A HOMÈRE LES PDOCÉENS RECONNAISSANTS
Un beau platane couvre de son ombre ce modeste monument, muni de robinets qui versent une onde pure dans un lavoir très-fréquenté par les Nausicaas du voisinage. Ce ne sont point des princesses, à coup sûr, et il est peu probante
qtf aucune d'elles sache le grec, mais elles s'expriment en provençal avec une volubilité et une verve capables de faire reculer plus d'un Ulysse.
La fontaine dePvjet. — Le grand artiste avait été, paraît-il, assez mal récompensé des travaux qu'il avait exécutés dans sa ville natales Pour le dédommager, la municipalité lui fit don, dans la rue de Rome, d'un terrain où il bâtit une maison. Plus tard, en face de cette maison, on érigea, au-dessus d'une fontaine, le buste du sculpteur marseillais. La maison existe encore; elle est d'un excellent style, ferme et élégante dans son extrême simplicité. Il est regrettable que le rez-deehaussée soit défiguré par la devanture d'une pharmacie.
Oulre les promenades dont nous avons parlé, Marseille compte un grand nombre de boulevards, presque tous plantés de beaux arbres , et un jardin botanique , sur le penchant du coteau de Notre-Dame de la Garde. Ce jardin n'est pas digne d'une grande ville comme Marseille, mais il est dans une admirable situation.
Du jardin botanique, on voit la mer, mais pas assez poulies Marseillais, qui sont forcés de sortir de la ville pour jouir de l'admirable spectacle que la Méditerranée présente suites côtes de Provence.
On peut dire que la promenade du Prado a été tracée dans le but de satisfaire ce désir si légitime d'une population d'armateurs et de matelots. Cette longue avenue prolonge d'aijsord directement la grande artère qui commence à la rue d'Aix et continue par la rue de Rome ; puis, parvenue assez loin, elle fait un coude dans la direction du midi et atteint la mer.
La ligne qu'elle parcourt, plantée d'arbres dans toute sa longueur, est bordée d'un côté de bastides et d'habitations somptueuses étagées sur des collines au milieu de bosquets de pins d'Italie; de l'autre, des prairies qu'arrosent l'Huveaume déroulent leurs tapis verts derrière des villas et des
maisons de campagne entourées de jardins pleins de fraîcheur et d'ombre. Au sommet de l'angle formé par le Prado se trouvent un hippodrome et le Château des Fleurs , qui sera un jour un superbe jardin , lorsque les arbres auront grandi.
A l'extrémité de Vallée du Prado, on aperçoit une des plus jolies anses que la Méditerranée forme sur le rivage. Un peu plus loin, des maisonnettes de bois, qu'on roule sur la grève, peuvent conduire au sein des flots les baigneurs qui ne veulent ou ne peuvent pas se livrer aux plaisirs de la nalation.
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Nolre-Dnme de la Garde, à Marseille.
Forts. — Le plus ancien fort de Marseille est Notre-Dame de la Garde. Il remonte à François P r ; ce prince fit entourer de murailles une chapelle qui devait déjà son nom à une tour construite au x e siècle pour servir de vedette.
C'est un assemblage de bâtiments assez informes, mais qui se groupent d'une façon très-pittoresque. Depuis long-
temps déjà le fort ne sert plus à la défense de la ville, témoin ces vers si connus de La Chapelle et de Bachaumont :
C'est Notre-Dame de la Garde , Gouvernement commode et beau f A qui suffit pour toute garde Un suisse avec la hallebarde Peint sur la porte du château.
La chapelle, bâtie en 1214 , n'offre rien de curieux. Elle est en très-grande vénération parmi les Marseillais , comme le prouve le grand nombre d'ex-voto qui tapissent ses murs. C'est èn quelque sorte un lieu de pèlerinage pendant la Pentecôte; et tous les ans, à la Fête-Dieu, on promène processionnellemcnt la statue de la Vierge dans les rues de la ville.
Du haut de la terrasse du fort, située à 1G(> mètres audessus du niveau de la mer, on jouit d'une vue splendide de Marseille et de ses environs.
Fnrfs Saint-Jean et Saint-Nicolas. — Ils défendent l'entrée du port; leur masse imposante et la belle couleur dorée de leurs solides murailles sont d'un bel effet. La tour carrée et celle du phare du fort Saint-Jean sont d'une date fort ancienne. L'église , la. maison du commandant et les logements qui en dépendent appartenaient jadis à la commanderie de Malte. Les fortifications actuelles sont dues h Louis XIV, qui les fit commencer en 1603.
Le fort Saint-Nicolas tire son nom d'une chapelle élevée en 1500, sous l'invocation de Notre-Dame de Bon-Port ou de Saint - Nicolas , au même endroit où se trouve maintenant la chapelle du fort. La tour carrée qui défend l'entrée du port date de 1383.
Le rocher aride et poli au pied duquel est bâti le fort Saint-Nicolas porte, éparses à son sommet et sur ses pentes rapides , des guinguettes et des restaurants très-fréquentés les dimanches et les jours de fêtes. En avant d'un groupe
de maisons situées au bord du rocher d'une façon fort pittoresque , se trouve une bâtisse dont les murailles d'un jaune criard se voient depuis les quais du port. C'est de tous les restaurants de Marseille le plus célèbre par ses bouille-àbaisses , un mets exquis pour ceux qui peuvent supporter le safran et qui ne redoutent pas une sauce épicée de façon à incendier les palais les plus robustes. D'ailleurs on ne mange pas que des bouille-à-baisses a la Réserve; la cuisine y est délicate , si les prix ne sont pas modérés.
Le çhâte&a d'If.
Les îles du château d'If, de Pomègue et de Ratonneau , qui occupent le centre de la rade, peuvent aussi concourir a sa défense.
François I er fit construire, de i 596 à i 597, les fortifications du château d'If, qui ceignent tout le contour de l'île. Elle appartint pendant quelque temps au duc de Toscane , ainsi que l'île de Pomègue ; mais elles furent rendues à la France en 1398, par le traité de Vervins. Les fortifications du château d'If consistent en un donjon carré flanqué de quatre
tours. Le périmètre déchiqueté de l'île est défendu en outre par une série d'angles qui suivent les anfractuosités de ce rocher, ainsi nommé des ifs qui poussaient autrefois sur ce plateau.
Avant la Révolution, ce fort fut successivement une redoutable prison d'État, puis une maison de correction paternelle oh le marquis de Mirabeau, l'ami des hommes , fit renfermer son redoutable fils.
Ces vers plus baroques que spirituels de Le franc de Pompignan constatent la destination du château d'If sous l'ancien régime :
C'est un lieu peu récréatif Défendu par le fer oisif De plus d'un soldat maladif, Qui de guerrier jadis actif Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif, Par bon ordre, on retient captif.
Dans l'enceinte d'un mur massif, Esprit libertin , cœur rétif, Au salutaire correctif D'un parent peu persuasif.
Au milieu de la petite île de Ratonneau s'élève une tour pompeusement décorée du nom de donjon, à laquelle s'appuient quelques maisons d'habitation flanquées d'un mur d'enceinte. Pendant le mois de juin de l'année 1765, un soldat, nommé Francœur , fut placé en sentinelle à la porte du fort dont la petite garnison était sortie pour aller aux provisions. A son retour , elle trouva le pont-levis baissé , les canons chargés et Francœur , tenant à la main une mèche allumée, se déclarant roi de l'île et faisant sommation à ses eamarades de se retirer. Le pauvre diable était devenu fou.
Les soldats prirent le large et retournèrent à Marseille.
Fràncœur, resté maître absolu de File, s'arrogea droit dç yi# et de mort sur ses sujets. Il le pouvait sans trop de scrupule, car la population de ses États ne se composait que d'un troupeau de chèvres. Mais il lui fallait trouver du pain et du vin>; il s'en procura en rançonnant les bâtiments qui passaient à la portée de ses canons. 0 \
Vainement on essaya de le soumettre par la force. canots armés qu'on dépêcha vers le fort furent forcés de s'çrç retourner devant les boulets lancés par la garnison. On fit mie.ux ; pendant quelque temps on cessa d'inquiéter le roi de Ratonneau , qui de son côté se relâcha de sa surveillance. Une belle nuit , une compagnie envoyée de Pomègue parvint à débarquer sans bruit, et le surprit faisant sa ronde sur 6es remparts , une lanterne à la main. Vl t
Il montra beaucoup de grandeur d'âme. Quand il se vit entouré : « Braves gens, s'écria-t-il , le roi de France e$t plus puissant que moi, il a de bonnes troupes, je me rends, mais avec les honneurs de la guerre; je demande seulement mon havre-sac et ma pipe. >»
Le lendemain on conduisait ce pauvre roi déchu à l'hôpital des fous de Marseille. Son vainqueur lui allouait une liste civile de 220 livres. Plus tard il fut envoyé aux Inva-
lides.
