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ARLEQUIN ET SA FLÛTE

Je me trompe fort, ou j'ai déjà raconté quelque part un vieil opéra où, quand Arlequin joue du flageolet, tout le monde est obligé de danser, fût-ce au

milieu de la situation la plus tragique ou la plus solennelle.

La France tient en Europe le rôle d’Arlequin : quand elle joue du flageolet ou sonne du clairon, tout le monde danse ou se bat, selon l'air qu’elle joue et la mesure qu’elle adopte. Les trompettes françaises ont fait tressaillir partout l’esprit guerrier dans la moelle des os, et surtout ont fort troublé les cervelles des hommes d’État, des directeurs de peuples, etc.

La musique française s’est fait entendre; — en place pour la contredanse.

La paix est faite; — la farouche Bellone, qui vient d’être licenciée, au lieu de retourner aux enfers, semble chercher un asile et un refuge dans quelque cœur ou cerveau de roi et de prince aventureux.

Le pape demande l’appui de tous les gouvernements de l’Europe pour défendre ce qu’il appelle sa puissance temporelle , et ce que j’appellerai plus justement un couteau qu’il a dans les mains et qu’il ne tient pas toujours par le manche; — la Prusse, saisie de vertige, continue à armer; — l’Angleterre paraît surtout animée d’une sorte de foiie aventureuse; —

les journaux, les hommes d’État liennent des discours provoquants qui commencent à irriter la fibre française.

On commence à chanter un peu et à applaudir frénétiquement l’air de Charles VI :

Guerre aux tyrans! jamais en France,

Jamais l'Anglais ne régnera !

Cet air, ces paroles qui rappellent l’époque la plus désastreuse pour la France, des siècles de guerre qui lient et mêlent son histoire à celle de l’Angleterre, exaspèrent singulièrement les esprits.

On ne m’accusera pas d'être partisan de la guerre; personne plus que moi n’a cherché, trouvé, réuni d’arguments nombreux, irréfutables pour prouver non-seulement la barbarie et la férocité, mais encore la profonde bêtise des moissonneurs de palmes, des cueilleurs de lauriers, etc., et de ceux qui les aident et les laissent faire.

Il faut cependant montrer la vérité aux Anglais.

Je le disais tout à l’heure, l’histoire de France et l’histoire d’Angleterre sont, dans les livres, liées et

confondues par des siècles de guerre ; il semble qu’entre ces deux peuples il n’y ait jamais eu que des trêves: ce sont deux barils de poudre, auprès desquels il doit être défendu non-seulement de fumer, mais môme de passer avec des souliers ferrés qui peuvent faire jaillir une étincelle du pavé.

Certes, la philosophie, qui a singulièrement abaissé les frontières et les murs d’octroi, depuis les murailles de porcelaine delà Chine, — cette antique tasse à thé, — j usqu’aux haies vives de poitrines humaines et de bras armés; la philosophie, qui n’a fait que ramener les cœurs et les esprits d’élite à l’état que je veux, sans en être sûr, croire l’état normal, naturel, primitif de l’espèce humaine, la fraternité univer selle sans ses délimitations de pays et de peupla, l’esprit philosophique parait avoir diminué cette habitude d’antagonisme, surtout chez les hommes qui tiennent le premier rang par l’intelligence dans les deux pays. Or, comme ces hommes sont les conducteurs et les maîtres des esprits, ils doivent finir par apprivoiser respectivement les plus sauvages de leurs compatriotes.

Mais il est dangereux, il est imprudent, — demandez-le à Carter, à Yan Amburgh, à Charles, — de jeter un morceau de viande entre deux lions qui ne sont pas encore tout à fait domptés et apprivoisés.

