa tunique abricot, sa toque et sa plume blanche; il mange des perdreaux truffés et boit du vin de Tokay avec la princesse, et il échange avec elle des paroles d'amour jusqu’à l’aube du jour suivant.
J’appuie un peu sur ce point du domicile pour faire comprendre ce qui va suivre, pour expliquer le sentiment sauvage qui me fait agir.
J’avais fait connaissance avec un Russe, mon voisin
provisoire ; il s’occupait de deux, choses qui m’intéressaient vivement : de recherches microscopiques sur les amours des fleurs et de procédés pour enseigner à lire et à compter aux petits enfants sans les ennuyer ni les faire pleurer.
Il m’avait dit deux fois en causant d’autres choses :
— Je pense que Sa Majesté l’impératrice viendra quelque jour voir voire jardin.
La première fois, je lui avais dit :
— A vous parler franchement, j’aimerais mieux qu’elle n’en fit rien; elle passe pour la meilleure, la plus bienfaisante, la plus douce princesse du monde ; si elle devait rester à Nice, et que je fusse appelé à l’honneur de la voir quelquefois, il est plus que probable que j’en serais fort heureux; mais, pour la voir une fois, chez moi, je n’en retirerais qu’un peu d’embarras sans compensation. Certes, si Sa Majesté me fait connaître son intention de me faire cet honneur, je la recevrai avec tous les respects qui lui sont dus; mais, je vous le répète, mon cher prince, je préfère qu’il en soit autrement.
La seconde fois, comme il me disait: « L’impératrice
est allée dans telle maison, elle a visité telle propriété, etc., » je crus comprendre une chose assez singulière pour nous autres, Français, et qui n’étonne en rien, à ce qu’il paraît, les Russes, accoutumés à accorder à leur empereur l’autorité absolue et bienveillante d’un père sur ses enfants : je crus comprendre que Sa Majesté entrait, dans le cours de ses promenades, à l’improviste dans les jardins et les propriétés qu’on lui désignait comme offrant quelque objet d’agrément ou de curiosité.
J’essayai de faire comprendre à mon voisin combien cela était éloigné de nos coutumes, et je lui expliquai qu’en France, un roi ou un prince français ne seraient jamais entrés chez le plus humble des paysans sans lui en faire demander la permission.
— J’espère, ajoutai-je en souriant, que Sa Majesté l’impératrice est trop bien élevée pour venir chez moi sans me faire avertir de l’honneur qu’elle veut me faire.
Puis je n’y songeai plus.
Un jour, j’étais à travailler dans mon jardin avec
mes paysans, lorsque l’un d’eux, qui était placé près
de la longue allée du milieu, me dit :
— Voilà qu’il entre beaucoup de monde.
— Décidément, dis-je, c’est insupportable ! il faut absolument que je trouve un moyen pour empêcher ces invasions.
Et je me retirai dans mon cabinet en songeant au moyen en question, que je cherche depuis cinq ans.
Il faisait un temps charmant, le plus beau soleil de printemps; j’avais bien le droit de maugréer contre les importuns qui m’enfermaient dans la maison.
Je pris un livre et j’allumai un cigare.
Pendant ce temps, voici ce qui se passait et ce que
je ne sus que plus tard :
Sous une tonnelle garnie de passiflores, étaient assises trois personnes : l’une ma parente, l’autre la comtesse de M***, son amie, la troisième le prince 0...ky, le voisin dont j’ai déjà parlé.
Tout à coup entre sous la tonnelle une vieille dame au visage noble, doux et mélancolique; ma parente se lève, fait deux pas au-devant d’elle, s’incline et attend; la dame la regarde ainsi que sa compagne,
passe devant elles sans parler ni saluer, traverse le berceau et sort par une autre issue.
Un homme jeur.e suivait la vieille dame; comme elle, il regarde et passe sans saluer. Deux dames suivaient, elles regardent, ne saluent pas et traversent; puis deux autres, puis quatre autres... et ainsi de suite — quinze ou seize personnes.
Dès le commencement de ce défilé, ma parente s’était assise auprès de son amie; toutes les deux se retournent vers le prince 0...ky pour lui demander s’il comprend. Elles le voient qui se lève, se met à la suite des autres, passe devant elles et sort de la tonnelle, suivi par le reste du cortège.
Ou peut deviner leur stupéfaction.
Le cortège était fermé par lin homme qui, lui, salue; une de ces dames ne peut s’empêcher de dire à l’autre :
— Ce dernier monsieur paraît fort bien élevé.
Une paysanne accourt sous la tonnelle et dit:
— Mesdames, c’est l’impératrice !
Ni l’une ni l’autre n’avaient jamais vn Sa Majesté; elles changent de surprise, et restent assez interdites.
Pendant ce temps, un de mes amis qui était dans le jardin accourt à mon cabinet avec le prince 0...ky.
— L’impératrice est dans le jardin ; descendez vite la recevoir.
— Sa Majesté, demandai-je au prince, a-t-elle au moins, delà porte, envoyé quelqu'un pour me prévenir?