Les îles de Ratonneau et de Pomègue sont réunies par une chaussée qui forme avec elles le port de la Quarantaine
Établissements publics et particuliers , scientifiques , lit té? raires, d'éducation et de charité, cercles, etc. — Marseille en compte un grand nombre. Elle possède une académie, qui, existait du temps de Voltaire. On sait la malicieuse appréi dation que fit le philosophe de Ferney des travaux de ce docte corps.
A l'extrémité de X avenue Bayle , se trouve le magnifique} hospice des aliénés. L 'Hôtel-Dieu est placé à côté de l'église, des Accoules ; c'est un établissement considérable , où se font
tes cours de l'école secondaire de médecine ; malheureusement , il occupe un espace trop resserré , situe dans un lieu insalubre. Aussi a-t-on le projet d'élever dans le quartier Saint-Pierre un hôpital digne d'une ville comme Marseille.
Vhôpital militaire , belle construction moderne, est dans le quartier de la Plaine, h' hôpital Sainte- Françoise y succursale de V Hôtel-Dieu , est destiné aux traitements de maladies spéciales.
Outre les établissements de charité dont nous donnons
ailleurs Fénuméralion, Marseille possède un bureau de bienfaisance , un mont-de-piété, en admettant qu'un mont-depiété soit une institution charitable.
Le chef-lieu des Bouches-du-Rhône a un lycée important, un petit séminaire , qui s'appelle aussi collège catholique ou. du Sacré Cœur, un pensionnat payant des frères dés écoles chrétiennes, une école de musique vocale, de sculpture et de dessin , etc.
Le plus important des cercles de Marseille est le Cercle des Phocéens; viennent ensuite celui du Commerce, l'Athénée et le Cercle religieux, dirigé par les jésuites, etc.
Environs de Marseille. — On n'a pas coutume de dire du bien des environs de Marseille. Cette nature aride et brûlée qui entoure la grande ville a donné lieu k bien des bontades. Le satirique Lebrun nous paraît avoir fait de la campagne de Marseille la caricature la plus ressemblante et la plus piquante à la fois.
« Par une prévoyance extrême, a-t-il dit, là nature ne donne au peu d'arbres de ce climat aride que de petites feuilles très-étroites ; mais on a la ressource du parasol pour se promener k l'aise sur de jolies montagnes pelées qui embrassent amoureusement le doux climat de la Provence. Ce léger inconvénient est compensé par une foule d'aromates qui répandent une odeur de sacristie k entêter k vingt lieues à la ronde. La Provence n'est qu'une gueuse parfumée. *
N'en déplaise aux détracteurs de la Provence , c'est unô vue admirable que la réunion de ces montagnes pelées qui encadrent la grande ville ou qui bordent la mer. D'ailleurs, si on laisse faire les Marseillais , on ne trouvera bientôt pluri de rocs nus et stériles. Depuis que la Durance amène les eaux dans le chef-lieu des Bouches-du-Rhône, on rencontre main* tenant des bastides avec des jets d'eau sur les hauteurs les plus escarpées, au grand désespoir des amateurs du grand style, qui ne partagent point les antipathies de Lebrun pour les coteaux arides et desséchés.
Quoi qu'on en dise, les vallons ombreux ne manquent pas dans les environs de Marseille»
N'avons-nous pas vu déjà le vallon des Aygalades, où des sources abondantes tombent en cascades étincelan tes sur des rochers fantastiques, au milieu des prairies, des bosquets de sycomores, de pins et de platanes, en face du panorama splendide de la ville, étalant ses maisons blanches sur un amphithéâtre de collines, et de la mer, dont la nappe d'un bleu foncé se perd à l'horizon. Où vit-on jamais un paysage plus grandiose et plus souriant à la fois?
La vallée de Y Ifuveaume est plus admirable encore. Sans parler des bords de cette rivière, sans remonter jusqu'à Giménos, chanté par Delille en des vers d'une poésie plus sonore qu'exacte, et à Saint- Pons , situé près d'une forêt séculaire que la hache du bûcheron n'a jamais atteinte, il suffit de s'avancer jusqu'à Masargues pour jouir d'un spectacle qu'on va chercher sur les bords de l'Adriatique. Placé sur un des sommets qui entourent le territoire de Marseille, on aperçoit le cours de l'Huveaume, presque toujours caché par des arbres magnifiques; au delà de cette campagne, qui s'épanouit si verte et si inattendue au milieu des routes blanches de poussière et des montagnes brûlées, Marseille éparpillée au pied des coteaux, son port aux mâts pressés, donjt l'assemblage confus semble une forêt dépouillée de
feuilles. Au delà encore, d'un côté, la chuine de V Etoile et ses montagnes s'élevant en gradins majestueux jusqu'au ciel; de l'autre, la mer, qui semble se jouer en entrant dans l< i rivage puis en reculant devant lui, et qui dans ses replis innombrables fait étinceler sous une radieuse lumière les nuances infinies de son azur mobile.
s^l av., • ... ■
Le chemin de fer ne va pas encore jusqu'à Toulon; mais le temps n'est pas bien éloigné où l'on pourra se rendre ' dans cette dernière ville sans quitter le convoi parti de Paris. • En attendant, il faut prendre la diligence et serésoudre b y passer cinq heures pour faire un trajet que les trains express franchiront en une heure et demie.
Le tracé de la voie ferrée s'écartera considérablement de la route actuelle , en se rapprochant davantage des côtes de la Méditerranée. Aussi nous bornerons-nous à mentionner rapidement les localités qui se rencontrent aujourd'hui entre
Marseille et Toulon , puisque le chemin de fer doit les éviter. ;
On arrive à Aubagne* premier relais, par labelle vallée de PHuveaume, que nous avons déjà décrite. Aubagne est une petite ville fort ancienne , bien qu'il ne soit guère question d'elle avant le x e siècle. Elle doit son nom [Albania , en provençal Oubagno) aux roches de calcaire blanc qui dominent les montagnes voisines. La ville se divise en deux parties: la vieille ville , dont les rues étroites et tortueuses gravissent un monticule couronné par des ruines d'un vieux château , et la ville neuve , qui s'étend dans la plaine avec ses fabriques et ses usines. *
Aubagne est la patrie de l'abbé Barthélémy, l'auteur, du Voyage du jeune Anacharsis, bien que les li vres de géogra- . phie fassent naître ce littérateur à Marseille.
En sortant d'Aubagne, la route, après a^oir franchi une gorge boisée, traverse une belle plaine dont les vastes champs de garance, d'amandiers, de câpriers et d'azeroliers sont souvent bordés de coteaux abrupts aux flancs couverts de vignes.
Nous arrivons ensuite au village de (Juges, voisin de la forêt de ce nom, célèbre par les exploits sinistres de Gaspard de Bèze, un bandit dont le nom inspirait une telle terreur, au commencement de ce siècle, que c'était à cette époque une action courageuse d'entreprendre le voyage de Marseille à Toulon.
La plaine continue jusqu'au Beausset, bourg qui donna naissance au jurisconsulte Portalis ; mais bientôt la nature change d'aspect. Aux collines chargées de ceps, à la plaine riante et fertile succède une nature nue et morte; on n'aperçoit plus qu'un ciel rare à travers les déchirures de deux rochers qui, resserrés comme pour se réunir, ne laissent d'espace en espace qu'un passage insuffisant à la route , dont les nombreux détours semblent se perdre à chaque instant
dans un défilé sans issue. On dirait que la main des hommes a creusé un immense ravin entre ces deux murailles crevassées et calcinées qui menacent de s'affaisser sur leurs bases poudreuses.
Nous sommes dans les gorges d'Ollioules.
Parfois une éclaircie s'ouvre sur un des côtés de la route; m ai s le sol est semé de débris de rochers qui figurent une
Gorges d Ollioules.
ville ruinée depuis des siècles. Au fond delà gorge, un torrent fait courir son eau troublée sur un lit inégal et escarpé. La décoration change à chaque pas. Tantôt l'œil s'arrête sur des rocs disposés en gradins, qui descendent dans des profondeurs insondables au regard; tantôt aux lignes brisées de cet escalier colossal succède une muraille lisse et nue comme l'enceinte d'une forteresse de géants. Plus loin les rochers prennent d'autres formes encore, et apparaissent
comme les restes d'un vieux château, ou se montrent comme tes débris d'un aqueduc romain, ou bien encore comme les restes chancelants d'un amphithéâtre. D'ailleurs, nulle trace de verdure sur les flancs ou sur le sommet de ces masses calcaires que l'eau des orages et les dévorantes ardeurs du soleil colorent de tons gris ou rougeàtres, sinon quelques maigres broussailles, ou la silhouette noire de quelque pin d'Italie, se découpant sur le ciel au bord de l'abîme.
