‹ De Loin et de prèsChapitre 8 sur 39 · VANITÉ · texte numérisé non relu

VANITÉ

Un moribond demanda un prêtre.

— Mon père, lui dit-il, quand on doit se mettre en route pour le grand voyage, le mieux est, je pense, de ne pas partir trop chargé; je voudrais que vous pussiez me débarrasser d’une partie de mon bagage qui m’inquiète; j'ai fait des livres, mon père; ne reculez pas d’horreur à ce mot...

— Je ne recule pas, mon fils, je me mouche.

— Ces livres, mon père, ont, je le crains, cause bien du mal; pourrez-vous me donner l’absolution du crime que j’ai fait en les écrivant? D’abord, quelles sont les peines qu’encourent, dans l’autre vie, les auteurs de mauvais livres?

— Je n’en sais pas si long, mon fils ; mais j’ai lu dans un casuisle que la peiire ne dure que pendant le temps que le livre continue à faire du mal : — quand

il s'arrête clans sa marche, quand son poison est affaibli, quand la curiosité est amortie, quand enfin on ne le lit plus... En outre, elle doit être proporlionnée au mal produit, au triste succès qu’aura eu l’ouvrage condamnable, h sa propagation.

— Oh! mon père, alors je sais bien coupable; mes livres ont eu un immense succès, et ils ne le devaient pas à une mode, à un engouement éphémère ; on disait que le style et la forme l’emportaient encore sur le fond.

— C’est égal, mon fils, ne désespérez pas, (out cela n’a qu’un temps; le vent de l’oubli fait tomber ces feuilles, comme le vent du nord les feuilles des arbres.

— Vous ne savez pas, mon père, que le style rend les livres immortels, et je crains bien que le châtiment ne le soit aussi.

— Voyons, mon fils, dites-moi les titres de ce ; affreux ouvrages.

— Mon père, il y a un drame appelé et un roman intitulé ***.

— Réjouissez -vous, mon fils, je n’en ai jamais en-

tendu palier; l’œuvre coupable n’est pas aussi répandue que vous l’aviez craint.

— Oh ! si, mon père, il y a eu trois éditions.

— C’est plus grave... Mais alors le nom d‘un si grand pécheur a déjà dû me faire frémir.

— Mon nom n’est que trop connu, mon père.

— Avouez-le-moi ; la honle que vous cil éprouverez sera un commencement d’expiation.

— Je Pose à peine.

— Du courage, mon fils.

— Mon père, vous ne serez pas effrayé de celle triste célébrité?...

— Mon fils, le repentir efface tout.

— Eh bien, je m’appelle... Vous n’allez pas fuir mon lit et m’abandonner?

— J’en suis incapable, et ce serait manquer à un de mes devoirs les plus sacrés.

— Eh bien, je m’appelle... Moi, qui ai été si fier de la renommée attachée à ce nom... aujourd’hui, j’ose à peine le prononcer.

— 11 le faut, mon fils.

— Eh bien je m’appelle ***.

— C’est la première fois que ce nom frappe mon oreille.

— Quoi ! vous n’avez jamais entendu parler de M‘“, l’auteur de... et de...?

— Jamais, mon fils.

— Vous vivez donc dans un désert?

— Non, mon fils, et, de plus, j’ai souvent à m’accuser d’un peu trop de curiosité et môme d’intérôt à l’égard de la littérature mondaine.' Rassurez-vous donc, mon cher fils; vous vous étiez exagéré le mal; votre nom et yos livres sont à peu près innocents...

— Quoi ! après trois éditions, et les éloges qu’on en a fait dans les journaux? Ouvrez le tiroir, mon père, et vous verrez... J’ai gardé tous les articles.

— Peu importe, mon fils, vous pouvez vous en fier à moi ; vous êtes assez heureux pour que votre nom cl vos ouvrages n’aient fait que peu ou point de mal et soient restés dans le néant.

— Ah çà ! mon père, ôtes-vous venu ici pour me dire des choses désagréables?

— Moi, mon fils? Dieu m’en garde! je suis venu

pour soulager la conscience d’un pécheur et l’empêcher de douter de la miséricorde divine.

— El vous prétendez qûe je n’ai ni réputation ni talent?

— Je ne dis pas cela, mon fils.

— A vous entendre, ce serait une mauvaise pièce que..., qui a eu trente -huit représentations, après trois desquelles on a demandé l’auteur.

— C’est possible...

— C’est sans doute aussi, selon vous, un livre médiocre que..., qui a eu trois éditions, et pour lequel on a mis, sur les murs de Paris, des affiches de six pieds de haut.

— Je ne dis pas le contraire.

— C’est-à-dire que, suivant vous, mes ouvrages sont restés chez le libraire ou sur le parapet des quais.

— Calmez-vous !

— - Qu’ils n’ont servi qu’à envelopper les denrées de l’épicier.

— Soyez donc raisonnable.

— C’est vous qui êtes un ignorant et un illettré. — Pierre, Marie, arrivez vite et renvoyez monsieur.

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