— Non.
— Alors je ne suis pas prévenu, je ne suis pas chez moi, je suis sorti.
— Allons, mon cher voisin, ne plaisantons pas ; vite, descendez.
— Pas le moins du monde! Si Sa Majesté m’avait fait prévenir qu’elle désirait visiter mon jardin, je serais allé la recevoir à la porte de la ferme avec tous les respects qui lui sont dus comme femme et comme impératrice, quoique, nous autres Français,
nous soyons si polis et si respectueux envers les femmes, qu’il nous est difficile d’y ajouter quelque chose pour les impératrices.
— Mais enfin pourquoi ne voulez-vous pas descendre ? demande mon ami.
DE LOIN ET DE PRÉS. ' il9
— Parce que je ne donne à personne au monde le droit d’enlrer chez moi sans ma permission.
Le prince 0...ky insista. Mon ami lui dit :
— C’est inutile; maintenant, il ne descendra pas.
Et le prince 0...ky alla se remettre à son rang dans le cortège.
Si je raconte ici cette histoire, c’est qu’elle a déjà été racontée de diverses manières et appréciée en sens contraires; je dois, en ce cas, compte à mes amis connus et inconnus de la vérité et de mes raisons.
Certes, il n’y a eu de ma part ni rusticité trop grande ni outrecuidance ; j’ai eu occasion de voir plusieurs fois dans ma vie des têtes couronnées ; j’ai toujours été suffisamment respectueux; je l’aurais clé de môme si Sa Majesté m’avait fait prévenir de l’honneur qu’elle voulait faire à ma ferme, comme je l’ai été pour une personne de la famille de Sa Majesté qui me fit, à cette époque, le même honneur. D’ailleurs, je n’ai nullement manqué de respect à Sa Majesté; seulement, je n’ai pas voulu admettre en sortant de ma maison que l’on pût ainsi entrer chez moi sans mon autorisation.
Je n’ai ressenti ni gardé contre Sa Majesté aucun
sentiment contraire au respect que je lui dois.
Un général, je suis très-porté à aimer les rois et les princes, quand ils ne sont pas très-méchants; et l’impératrice est, dit-on, un ange de douceur et de bonté. En effet, ces pauvres princes sont si tristement entourés, on étend entre eux et la vérité un si inexorable cordon sanitaire de mensonges et de basses adulations, qu’il faut qu'ils soient admirablement nés pour conserver de l'intelligence et du cœur.
Si nous étions élevés et entourés comme eux, nous serions, pour la plupart, des monstres d’orgueil, de méchanceté et de stupidité.
Je passe ici les détails d’une conversation que j’eus le même jour avec mon voisin ; j’avais alors appris les détails étranges du passage sous le berceau.
L'impératrice avait voulu voir un jardin où il y a beaucoup de fleurs, comme elle en avait vu beaucoup d’autres où il n'y en a pas. Personne ne l’avait avertie; et, d’ailleurs, les personnes qui l’entourent étaient, il faut le dire, assaillies de demandes d'une faveur pareille. Un propriétaire de Nice demanda même
raison à un excellent jeune homme qui avait l’honneur d'être un peu de la maison de Sa Majesté, de ce que sa propriété n’avait pas été visitée.
Dans tout cela, il ne se passa rien que de simple; ce qui peut paraître singulier tient à des habitudes et à des mœurs différentes.
L’impératrice avait fait sa promenade et n’y pensait plus.
Mais, le soir, on en parla dans les salons de la résidence impériale; des salons, l’anecdote, fort arrangée ou dérangée, descendit à l’office, et, le lendemain matin, quand ma paysanne arriva comme de coutume, portant sur sa tête la corbeille qui contenait les œufs et les fraises, on lui dit:
— Nous n’avons plus besoin de tout cela ; les fraises sont trop chères. Sa Majesté n’est pas assez riche pour en manger.
La pauvre fille revint en pleurant.
Je la consolai et défendis de rien vendre à l’avenir aux gens de l’impératrice.
Le premier jour, tout alla bien; l’impératrice mangea des fraises comme de coutume; seulement,
elle en eut moins et elles étaient un peu moins belles. Ceci est une autre histoire :
Le matin, de très-bonne heure, une énorme femme était arrivée avec une lettre d’une personne de mes amies ; celte lettre me recommandait très-vivement • la brave femme, » à laquelle je pouvais rendre un immense service.
Ce service consistait en ceci :
Elle avait une fille qui était grosse et dont la grossesse était excessivement pénible. Cette fille avait toute sorte de caprices suivis de pleurs, de colères, de spasmes quand on ne pouvait les satisfaire; sa santé, déjà délicate, en était altérée.
Depuis quelques jours, une envie terrible, formidable, s’était emparée de son imagination.
Elle avait vu passer les fraises qu’on portait de chez moi à l’impératrice ; elle voulait des fraises.