Mais bientôt un des pans de la muraille s'abaisse au sud et disparaît. Nous entrons dans une riante et fraîche vallée , rendue plus riante encore par le contraste du désert que nous venons de traverser. Une petite ville , adossée à la falaise septentrionale, apparaît au milieu des jardins et des vergers : &est Ollwules.
OUioules ne possède pas de monuments digues d'intérêt; les ruines de son vieux château du nu* siècle ne méritent pas de nous arrêter; mais elle s'épanouit avec une coquetterie véritable sous un ciel presque toujours pur , dans une campagne que les hauteurs voisines abritent contre le souffle glacé du mistral, et que tapissent. des vergers d'oliviers el d'orangers.
Les immortelles, ces fleurs des tombeaux, sont l'objet d'un commerce véritable à OUioules. On en expédie jusqu'en Russie.
En quittant OUioules, la route se lance à travers une belle 1 plaine terminée à gauche- par des montagnes élevées; sur les premiers-plans, les oliviers se mêlent aux pins sylvestres. Des collines aux flancs semés de bastides se montrent de chaque côté, laissant voir par échappées , dans la direction du sud-est, la mer élincelante au soleil.
La roule franchit une petite rivière qui semble sortir d'un magnifique amphithéâtre de montagnes; puis une série de monticules couverts d'habitations et de jardins se succèdent, appuyés sur des amphithéâtres plus élevés. Toulon,
dont nous ne sommes plus séparés que par un faubourg, se montre devant nous f assis au pied des montagnes, dont Je profil se dessine sur le ciel en lignes accentuées. Derrière Toulon on aperçoit sa rade, semblable à un grand lac fermé presque de toutes parts par des montagnes bleuâtres.
L'histoire de Toulon est toute moderne, malgré le nombre et la variélé des étymologies dont on a voulu faire dériver son nom actuel. Le savant Peiresc le fait venir du celtique telo (guitare), à cause de la forme de son port; d'autres, du latin telonium , banque. Les Romains l'appelaient TeloMartins, et cetle ville n'avait de leur temps qu^une importance médiocre , et qui reposait bien plus sur sa teinturerie do pourpre, dirigée par un intendant impérial, que sur l'excellence de son port. • ,
Nous n'entreprendrons pas de retracer les événements qui s'accomplirent à Toulon jusqu'à Louis XLV. Henri IV fut le véritable fondateur de celte ville, qu'il dota d'une enceinte fortifiée. Richelieu y ajouta un arsenal el les deux grands môles qui enveloppent le port marchand actuel; mais les vaisseaux de haut bord tendant chaque jour à prendre la place des galères, cette révolution dans la marine assura la prospérité de Toulon, en la faisant choisir par Louis XIV pour y créer un port militaire plus propre que celui de Marseille à recevoir des navires d'un fort tirant d'eau.
Ce fut Vauban que Colbert chargea de ce soin ,.et il s'en acquitta d'une façon digne de son génie. , jr
Du port de Toulon sortirent la plupart des expéditions quj élevèrent si haut le renom de notre marine sous Louis XlYj. Aussi les ennemis de la France essayèrent-ils de s'en emparer (1707), en l'assiégeant par mer et par terre. Le prince Eugène et le duc de Savoie commandaient l'armée de terre , et l'amiral Gloudesly-Showel fermait la mer aveç une flotte anglo-batave de quarante-six vaisseaux et de vingtneuf galiotes à bombes et brûlots. Celte tentative échoua 4^
vant l'énergique résistance des Français, et le siège fut levé le 22 août.
La Révolution compta à Toulon des partisans et des ad* versaires également passionnés. On sait comment la ville fut livrée aux Anglais par ces derniers; comment elle retomba au pouvoir des troupes de la Convention, grâce au génie de cet officier d'artillerie dont tous les lecteurs ont déjà deviné le nom, et qui depuis cette affaire fit si bien son chemin dans le monde. Bonaparte assura la prise de Toulon en s'emparant du fort de rÉguillette, malgré les obstacles de toutes sortes qu'il rencontra dans Tétat-major de l'armée.
« Dès que le fort de rÉguillette fut occupé, dit M. Thiers, les républicains se hâtèrent de disposer les canons de manière à foudroyer la flotte ; mais les Anglais ne leur en donnèrent pas le temps. Ils se décidèrent sur-le-champ à évacuer la place, pour ne pas courir plus longtemps les chances d'une défense difficile et périlleuse. Avant de se retirer, ils résolu* rent de brûler l'arsenal , les chantiers et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas prendre. Le 18 et le 19 , sans en prévenir l'amiral espagnol , sans avertir même la population compromise qu'on allait la livrer aux montagnards victorieux , les ordres furent donnés pour l'évacuation. Chaque vaisseau anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal. Les forts furent ensuite tous évacués, excepté le fort Lamalgue, qui devait être le dernier abandonné. Cette évacuation se fit même si vite , que 2000 Espagnols , prévenus trop tard , restèrent hors des murs et ne se sauvèrent que par miracle. Enfin*, on donna l'ordre d'incendier l'arsenal : vingt vaisseaux ou frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade et excitèrent le désespoir chez les malheureux habitants et l'indignation chez les républicains , qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver. Aussitôt plus de 20 000 individus,' hommes, femmes , enfants , vieillards, portant tout ce qu'ils avaient de plus précieux , vinrent sur
les quais , tendant les mains vers les escadres et implorant un asile pour se soustraire à l'armée vicforieuse. C'étaient toutes les familles provençales qui , à Aix, Marseille, Toulon , s'étaient compromises dans le mouvement sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir ces imprudents Français , qu i avaient mis leur confiance dans l'étranger et qui lui avaient livré le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral Langara , plus humain, ordonna de mettre les chaloupes à la mer et de recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pourrait contenir. L'amiral Hood n'osa pas résister h cet exemple et aux imprécations qu'on vomissait contre lui; il ordonna à son tour, mais fort tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se précipitaient avec fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion quelques-uns tombaient à la mer, d'autres étaient séparés de leurs familles. On voyait des mères cherchant leurs enfants, des épouses , des filles cherchant leurs maris ou leurs pères , et errant sur les quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce moment terrible, des brigands, profitant du désordre pour piller , se jettent sur les malheureux accumulés le long des quais et font feu en criant • « Voici les républicains ! » La terreur alors s'empare de cette multitude ; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir, elle abandonne ses dépouilles aux brigands, auteurs'de ce stratagème.
« Enfin, les républicains entrèrent et trouvèrent la ville à moitié déserte et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les forçats avaient arrêté l'incendie et empêché qu'il ne se propageât. De 56 vaisseaux ou frégates , il ne restait que 7 vaisseaux et 1 1 frégates... La prise de Toulon causa une joie extraordinaire. Dès lors oh n'avait plus à craindre que les Anglais, s'appuyant sur Xoulon , vinssent apporter dans le Midi le ravage et la révolte. »
Toulon fut longtemps à se remettre de cet épouvantable désastre. En 1817 , elle ne comptait que 30 000 habitants ,
elle en a 69 000 aujourd'hui. La conquête de l'Algérie a beaucoup contribué à sa prospérité. Son port marchand voit des navires chaque jour plus nombreux encombrer son enceinte. De très-beaux travaux ont été ajoutés sous le règne de Louis- Philippe à ceux qui faisaient déjà de son port militaire un des plus beaux du monde. Malheureusement , vers les dernières années de ce règne, elle fut témoin d'un désastre dont l'origine et la cause sont restées inconnues; nous voulons parler de l'incendie des chantiers du Mourillon, qui coûta à la France plus de 20000 000 de francs.
La ville est bâtie sur un terrain légèrement incliné vers la mer, au pied d'un rideau de montagnes d'une puissante ossature. Elle est entourée de fortifications construites par Vauban et complétées sous l'Empire par des travaux qui en font, dit-on , une place imprenable.
Si l'on veut se donner la peine de gravir upe des collines auxquelles Toulon est adossée, on jouira au sommet d'un admirable spectacle. Aux pieds de la colline se déploient la ville et l'arsenal , qui est une seconde ville aussi étendue que la première. Devant la cité, le port militaire et le port marchand, le premier avec ses magnifiques vaisseaux de ligne, ses frégates élancées, ses noirs steamers et ses embarcations toujours en mouvement, rayant l'azur de l'onde de leurs sillages argentés ; le second avec ses navires de toutes formes et de tous modèles ..dont l'allure négligée contraste avec la parure sévère et élégante des navires de guerre. Plus loin la rade , presque entièrement fermée par une pres- . qu'île montagneuse. Au delà de la rade apparaît la mer immense, infinie.
