PIERRE, PAUL ET JEAN
Il est une vieille plaisanterie un peu trop commode pour les coquins et pour les esprits systématiques; un peu trop dangereuse pour les naïfs et les esprits malléables.
Cette plaisanterie consiste à dire qu’il y a deux vérités, deux bons sens, deux morales; que la vérité, le bon sens et la morale qui s’appliquent aux petites choses et aux affaires privées, ne doivent pas être les mêmes pour les grosses choses et les affaires publiques.
Que ce qui serait pour un particulier une sotte manœuvre qui l’enverrait en deux ans à la prison pour dettes de Clichy, ou un acte déloyal qui lui attirerait le mépris public, ou un fait frauduleux qui le conduirait inévitablement à Mazas, à la Roquette, ou
à Poissy, devient, quand il s’agit d'un homme public, d’un marchand, d’un homme politique, d’un économiste, d’un gouvernement ou d’une nation, quelque chose de très-ingénieux, de très-habile, de très-honnête.
Ainsi, pour aller du petit, non pas au grand, mais au gros et à l’énorme :
Le bourgeois qui donne de fausse monnaie à l’épicier qui lui donne de faux café, ira aux galères et sera déshonoré avec sa famille; tandis que celui-ci en sera quitte, et encore grâce à l’accroissement de sévérité que beaucoup attribuent à mon opiniâtreté, pour un peu de prison, quelque peu d’amende, et, dans les cas très-graves, une affiche sur la boutique, — laquelle durera ce que durent les affiches, surtout les affiches que quelqu’un est intéressé à arracher.
Pour le déshonneur, on n’en parle pas; on n’y est exposé que si on ne vend pas assez de ce faux café pour devenir riche.
Un particulier ne peut donner à tort sa parole d’honneur; un homme politique fait de faux serments tant qu’il en a besoin ; un gouvernement, une
f2 DE LOIN ET DE PRÈS.
nnlion rompent tous les engagements, et cela s'appelle
de l'habileté.
J’en arrive à la prétendue protection dont, assuret-on, les corps constitués de l’État vont s’occuper celte année.
Je commence par établir que le bon sens et la morale sont pour moi des règles qui peuvent servir pour mesurer tout; que l’on peut mesurer un cèdre aussi bien qu’un rosier, le monde aussi bien que ma chambre, avec un mètre; que, lorsque deux triangles ont deux angles égaux, qu’ils soient petits à ne les voir qu’avec une loupe, ou qu’ils s’étendent entre le soleil, la grande Ourse et Orion, ces deux triangles n’en sont pas moins également équiangles, ou isocèles ou rectangles, ou scalèncs.
Le décilitre qui remplit un dé peut remplir la mer, à la condition d’être répété un suffisant nombre de fois
Le kilogramme, avec ses fractions et ses multiples, peut peser la lune aussi bien qu’un grain d'orge.
En un mot. il s’agit d’appliquer à la vérité comme à la morale l’unilé des mesures, une sorte de système
décimal métaphysique dont on se trouverait au moins aussi bien que de l’autre. 11 s’agit de donner à chaque chose son vrai nom, et de lui imposer sa véiitable étiquette.
Ceci posé, tout espoir étant ôté à de prétendus économistes de nous tromper avec des synonymes, nous entrons en matière.
Nous allons donc examiner la valeur économique du système appelé protecteur, en le transportant dans les conditions de la vie ordinaire.
Trois frères se sont partagé l’héritage de leur père.
Pierre a pour sa part la colline qui sépare deux vallons.
Paul a, derrière la colline, une terré forte et d’un brun rougeâtre, exposée au nord.
A Jean sont échus quatre ou cinq hectares d’un sol léger, sablonneux, altéré, qui s’étend au midi jusqu’à la colline de Pierre.
Ils ont, pendant quelque temps, conservé leurs propriétés comme ils les ont trouvées, c’esl-à-dhe telles que l’expérience de leur père ajoutée à celle de leur grand-père les avaient distribuées.
Au nord , c’est-à-dire chez Paul , étaient les poiriers, les pommiers, les pruniers, les groseilliers, quelques pièces de luzerne, de prés naturels, des betteraves, du blé. Paul nourrissait trois vaches et un cheval.
Pierre avait, sur la colline, de la vigne; en herbage, un peu de fetuque ovine de quoi contenter une douzaine de chèvres et quelques brebis.
Dans le terrain sablonneux exposé au midi, il y avait quelques serres, quelques châssis, des cloches. Jean y faisait des primeurs, y cultivait quelques pêchers, abricotiers et cerisiers en espalier, et des fleurs, et y élevait de la volaille.
Jean ajouta des fraises, après qu’il eut fait creuser un puits au pied de la côte.