— Elle en mourra, monsieur, me disait la brave femme; et, ne mourût-elle pas, son enfant en sera marqué ; car vous savez bien que, si une femme grosse a une envie sans qu’elle puisse être satisfaite, l’enfant porte sur son corps le portrait de l’objet inutilement
désiré : d'où tant de groseilles, de fraises, de café, de vin, etc.
— Ma bonne femme, lui dis-je, je crois volontiers aux envies; je crois aussi à la mauvaise humeur des femmes quand on ne peut pas les satisfaire; mais j’ai une grave objection contre le portrait qu’en portent les enfants. Les femmes ne désirent pas seulement du café, du vin, des fraises, des groseilles : il y en a qui désirent des chevaux gris pommelé, d’autres un châle de Cachemire bleu, d’autres une robe de velours vert, fantaisies plus coûteuses, plus difficiles à satisfaire que celles dont nous parlions tout à l’heure. Eh bien, jamais je n’ai vu de tache verte, bleue ou gris pommelé.
Je n’avais pas fini ma phrase, que je m’apercevais que, quand on donne des avis aux gens qui vous demandent un service, on doit payer ce droit d’avis que l’on prend, en rendant le service demandé.
D’ailb urs, la « brave femme » insista.
— Vous avez beau dire, monsieur; l’enfant de ma fille aura des fraises plein la figure. Donncz-m’en; je vous les payerai ce que vous voudrez.
Je la regardai; les fraises, trop chères pour l’impératrice, devaient être trop chères pour elle.
— Ma brave femme, repris-je, on va vous donner les fraises que vous demandez.
Elle me remercia, emporta les fraises et alla les vendre au maître d’hôtel de Sa Majesté, qui lui en demandait depuis quelques jours; elle était marchande revendeuse de fruits et de légumes; elle avait pensé que, puisque j’avais des fraises, d’autres devaient en avoir; elle en avait promis, et, n’en trouvant nulle part, avait été fort embarrassée quand on lui avait dit, la veille au soir :
— Demain matin, il faut des fraises à tout prix.
Elle n’avait pas de fille; mais elle avait elle-même
une très-forte envie de vendre des fraises très-cher. Donc, le premier jour, l’impératrice eut ses fraises.
Le second jour, dès l’aube, arrivait le maître d’hôlel; il regrettait amèrement un premier mouvement ; il avait eu tort, grand tort.
Il priait d’excuser. Les fraises n'étaient pas trop chères, au contraire ! il était prêt à les payer le double, le triple; mais il lui en fallait absolument.
— - Au déjeuner, dans une heure, l'impératrice demandera les fraises, et, quand l'impératrice demande quelque chose, il faut qu’elle l’ait.
On comprend avec quelle joie mes paysans furent inflexibles; d'ailleurs, mes ordres étaient formels; le maître d’hôtel s'en alla.
Au moment du déjeuner, paie, ému, il s’approche de Sa Majesté pour lui expliquer l’absence des fraises; il la voit avec un panier de fraises devant elle; elles élaient plus belles que jamais.
Voici ce qui était arrivé :
J’avais écrit au comte Weiloursky ce qui s’é!ail passé.
J’expliquais au comte l’impertinence des gens de Sa Majesté, arrivée précisément le lendemain du jour où, n'ayant pas été averti de l'intention de l'impératrice, je n’avais pas cru devoir me présenter devant elle, et je finissais à peu près ainsi :
« Mon cher comte, d'une part, il est impossible que je continue à permettre que l'on fournisse rien désormais aux gens de Sa Majesté; d’autre part, je serais désolé que l’impératrice fut privée de fraises.
» Le jardinier refuse formellement d’en vendre; mais M. Karr vous prie de lui obtenir la gracieuse permission d’en offrir tous les matins à Sa Majesté, pendant le temps de son séjour à Nice.
» Je vous serre cordialement la main et je suis, avec une haute considération, votre serviteur,
» P. -S. Dans le jardin d’un poëte, il ne pousse pas que des légumes; voici quatre vers qui ont fleuri sous les pieds de l’impératrice pendant sa promenade dans mon jardin, où j’aurais été très-lionoré de la recevoir si j’avais été averti de sa visite :
Nice, de son climat peut-être un peu trop flère,
Idolàire, au soleil rend un culte fervent;
Aujourd’hui, convertie, elle adore le vent
Qui, sur ses bords fleuris vous retient prisonnière. »
Le comte Weiloursky me répondit une heure après :
c Je suis presque enchanté de ce qui arrive, à cause de l’autographe que cela m’a procuré d’un homme, etc., etc
» Je ne puis vous dire qu’en mauvais français que vos vers ont été trouvés, etc..., et que Sa Majesté accepte vos fraises et vous en remercie.
» Je saisis avec empressement, etc.
» WlilLOUnSKY »
De ce jour, jusqu’au moment du départ de l’impôtrice, je lui fis remettre tous les malins un petit panier de fraises; le jour du départ, j’en envoyai deux paniers, pour qu’elle pût en emporter un sur le navire.
Voilà l’histoire de mes fraises dans toute sa simplicité.