Nous n'avons qu'un coup d'œil à donner à la ville ellemême. Comme dans toutes les villes du Midi, les rues sont plutôt étroites et sinueuses que larges et droites. La principale , la rue Lafayette, qui traverse Toulon dans toute sa longueur, est en partie bordée d'arbres.
La Place d'Armes a la forme d'un quadrilatère allongé ; "elle est vaste, plantée de sycomores et de trembles. Un de ses côtés est occupé par la Préfecture maritime, édifice d'un bon aspect. A l'un des angles de cette place on voit une de ces fontaines décorées d'arbustes , comme celle des allées de Meilhan de Marseille. Mais celle de Toulon est plus belle, parce que les lauriers-roses, qui à Marseille ont une mine assez piteuse lorsqu'on veul les forcer à venir en pleine terre, poussent ici avec une admirable vigueur.
Place d'Armes à Toulon.
Le port marchand est bordé d'un quai superbe , décoré des façades de plusieurs édifices publics , notamment de celle de X hôtel de ville. L'hôtel de ville n'offre rien de bien extraordinaire comme architecture ; mais son balcon est supporté par deux cariatides du Puget , qui sont peut-être le chef-d'œuvre de ce grand sculpteur. Presque en face, on voit sur le quai une statue colossale, le Génie maritime , de M. Daumas, à laquelle le voisinage des cariatides du sculpteur marseillais nuit peut-être un peu.
Si nous nous arrêtons si peu de temps à la ville de Toulon,
c'êst que nous avons hâte de vous conduire au port militaire et à. l'arsenal. Nous allons nous y rendre de ce pas, dès que nous vous aurons dit que Toulon possède un théâtre , une bibliothèque (10 000 volumes), de jolies promenades, des établissements littéraires et scientifiques.
L'importance du port de Toulon date seulement, ainsi que nous l'avons vu, de Louis XIV. Dès 1658, le roi , ou plutôt son grand ministre Colbert, ordonna de creuser le port
Enîrée de l'arsenal de Toulon.
* avec telles machines qu'il conviendrait aux consuls d'employer. » Un incendie qui, en 1679, dévora les constructions de l'ancien arsenal, vint en aide au projet du souverain, et la fondation de l'arsenal actuel sur les dessins de Vauban eut lieu immédiatement après cet heureux sinistre.
On pénètre dans l'intérieur de l'arsenal par une porte monumentale, commencée en 1738, sous la direction de Lange , chef d'atelier des sculptures du port. L'ordonnance de cet édifice se compose d'une ouverture centrale à plein-
cintre, flanquée de chaque côté de deux colonnes en marbre cipolin formant avant-corps et supportant un entablement dorique. Entre les colonnes sont sculptés des bas-reliefs représentant des attributs maritimes. Au-dessus de l'entablement règne un attique partagé en trois compartiments. Aux deux compartiments latéraux sont assises les figures de Mars, par Verdiguier, et de Bellone, par Lance. Ces deux statues sont d'une belle tournure et d'une exécution habile» Un écusson entouré de drapeaux et des génies tenant des palmes couronnent l'attique et complètent la décoration générale conçue par son auteur dans ce style plein de verve et de pittoresque, mais aussi de bizarrerie et d'intempérance, que le Boromini avait introduit d'Italie en France.
Dès qu'on a franchi cette porte , on jouit d'un magnifique spectacle. Une longue allée pavée et bordée de platanes s'atlonge sous vos yeux jusqu'au Magasin général. A droite s'étend la ligne de la Garderie , longue de 370 mètres. Entre l'allée et la Corderie, se trouve V Atelier des forges. A gauche, les Bureaux de la direction des travaux , surmontés du Clocher qui sonne les heures de repos et de travail pour les ouvriers. Derrière ces bureaux, les mâts des navires et les cordages dessinent leurs silhouettes sur l'azur du ciel. Nous voyons d'ici les toits en forme de dômes des Cales couvertes, à leurs pieds le Pavillon des écrivains ( employés ) de la /)*rection hydraulique et le Pavillon des boussoles , enfin le Magasin général. Toutes ces constructions se détachent sur .un fond de montagnes qu'une radieuse lumière colore de tons ardents.
Nous sommes sur la place du Port , où se font les appels des ouvriers , et aussi , triste et lugubre spectacle , les exécutions des forçats. Immédiatement à droite est le Pavillon de la maistrance 9 où s'élaborent les plans des machines el des vaisseaux, et qui contient en outre une École de dessin , uns Bibliothèque y une Classe de musique. Le rez-de-chaus-
sée du pavillon oriental de la Corderie renferme les Grandes forges , un Magasin des vieux cuivres m i s à 1 a réforme , un Entrepôt de chanvre r un Dépôt de fer-blanc et de chaudronnerie.
L'atelier des grandes forges date de i 843. II fut commencé en 4840 , à l'époque où des bruits de guerre portèrent le gouvernement à augmenter le matériel de notre marine. Il présente un admirable spectacle, qui fait involontairement rêver aux Cyclopes et aux forges de Lemnos. LesCyclopes de Toulon sont au nombre de 200, qu'il faut voir se démener au milieu de leurs 96 fourneaux , dont les flammes inondent par moments de rouges clartés les noires murailles, au bruit des marteaux retentissant sur les enclumes sonores et des
mugissements de la vapeur.
Une machine à vapeur de la force de 20 chevaux meut le ventilateur, qui alimente 96 fourneaux , quatre grands feux dans une salle voisine , et fait fonctionner un martinet gigantesque.
Pénétrons maintenant dans les galeries de la corderie, si longues que leur extrémité se perd dans les ténèbres ; vous aurez une idée de l'étendue de cet édifice, quand vous saurez que les piliers, qui se divisent en quatre nefs , soutiennent 96 voûtes d'arêtes , au-dessus desquelles sont les ateliers pour le peignage et la filature du chanvre.
Les autres parties du port qui nous restent à examiner sont situées sur la rive opposée, que baigne la Darse.
Nous ne nous occuperons pas des appartements et des bureaux de la Direction, situés dans le bâtiment de VHor-
loge ; mais la moitié du rez-de-chaussée e9t occupée par le Musée des modèles. Or ce musée , bien qu'il ait été dépouillé des sculptures du Puget, qu'on voit maintenant au Louvre, offre un beau et intéressant spectacle. Tous les genres de navires que la France a possédés y sont représentés, depuis le canot et la yole jusqu'au trois-ponts gigantesque. Nous irons maintenant à l'atelier des modèles, vous mon-
trant en route J'énorme fontaine où les navires de guerre viennent faire de l'eau, et qui alimente le Bagne.
Mais il faut nous hâter. Nous avons encore à voir le dépôt des mâtures. On y a réuni tout ce qui tient au mécanisme locomoteur des navires. Au premier étage est Y atelier de la voilerie; le deuxième est consacré aux gabaris, c'est-k-dire au tracé des figures des pièces qui entrent dans la construction d'un navire.
Voici maintenant les deux gigantesques cales couvertes, longues et larges de 22 mètres, et hautes de 36, destinées aujourd'hui à devenir de nouveaux ateliers de voilures , puisque les navires sont construits à cette heure au Mouril- Ion. Près de là se trouve le Magasin général.
Il est entièrement construit en pierres. Sept grandes arcades partagent sa façade et se répètent sur la post-face jusqu'à la hauteur du premier étage. Trois étages, hauts chacun de 8 mètres, surmontent ces arcades. Ce vaste bâtiment, qui mesure 100 mètres de long sur une largeur de 17, n'est peut-être pas rempli d'autant de richesses que l'on pourrait d'abord se l'imaginer; mais il possède une des plus belles collections de vieux clous qui soient au monde!
Nous allons entrer maintenant dans \e parc d'artillerie, placé dans un des bastions du rempart construit par Vauban. Voici d'abord les bureaux de la Direction de V artillerie ; à côté est \eparcaux boulets, fermé par une rangée de canons. Le soubassement du pavillon de la Direction est bordé d'une ligne d'énormes mortiers historiques, qui tous ont figuré dans les grands drames de nos annales maritimes. Sur l'esplanade qui sépare le parc aux boulets de la Darse est établi le parc aux canons, meublé d'une armée de pièces d'artillerie de tous calibres et de toutes formes. Le parc aux boulets, avec ses pyramides de projectiles, au milieu desquelles se dessine une double ligne de lauriers-roses , offre un spectacle étrange et saisissant.