On paraît en être arrivé, grâce au développement de cet esprit philosophique et tolérant, à ne plus voir chez les deux peuples, de leur ancienne haine, qu’un levain affaibli qui ne produirait plus qu’une féconde émulation dans les sciences, dans les arts, dans l’industrie. Cependant, je le répète, celte guérison et les soins qu’elle demande ont besoin de beaucoup de prudence et de ménagement. Sous le règne pacifique et fertile de Louis-Philippe, la guerre faillit s’allumer deux ou trois fois d’elle-même, et bien malgré lui, comme le frottement embrase quelquefois des forêts. Je me rappelle une chanson qui courut; quelqu’un que je ne nommerai pas l'avait faite sur l’air alors populaire que venait de composer Monpou, pour le Gastibelza de Victor Hugo. — Cette chanson parut alors exprimer nettement la situation; je ne m’en rappelle qu’un couplet.

C’était M. Guizot qui parlait :

Victoria, Philippe, mes chers maîtres,

Grâce à mes soins.

Vous tous donnez la main ; vos peuples traîtres Montrent les poings.

Rois alliés de deux peuples en guerre,

Que ferez-vous?

Et le roi disait :

Le vent qui vient des côtes d’Angleterre Nous rendra fous!

L’instinct des deux peuples est hostile; c'est à ceux qui ont charge d’âmes, à ceux qui sont doués des bénédictions du bon sens et de l’intelligence, à les contenir dans les limites pacifiques et à les accoutumer tout doucement à ne plus être ennemis.

Il y a une quinzaine d'années, lors des commencements des régates du Havre, — institution utile, trèsjustement imitée depuis partout, — des marins anglais très-exercés vinrent, trois années de suite, disputer et emporter le prix de la joule à l’aviron.

Nos marins, qui ne s’occupaient des régates que huit jours à l’avance, qui n’étaient pas suffisamment

entraînés, qui formaient leurs équipages un peu au

hasard, se fâchèrent pourtant d’être battus.

Les pilotes se cotisèrent et firent construire un grand canot ep bois de cèdre, auquel ils me firent l’insigne honneur de donner mon nom; puis ils composèrent un équipage et s’exercèrent consciencieusement, en attendant les Anglais.

J’ai vu des émeutes et des révolutions ; j’ai entendu crier : « Vice ceci! » et * A bas cela ! » par des peuples entiers; j’ai vu de sanglantes batailles.

Eh bien, jamais je n’ai entendu une clameur semblable à celle qui remplit l’air et monta au ciel ce jour-là. Au moment où le canot français, commandé par Mazerat, ayant doublé les bouées et achevé son parcours, dans un profond et haletant silence des marins et des populations accourues de toutes parts, glissa le premier devant le signal, laissant en arrière de deux longueurs le canot anglais, commandé par Butler, — un formidable hourra , parti des cœurs normand- , lit trembler les estrades et agita les feuilles des arbres.

Butler et son équipage se jetèrent à la côte et abap-.

DE LCiN ET DE PRÈS. 2C3

donnèrent le bateau et les avirons, — pour ne pas avoir à repasser devant l’assemblée.

Le vieux levain de haine nationale subsiste encore; 1 a guerre contre l’Angleterre, que moi, comme beaucoup d’autres, je considérerais comme malheureuse, triste, rétrograde, est la seule guerre que le gouvernement français puisse faire quand il voudra, sans donner de raisons, sans qu’on lui en demande, et sans qu’on pense à lui chicaner ni l’argent ni le sang.

11 est donc impatientant de voir des gens là-bas faire ce que je disais tout à l’heure qui devrait être défendu — se promener près de la sainte-barbe en fumant et avec des gros souliers lourds et ferrés.

Les hommes intelligents, les amis de la raison, de l’humanité et du progrès doivent donc, dans les deux pays, ne rien négliger pour guérir leurs compatriotes de celte vieille haine qui mourra, peut-être, quand il y aura une centaine d’années qu’aucun brouillon, qu'aucun havard n’aura réussi à en renouveler le vaccin.

DE LOIN ET DE PllÈS.

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