Paul vendait du blé, du cidre et certains légumes à ses deux frères, qui, en échange, lui livraient leurs produits; tout allait le mieux du monde; les échanges faits, on portait le reste au marché.
Mais Paul épousa une femme âpre au gain, qui, un matin, dit à son mari :
— Ah çà ! tu viens de donner des betteraves et du
cidre à Jean et à Pierre contre du vin et des pommes de terre. Il aurait bien mieux valu porter nos betteraves et notre cidre ail marché; pourquoi ne cultiverais-tu pas toi-méme de la vigne et des pommes de terre ?
— C’est juste, dit Paul.
Il planta de la vigne et des pommes de terre.
L’année d’après, il refusa de prendre à ses frères, et il ne voulut livrer ses betteraves et son cidre que contre de l’argent, et cela au prix du marché.
On discuta, on se querella. Pierre renonça de son côté à l’échange et planta des pommiers et des betteraves chez lui ; il acheta une vache et sema de l’herbe.
Jean continua ses cultures ordinaires, si ce n’est qu’il acheta une vache dont le fumier lui permit d’appesantir un peu quelques ares de son sol siliceux, et, là, il sema des betteraves.
La femme de Paul rencontra, un jour, au marché, la femme de Jean, qui portait, au mois de mars, de beaux bouquets de violettes et de jonquilles et des petits pois.
Les femmes se plaignirent, — celle de Paul aussi fort que les autres, quoique ce fût elle qui eût poussé son mari dans les cultures révolutionnaires et anarchiques.
Mais les maris dirent :
— Laissez faire et ayez patience.
Jean disait :
— J’espère que nous serons récompensés.
Paul :
— J’aurai des primeurs comme Jean, qui les vend si cher, et du vin comme Pierre, qui en lire un si bon parti.
Et Pierre:
— Nous aurons du l it, et du beurre, et du fromage, et du cidre aussi bien que Paul.
La seconde année, les pommiers commencèrent à donner sur la colline quelques petits fruits; les vignes dans la terre forte, au nord, produisirent beaucoup de pampres et quelques raisins sans goût; les serres et les bâches de Paul produisirent tard quelques légumes sans saveur, lorsqu’il y avait déjà un mois que Jean en portait au marché. Pour celui-ci, ses fraisas
donnèrent une abondante et fructueuse récolte, et ses betteraves ne produisirent que de chétives racines.
Trois années se passèrent.
Paul n’avait réussi à rien : il avait, pour planter de la vigne, des pommes de terre et des fraises, défoncé sa luzerne et une partie de son pré, et diminué ses cultures de betteraves ; il fallut vendre deux des vaches, qu’on ne pouvait plus nourrir; il récoltait des pommes de terre aqueuses, malades surtout par les mauvaises conditions du terrain, et aussi parce qu’elles étaient tardives, tandis que Jean, les plantant de bonne heure, évitait en grande partie la maladie.
Le soleil n’échauffant pas les serres, il fallut les chauffer artificiellement, installer des appareils, etc., et emprunter encore de l’argent.
Les trois ménages donc vivaient dans les privations, mais étaient soutenus par l’espérance.
Un soir, Jean et Pierre devisaient ensemble. Paul était devenu chagrin, envieux, hargneux, et ne voulait plus voir scs frères.
— ■ Je suis triste, dit Pierre, de voir ma femme
n’ètre plus brave el bien attifée comme autrefois, et mes enfants manger, le matin, du pain sec.
— Je suis triste aussi, dit Jean, parce que j’ai le môme spectacle sous les yeux. Mais j’ai la conscience que cela ne durera pas, et que le présent et l’avenir de ma famille y auront gagné.
— Encore un an de patience et Mous verrons où nous en sommes.
— Que dit Paul?
— Paul est sombre et triste; quand on lui parle de ses affaires, il dit qu’il a ses idées et son système.
L’année s’écoule.
Jean invite ses frères à dîner, en pique-nique, que chacun apporte de ses produits.
Pierre apporte trois bouteilles de son vin le meilleur et un quartier d’agneau.
Paul, également, quelques bouteilles de son cru.
Jean s’est chargé du reste.
On s’embrasse; les femmes ne sont guère parées, tout le monde a souffert depuis quatre ans; — mais la bonne chère et le vin de Pierre ont bien vile ramené la cordialité et l’expansion. Puis on cause.
JEAN
Mes chers frères, dans l’intérêt surtout de nos enfan!s, et aussi parce qu’il faut laisser, sur la terre que l’on a reçue en héritage, des traces honorables de son passage et de sa vte, nous avons fait une épreuve qui nous a, pendant ces quatre dernières années, condamnés aux privations et à un rude travail. Je considère l’épreuve comme terminée.