Nous ne pouvons pas nous arrêter ici à tous les détails ; nous nous contenterons d'indiquer le magasin aux affûts , — les ateliers des charpentiers , des menuisiers et des tourneurs, — Y atelier des forges de V artillerie, avec ses belles et imposantes machines, — les magasins de charbon et de bois k — de mitrailles, — Y atelier des mitrailles. Toutes ces choses, d'ailleurs très-curieuses, sont logées dans des bâtimçntsqui occupent un espace long de 280 mètres. Nous avons hâte d'entrer dans le pavillon de la Direction, où se trouvent la bibliothèque, les plans , les modèles de pièces d'artillerie, et entre autres celui de la Consulaire, ce terrible canon, à la bouche duquel les deys d'Alger ont plus d'une fois attaché des consuls européens. Nous sommes maintenant dans la salle d'armes.
C'est une véritable merveille que cette salle d'armes. Rien de plus saisissant que ces longues murailles bâties avec des canons de fusils, ces corniches, ces festons, ces astragales faites d'armes meurtrières qui étincellent au moindre rayon de lumière; que ces mille et mille formes de l'architecture et de la statuaire, reproduites à l'aide de sabres, de pistolets, de poignards, d'épées réunis en faisceaux et en colonnes surmontés de trophées, avec un goût et un art véritables , et produisant un ensemble dont la description défierait la plume la plus pittoresque.
Deux armures complètes, montées sur des mannequins, semblent placées, comme des sentinelles d'un autre âge, à l'entrée d'une barrière admirablement faite de bassinets et d'autres petites pièces d'armurerie, dont l'assemblage ingénieux produit les formes les plus diverses. Ces deux armures ont appartenu, dit une tradition que rien ne justifie, à Godefroy de Bouillon et à Raymond , comte de Toulouse.
En sortant de la salle d'armes , nous entrerons dans Y atelier de l'armurerie, où sont dressés quatre-vingts étaux; nous ne donnerons qu'un coup d'œil à Yatelier des bourre-
IterSy a ceux de la limerie et des modèles de toutes les pièces en usage dans l'artillerie de marine.
L 1 Artillerie de Toulon est un des plus riches et des plus vastes établissements du port. Elle se développe sur plus de ^00 mètres d'enceinte. Ses combles sont pleins de gargousses et de caisses à poudre; les ateliers et magasins d'artifices forment à eux seuls un arsenal. L'Artillerie occupe près de mille bras.
Nous longeons maintenant un quai bordé de magasins
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L'Arsenal
où sont déposées toutes les pièces enlevées aux navires en commission de port. Ces pièces, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sont étiquetées et numérotées do manière à pouvoir être replacées dans l'ordre qu'elles occupaient sur le navire à qui elles appartenaient. En face sonl rangés sur une ligne les navires désarmés et les navires en armement. Les premiers, toujours plus nombreux, et cela se conçoit, ne reprendront pas pour la plupart le grand chemin de la mer; ils sont là attendant que la décrépitude ou la
hache dés forçais vienne mettre fin à une existence éprouvée par tant de périls et d'avaries. - >
La double ligne de navires et de bâtisses finit à la Chaîne neuve, large ouverture, barrée le soir par une chaîne en fer qu'on tend à fleur d'eau, pour interdire l'entrée ou la sortie du port k toute embarcation pendant la nuit, et qui reste plongée dans la mer pendant le jour. Deux caronnades chargées k mitraille sont dirigées du môle occidental sur le môle opposé, pour défendre le passage de la Chaîne aux forçats, en cas de révolte.
Une odeur graisseuse nous avertit que nous sommes près de la Coquerie, ou cuisine des équipages des navires en réparation ou en commission de port ; cuisine homérique s'il en fut, qui se fait presque en plein air, dans des niches pratiquées dans l'épaisseur des remparts.
On nous a débarqués sur le quai oriental, k Tune des extrémités du Bagne. Nous n'entrerons pas dans cet enfer aujourd'hui , et nous renvoyons k V Index le lecteur curieux de renseignements sujr le régime des forçats. D'ailleurs, les bâtiments du bagne ne contiennent pas tous les forçats; les bagnes flottants, où ils se trouvent plus à portée de leurs travaux, en logent le plus grand nombre. Il n'est pas besoin d'entrer dans le bagne pour voir ces fnisérables ; le port , l'arsenal vous en montrent à chaque pas. Cependant leur nombre diminue chaque jour, Il viendra un moment où les amateurs du pittoresque regretteront de ne plus voir leurs casaques rouges se détacher sur les flancs noirs des navires de guerre ou sur les eaux bleues de la Méditerranée. Ce n'en sera pas moins un grand bien pour la morale publique. •
En longeant le quai intérieur , on arrive à la Chaîne- Vieille, près de laquelle §e tient une frégate historique, le Muiron , prise k Venise sur les Anglais , et qui ramena Bonaparte d'Égypte. Elle sert aujourd'hui de vaisseau-amiral.
Du point où nous sommes, la vue est splendide et s'étend au nord sur les pittoresques montagnes du Farau; au midi, sur la rade peuplée de grands vaisseaux immobiles, au milieu desquels les yoles, les canots, les embarcations circulent et se croisent en tous les sens.
De l'autre côté de la chaîne, à la pointe du môle, on trouve Ja grande machine à mater , haute de 43 mètres. Sur le môle occidental se trouve une autre ligne de vieux vaisseaux désarmés, qu'on appelait autrefois le Grand-Rang.
Entre les bassins de radoub et le bagne , est Y Atelier des mécaniciens avec ses imposantes machines.
Le plus ancien des trois bassins de radoub fut construit en 1774 par l'ingénieur Groignard, qui ne fit, dit-on , que s'inspirer des plans dressés par Pivot, un modeste ouvrier du port, à qui la Convention nationale donna une pension pour récompense. Jusqu'à lui on n'avait pas cru possible de construire un bassin de radoub dans un port où la marée n'existe pas. Il triompha de tous les obstacles, et les deux autres bassins qu'on a construits (Jejjuis l'ont été à l'aide des mêmes moyens que le premier, bien qu'on ait profité des perfectionnements apportés par l'expérience et la pratique. Le dernier passe pour un chef-d'œuvre de luxe, de précision et de solidité.
En quittant les bassins , on longe la chaussée du bagne , toute bordée de fleurs du côté de la mer, et l'on arrive à l'extrémité du Grand Môle, qui forme une île dans laquelle le bagne se trouve isolé du reste du port. Sur cette pointe se trouvent les coqueries de la poix et le chantier des embarcations. • .
Il reste encore à examiner le chantier des frégates et d'autres détails qui pourraient intéresser au plus haut point des hommes spéciaux ; mais nous ne nous arrêterons pas plus longtemps; aussi bien nous voilà revenus à la porte d'entfée, et il ne nous reste plus qu'à visiter le Mourillon.
Nous avons déjà parlé du terrible incendie de 1840. Aujourd'hui le Mouriilon n'a plus conservé de traces de ce sinistre Les grands hangars, longs de près de 500 mètres, destinés à abriter les bois de construction , ont été rétablis, et cette fois de manière à pouvoir braver les atteintes des flammes. Cinq cales couvertes permettent de construire au Mouriilon quinze vaisseaux de ligne à la fois.
Le Mouriilon possède en outre une belle scierie à vapeur, des ateliers considérables, un hôpital, des plantations d'arbres et des jardins potagers pour l'hôpital.
Saint- Mandrier. — Il ne faut pas quitter Toulon sans yisiter Saint-Mandrier. Bien qu'il s'agisse d'un hôpital, Saint- Mandrier est un des plus charmants coins de terre de la Provence, et l'on n'en peut emporter qu'un agréable souvenir, à la condition toutefois d'oublier les souffrances de ses habitants. Aussi n'avons-nous pas le projet de vous faire parcourir les salles destinées aux malades; à peine entrerons-nous dans les bâtiments.
Pour aller à Saint-Mandrier on traverse la rade, et Ton arrive à la pointe de la presqu'île du cap Cepet, où s'élève le tombeau de l'amiral Latouche-Tréville. A côté du tombeau est le Sémaphore, dont les grands bras signalent l'arrivée des navires. Ce fut, dit la légende , sur ce rivage que saint Mandrier , proconsul romain , baptisé par l'évéque saint Cyprien, patron de Toulon, vint se retirer pour consacre* ses jours,à la solitude et à la prière.
Sous Louis XIV, Saint-Mandrier servit d'ambulance aux maladet de3 escadres françaises et espagnoles guerroyant . avec les croisières anglaises établies devant Toulon. La portion de colline où avait été établie (Jette ambulance fut cédée sous les règnes suivants au clergé, qui y fonda une abbaye. On y établît de nouveau une ambulance, pendant le siège de Toulon par les républicains. La Restauration songea sérieusement à créer un hôpital sur ce terrain que les événements
semblaient avoir désigné pour ainsi dire, autant que son heureuse situation, comme un lieu de repos et de soulagements pour les serviteurs de la patrie.
Une esplanade plantée de tamarins conduit à la porte de l'hôpital, ouverte entre deux pavillons décorés chacun de quatre colonnes supportant un fronton triangulaire. On pénètre ensuite dans une immense cour occupant une surface de 15 000 mètres, plantée de jeunes ormeaux et tapissée de
Hôpital Sainl-Mandrier.
plates-bandes de camomilles a l'acre parfum. Celle cour est fermée au sud, à l'est et à l'ouest, par trois pavillons à deux étages, longs chacun de 4 00 mètres sur 20 de large, et séparés l'un de l'autre par des fossés de 10 mètres de large; sur ces fossés on a jeté des ponts de communication, qu'on peut dresser au besoin. Dans le cas d'une maladie contagieuse, le pavillon dans lequel elle se manifesterait pourrait ainsi être immédiatement isolé du reste de l'établissement.
Les salles de Saint-Mandrier sont admirablement tenues,
mais nous avons dit que nous n'y entrerions pas; nous proférons vous conduire devant la chapelle, construite sur le plan du temple du Soleil à Rome.
Comme l'édifice antique, la chapelle de Saint-Mandrier se compose d'une rotonde surmontée d'une coupole que supportent, à l'intérieur, seize colonnes corinthiennes accouplées, et à l'extérieur, vingt-quatre colonnes ioniques.
Derrière l'aile sud de l'hôpital est une vaste citerne qui peut contenir i 800 000 litres d'eau. Sur la voûte on a formé une terrasse conduisant par des degrés en pierres de taille aux jardins établis en espaliers sur les flancs de la colline, véritables jardins de Sémiramis, dont la création est due h M. Roux, directeur des travaux hydrauliques de Saint- Mandrier. C'est lui qui a semé d'arbres et de fleurs de tous les climats ces pentes abruptes et arides.
A peu près à mi-côte, on trouve une immense citerne où viennent aboutir tous les cours d'eau de la colline et dont les deux bassins concentriques peuvent contenir 5 millions de litres. Nous ne vous arrêterions pas longtemps en cet endroit, si nous n'avions à vous faire remarquer un phénomène d'acoustique fort curieux. Le bruit d'un coup de pistolet tiré dans la profondeur de cette citerne s'y trouve répété soixante-dix fois. L'écho reproduit si fidèlement la voix humaine, que les paysans des environs crurent longtemps à un miracle.
En sortant de la citerne, on arrive par un escalier de 50 marches à un magnifique jardin , qui est la merveille de Saint-Mandrier. Ici, vous n'êtes plus en Europe, ou plutôt vous avez sous les yeux les productions des deux hémisphères. D'immenses groupes de pins ombragent les allées et encadrent les parterres où croissent des aloès et des cactus , des genêts dont les fleurs d'or se détachent sur un sombre rideau de cyprès, des figuiers de Barbarie aux formes étranges, des agaves, des patates, des bananiers mêlés aux roses, aux
œillets, à toutes les fleurs de nos jardins; plus loin, des palmiers africains balancent leurs tiges élégantes au souffle de la brise.
Si maintenant vous détachez vos regards de ces splendeurs embaumées, si vous les portez plus loin, ils s'arrêteront sur des horizons spfendides et variés, sur des plaines de verdure, sur des montagnes aux formes accentuées, sur des rochers qui ont un nom dans l'histoire, et un nom glorieux. D'ici on aperçoit la falaise de la Malguc, au pied de laquelle le Romulus fit tête à une escadre anglaise tout entière; le Faron et ses précipices, où 1800 soldats de la Révolution, surpris par l'ennemi , s'engloutirent aux cris de Vive la lié* publique! les gorges (TOllioules, où à la même époque nos troupes anéantirent l'armée piémontaise, et plus loin les coteaux de Gemenos et de la Sainte-Beaume .
Jardin de Sainl-Vandricr.
Viaduc enlre Bcaucaire et Manduel.
Nous allons franchir sans nous arrêter les 28 kilomètres qui nous séparent de Nîmes ; les stations de Bellcgarde, Manduel, Beaulieu, Margiierittes et Courbessac ne nous feront pas quitter le convoi. Est-il besoin, par exemple, de descendre à Beaulieu pour son vieux château flanqué de tourelles , ou pour la montagne de Regagnach , près de Beaulieu, où les amateurs d'antiquités druidiques trouveront des dolmens et d'autres restes de monuments gaulois? Mais tous ces édifices de la barbarie celtique se ressemblent ; qui en a vu un les a tous vus, et il nous reste à visiter les ruines de Nîmes, la ville de France la plus riche en monuments romains.
Quant au paysage, nous le montrerons, comme les stations, en courant. Voici Beaucaire à droite, son château déjà décrit, ses collines aux silhouettes fantasques, que surmontent des moulins à vent. Plus loin , le chemin traverse plusieurs-tranchées, longe des escarpements couverts d'oliviers, comme la plaine qui s'étend à gauche. Entre Beaucaire et Manduel, nous passons sur un beau viaduc courbe de 28 arches , jeté en travers d'un paysage aride et plein de caractère.
A peine avons-nous franchi ce viaduc que nous voici de
Tunnel enliT Ueaui/nire <-t Manduel.
nouveau couranl dans une tranchée, au bout de laquelle apparaît un vallon sauvage bordé de rochers à pic d'un ton fauve et grisâtre. A droite du chemin , on voit un groupe de ces rochers dont l'assemblage et les formes bizarres offrent de loin l'image d'une forteresse gothique démantelée. Le railway semble vouloir se perdre dans une haute falaise qui ferme le fond de la vallée, et le convoi s'engouffre dans un
tunnel.' Au sortir du tunnel, les oliviers reparaissent; ils précèdent une plaine immense à gauche, tantôt fertile,
tantôt caillouteuse. De temps à autre nous apercevons , dans la direction du nord, des cimes bleuâtres qui bornent au loin l'horizon.
La plaine devient encore plus fertile. Nous entrons de nouveau dans une tranchée , au delà de laquelle nous ne rencontrons plus que la plaine, une plaine avec des prairies et des terres labourables. Il y a longtemps que nous n'avions vu des terres labourables , la Provence ne nous en avait pas beaucoup montré; mais voici dans les champs une charrue, une vraie charrue, et vénérable. On dirait un araire antique; sa forme n'a pas changé depuis dix-huit siècles.
Les oliviers reparaissent ; au milieu d'eux on voit de grands arbres, avec une satisfaction véritable, car ils sont rares dans la contrée. Les enclos, les bastides, les jardins prennent la place des champs de blé et des prairies artificielles. Une vieille ruine offre sa silhouette à l'horizon, au-dessus d'une colline. De loin , elle ressemble aux restes d'une forteresse. A ses pieds s'étend la ville de Nîmes.
Il est au moins douteux que Nîmes ait été fondée par Némausus , fils d'Hercule le Libyque , ainsi que le rapportent Suidas , Sléphanus et quelques autres écrivains. On a dit qu'elle avait été la capitale des Hères mais cela n'est pas certain non plus , et l'on admet plus volontiers qu'elle doit son origine aux Volces Arécomices, qui remplacèrent les Hères dans ces contrées, et qu'elle devint leur capitale. Elle occupe la place d'une vaste forêt où les Volces avaient coutume de tenir leurs réunions. De Nemos qui , en langue celtique, veut dire forêt, les Romains firent Nemus , qui a la même signification , et plus tard les Français Nîmes.
Quelques historiens ont prétendu que Nemos fut érigée en colonie grecque par les Phocéens de Marseille. Rien n'est moins certain, bien que des monuments incontestables attes-
tent l'existence de Rations fréquentes et suivies entre les deux villes. En revarïche, tout le monde sait que la première fut constituée en colonie romaine par Auguste après la bataille d'Actium, sous le titre de Colonia Augusta Nemause7isis II y établit la légion de vétérans qui avait participé à la conquête d'Egypte , et chargea son gendre, M. Vipsanius Agrippa, d'organiser la nouvelle colonie.
Nîmes fut très-favorablement traitée par les Romains; ils affectionnaient cette ville, dont l'enceinte renfermait, dit la tradition , sept collines, comme la capitale du monde. Ou la tradition se trompe, ou les Romains regardaient la ville nouvelle avec les yeux del'imagination, qui leur rappelait, comme dans un mirage, la patrie absente; ou bien la configuration du sol a subi, depuis dix-huit siècles, d'étranges révolutions. Auguste, après avoir doté Nîmes d'un gouvernement modelé sur celui de Rome , l'entoura d'une enceinte fortifiée et y construisit des monuments somptueux. Ses successeurs prirent à tâche de l'imiter; aussi Nîmes, reconnaissante, éleva des statues à Tibère , à Trajan , à Faustine et à Dioclétien.
Nîmes, où la civilisation romaine était en plein épanouissement dans les premiers siècles de notre ère , n'accueillit pas d'abord le christianisme avec faveur. Elle se convertit sous Constantin. Son premier évêque connu, Félix , subit le martyre vers 407.
Les Vandales, traversant Nîmes comme un ouragan, renversèrent le temple d'Auguste , les Thermes et la basilique élevée par Adrien à Ptolémée.LesVisigoths traitèrent avec plus de douceur les Nîmois. Néanmoins ils firent de l'amphithéâtre une citadelle et y élevèrent deux tours. Us s'y défendirent sans succès contre les Francs , en 507. Plus tard, Charles Martel assiégea les Sarrasins à Nîmes et livra la ville aux flammes. « Mesme, dit un vieil historien dans un récit empreint d'une incontestable exagération, ceste superbe antique et grande cité de Nismes y fust abattue rez-de-terre. »
Après avoir subi les invasions successives des Normands et des Hongrois , Nîmes ne commença h jouir du repos>que sous lesTrancavel et les comtes de Toulouse. Dès le xn e siècle, elle entretenait des relations de commerce importantesavec les villes de la Provence. Les traditions municipales, qui étaient restées dans les mœurs et dans les souvenirs des Nîmois, malgré la barbarie et l'oppression du moyen âge, se réveillèrent avec la prospérité de la ville. En 1177, apparaît le consulat , composé de quatre membres choisis par le peuple dans la bourgeoisie , et de quatre pris dans la noblesse, constituée en corps à part : les nobles portaient le nom de Chevaliers des Arènes , parce qu'ils se réunissaient dans l'enceinte de ce monument. Le sceau des consuls des Arènes portait cette légende : Sigillum consulum castri arenarum; celui des autres consuls : Sigillum civitatis Nemosi. Les fonctions des consuls avaient plus d'une analogie avec celles des censeurs de Rome. Elles comprenaient, outre l'administration et le gouvernement de la ville , une juridiction et un droit de surveillance fort étendu sur les mœurs publiques et privées. Quand il s'agissait des intérêts généraux de la cité, les consuls des deux classes se réunissaient et délibéraient en commun. Ceux de la bourgeoisie se montrèrent fort jaloux de leurs droits ; le viguier de Raymond VI, ayant voulu y porter atteinte , fut égorgé par le peuple.
Cependant la guerre des Albigeois et les malheurs publics avaient énervé l'esprit de liberté. Louis VIII entra dans Nîmes sans rencontrer de résistance (1226), malgré les serments qu'avait faits sur l'autel de la Vierge le peuple réuni aux chevaliers des Arènes , de mourir pour la cause nationale. L'occupation française porta de rudes atteintes aux privilèges de la cité. Nous voyons les rois s'en emparer et les restreindre les uns après les autres. Sous Philippe le Hardi, les consuls ne sont plus nommés par l'assemblée populaire, mais par sept échelles ou catégories de citoyens formant des
classes d'électeurs privilégiés (1272). Sous Charles VI (1384), les consuls sont réduits à quatre, tirés au sort parmi seize habitants que désignent les consuls sortants et les vingt-quatre membres du conseil municipal. L'administration des ducs d'Anjou et du Berry, gouverneurs de la ville, se montre encore plus oppressive. Le duc d'Anjou fait emprisonner les consuls pour avoir voulu résister à ses exactions (1375). Nîmes, épuisée par les guerres et les impôts , voit sa population tomber à 8000 habitants. Aussi les habitants se révoltèrent plus d'une fois. En 1381 , les milices bourgeoises, commandées par Ponchut, en étant venues aux mains avec les troupes du duc de Berry, commandées par Garimaldi , furent défaites , et la plupart des révoltés périrent dans d'affreux supplices. Alors les gens de la campagne se lèvent à leur tour sous le nom de Tuchins ou Coquins , poursuivent les officiers royaux et les riches , qu'ils accusent d'être les complices de leur tyran, et se vengent par une terrible jacquerie de la misère et de l'oppression h laquelle ils étaient soumis depuis la conquête.
Les Nimois ayant pris parti pour Ysabeau de Bavière en haine du duc de Berry, Charles VII, alors dauphin, vint faire le siège de leur ville, s'en empara (1420), et, après avoir rasé leurs murs, abattit le consulat. Mais Nîmes s'étant montrée fidèle à la cause de la France contre les Anglais, il lui rendit, à son avènement au trône, une partie de ses privilèges, qui furent confirmés plus tard par Louis XI.
Avec la liberté renaissante, l'industrie, qui n'avait jamais été d'ailleurs complètement anéantie, malgré les exactions et la tyrannie des gouverneurs , reprit dans Nîmes un nouvel essor. Les produits de son territoire étaient fort recherchés, et nous voyons qu'en 1483 Louis XI malade fit venir quatorze mulets chargés de blé de Nîmes, dans l'espoir que le pain fabriqué avec ce blé lui rendrait la santé.
Le protestantisme pénétra dans Nîmes vers 1S52 ; il y ren-
contra d'abord une terrible persécution. Maurice Senecat, l'un des principaux réformés, fut brûlé sur la place de la Salamandre. Bien d'autres bûchers s'allumèrent ensuite , mais qui ne purent empêcher la cause de la réforme de grandir et de s'étendre. Dès 4559, le ministre Guillaume Moger trouvait faveur auprès des consuls. Les huguenots, sentant leur force et voulant se venger des persécutions des catholiques, envahirent l'église Saint -Étienne et outragèrent le saint sacremenl. Moger, chassé d'abord de la ville , y rentra ensuite plus puissant que jamais. Nîmes devient alors le Genève delà France, la capitale du protestantisme dans le royaume. Les protestants brisent les images et démolissent les couvents pour bâtir des fortifications. Cependant Nîmes se voit forcée, en \ de se soumettre au gouverneur du Languedoc Montmorency-Damville; mais les protestants y rentrent en 15G7 et souillent leur triomphe par une atroce barbarie. Après s'être emparés de l'évêché, ils jettent leurs victimes dans un puits qui se trouvait dans la cour, et qui s'appelle depuis le Puits de Malamort. Chassés encore une fois, ils reviennent de nouveau, entourent la ville de fortifications formidables, et se montrent aussi tolérants et humains qu'ils avaient été féroces et sanguinaires.
L'édit de Nantes fut très-favorable à la prospérité de Nîmes. Elle était au comble quand commencèrent les persécutions dirigées contre les protestants par Louis XIV.
En 1657, l'évêque ayant été admis dans le conseil de la ville comme président de droit, forma un parti de catholiques qui s'appela le parli de la Grande-Croix. Les protestants en formèrent un autre qui s'appela, par opposition, le parli de la Petite-Croix. Quelques conflits s'étant élevés à propos de l'élection consulaire, le gouverneur voulut faire accepter par la population l'élu de la Grande-Croix, bien qu'il n'eût réuni que la minorité des suffrages. Le sang coula et Nîmes dut se soumettre. Peu à peu une persécution systématique fut orga-
nisée contre les protestants ; ils se virent exclus de toutes les fonctions et de tomes les professions libérales ; leur temple fut aboli ; on limita le nombre des personnes qui pouvaient assister à leurs funérailles.
On sait assez quelles furent les suites de la révocation de Tédit de Nantes.
L'industrie nîmoise, frappée au cœur par ces persécutions, se releva un peu dans le siècle suivant; toutefois, il lui. fallut bien des années avant de recouvrer sa prospérité première. La chute de l'Empire, en réveillant les haines assoupies des protestants et des catholiques, fut l'occasion d'actes odieux dont nous épargnerons le récit à nos lecteurs. Une paix de cinquante années a fait renaître à Nîmes le travail et l'industrie, et il est permis de croire que sa longue expérience des malheurs rendra désormais impossible le retour de violences criminelles.
Nîmes vit naître le rhéteur Domitius Afer, le maître de Quintilien, Rabaux Saint-Étienne et le peintre Sigalon.
La gare de Nîmes est fort belle. Elle a é:é conçue comme toutes celles du réseau de la Méditerranée, dans un style antique qui convient mieux que tous les autres aux constructions du Midi ', quand elles né sont point emprisonnées dans des carrefours étroits et sans air. Il est certain que l'architecture à colonnes et à portiques ne saurait être égalée par aucune autre dans cet heureux climat. Nous allons en avoir la preuve au sortir de la gare.
Nîmes s'annonce au voyageur qui vient du chemin de fer de la façon la plus pompeuse qur se puisse imaginer. Une avenue d'une largeur peu commune , bojdée de maisons neuves aux riches façades , conduit k une vaste place plantée d'arbres , au milieu de laquelle s'élève une fontaine dont la somptuosité n'a pas de rivale en France. Cette fontainç, construite sur de très-grandesprpporiions , se compose Un * bassin inférieur entouré d'arbustes; des piédestaux, portant
DE TARÀSCON A NIMES. 239
des statues qui personnifient les principales rivières du département, plongent leur socles dans le bassin. Entre les piédestaux se trouvent des vasques qui reçoivent des jets d'eau lancés par des têtes de lions placées dans la base d'un piédestal surmonté de la statue de la ville de Nîmes. Ce monument-est tout en marbre. Les figures sont de Pradier; on y retrouve les qualités de souplesse de ciseau et d'exécution
Vue de Nîmes.
habile qui lui étaient familières. Cependant la figure drapée de la ville de Nimes ne vaut pas les autres ; la draperie est un peu roide et lourde; le corps qu'elle recouvre ne paraît pas d'ensemble et ne porte pas d'une façon bien assurée. Il est fâcheux aussi que l'artiste ait eu l'idée de placer sur la tête de cette figure une sorte de couronne murale composée des modèles des édifices antiques de la ville ; on dirait qu'elle est coiffée d'un gâteau.
Le palais de justice, dont la façade donne sur un des cù-
tés de la place de l'Esplanade (c'est ainsi que s'appelle la place où nous sommes , imitation des propylées d'Athènes), produit un excellent effet, malgré le voisinage écrasant des Arènes , placées tout à côté.
Ce beau monument, mieux conservé que celui d'Arles , mais un peu moins vaste et d'un goût moins pur, se compose, à l'extérieur, de deux rangs de portiques à arcades. Le portique du rez-de-chaussée est décoré de pilastres saillants formant contre-forts; dans le portique supérieur les pilastres sont remplacés par des colonnes.
L'ensemble de cette ordonnance , d'un caractère très-ferme et très-simple en même temps, se rapproche autant du dorique que du toscan, ce qui prouve une fois de plus que les architectes romains ne s'astreignaient pas, comme on l'a trop longtemps supposé, à un petit nombre de règles étroites, et qu'ils modifiaient kl'infini les styles généraux de leurs monuments.
Quatre entrées placées a l'extrémité de chaque arc donnaient accès dans l'intérieur de l'amphithéâtre ; deux seulement servaient d'entrée à l'arène. La porte du nord est couronnée d'un fronton, au-dessus duquel on voit des taureaux à mi-corps en ronde bosse.
Ces taureaux ont fort intrigué les antiquaires : les uns y ont vu une manière d'armoiries données par les empereurs aux colonies romaines ; d'autres ont cru qu'Auguste étant né , suivant Suétone, dans une maison dont la façade était décorée de têtes de taureaux, les constructeurs du monument avaient , par flatterie, placé la représentation de ces animaux à l'entrée principale. Enfin on a pensé aussi que les Arènes de Nîmes servaient, comme celles d'Arles, plutôt à des luttes de taureaux qu'à des combats d'animaux féroces, et qu'il fallait voir dans les décorations de la porte une sorte d'enseigne constatant la destination de l'édifice h
\ . Cependant il est i remarquer crayon retrouve ces taureaux a la porte
De toutes ces opinions, la dernière nous semble la plus vraisemblable, car elle est la plus simple ; mais le mieux est de s'abstenir.
La partie occidentale de l'amphithéâtre présente seule des
moulures terminées, les autres ne sont qu'épannelées. On a sans doute ouvert les Arènes au public, avant l'entier achè-
Les Arènes.
vement de la décoration ; puis, comme cela arrive d'ordinaire, cet achèvement aura été ajourné indéfiniment. Il ne manque pas de monuments en France qui ont subi les mêmes vicissitudes.
Comme celui d'Arles , l'amphithéâtre est de forme elliptique; son grand diamètre est de 133 m ,38; son petit diamètre ne mesure que i0^ în ,40. La hauteur des murs est de 21 ,,, ) 45. On estime qu'il pouvait contenir 25 000 spectateurs, 4000 de
d'Auguste, bâlie par Auguste, et au théâtre d'Arles, dont la construction primitive est attribuée à cet empereur. D'un autre côlé les Arènes ont été élevées, dit-on, par Anlonin.
2i2 ITINÉRAIRE DE LYON A LA MÉDITERRANÉE
moins que celui d'Arles. Le Colisée de Rome en recevait 87 OOO.
Les quatre précinctions , qui avaient chacune leurs vomitoires et leurs escaliers , sont visibles encore en partie dans l'intérieur. On sait qu'on entend par précinction la série des gradins destinés à une même classe de spectateurs. La première, au-dessus du podium ou mur de l'arène, était réservée à l'aristocratie et aux personnages de distinction , la seconde aux chevaliers, les deux dernières au peuple, à la plèbe. Là les gradins étaient divisés par des raies tracées dans la pierre. Dans les premières précinctions on voyait jadis des séparations assez semblables à celles de nos loges.
On a restauré l'amphithéâtre de Nîmes avec beaucoup de soin, peut-être même a-t-on été trop loin ; car, bien que les architectes modernes aient en général copié fidèlement les parties anciennes , les moulures des corniches , les pilastres tout neufs à vives arêtes, font un peu l'effet de taches, et ôtent à l'édifice quelque chose de son aspect vénérable. Les vieux monuments pas plus que les coquettes surannées ne gagnent à se rajeunir, et il n'est au pouvoir de personne
De réparer des ans l'irréparable outrage.
Si nous suivons maintenant un large boulevard qui débouche sur la place des Arènes, nous rencontrerons, à un peu plus de 200 mètres de là, un édifice tout neuf; c'est l'église Sainl-Paul y dont les Nîmois se montrent peut-être aussi fiers que de leurs ruines antiques.
Le 1 er juillet 1835, le conseil municipal ouvrit un concours pour l'érection de ce monument. Trente plans lui furent envoyés, parmi lesquels un projet conçu daife le style romanobyzantin , par M. Questel, fut adopté.
. La façade principale donne sur le boulevard. Elle se cornpose de trois portes en arcades plein-cintre, séparées par des contre-forts indiquant la division des nefs, et décorées de
colonnettes en granit, avec des archivoltes chargées d'ornements. Le tympan de la porte principale est orné de ligures représentant le Christ, les Evangélisfes et les douze Apôtres;
dans le tympan de gauche on voit Marie et F Enfant Jésus, avec les anges Gabriel et Michel; dans celui de la porte de droite, saint Paul, saint Castat et saint Baudile, patron de Nîmes. Toutes les figures , exécutées en demi-relief, sont
Uê ITINÉRAIRE DE LYON A LA MÉDITERRANÉE.
dues au ciseau de M. Collin, et affectent une allure et un style archaïques inspirés des sculptures de Saint-Trophime.
Au-dessus des portes, trois roses à vitraux de couleur complètent la décoration de cette façade , surmontée d'une croix byzantine. La rose qui se trouve au-dessus de la porte principale en est séparée par une galerie de colonnettes.
Le clocher de Saint-Paul est en forme de flèche; il nous semble qu'il eût é'.é plus conforme au slyle adopté pour cet édifice de construire une tour terminée par une toiture presque plate ou par une galerie.
L'intérieur, qui affecte la forme d'une croix latine, et qui mesure 61 mètres de long sur 3 i de large, se compose d'une nef principale , séparée des bas côtés par des piliers trapus ; ces piliers supportent des arcades k plein-cintre que surmontent des fenêtres également k plein-cintre et garnies de vitraux coloriés. La voûte des nefs latérales est en ogive obtuse. Au centre de la croix s'élève une coupole surmontée du clocher, dont la base porte uniquement sur quatre gros béliers établis k l'entrée des transepts. Cette partie de l'église, haute de 54 mètres, est digne d'éloge, et ne manque pas d'un certain aspect élégant qui résulte de la hardiesse de la construction.
Les nefs se terminent par trois absides circulaires en forme de demi-coupoles.
La partie la plus importante de la décoration consiste dans les peintures murales dont M. H. Flandrin a revêtu les coupoles des absides et les murs latéraux du chœur et des nefs. La première de ces compositions représente le Christ assis tendant la main k un roi et k un esclave prosternés k ses pieds; k droite et k gauche se tiennent les apôtres saint Pierre et saint Paul. Dans la seconde, on voit les Pères des Églises d'Orient et d'Occident, tenant k la main un manuscrit; au-dessus d'eux, des archanges sont représentés volant dans l'espace et chantant les louanges du Seigneur. Le Couronnement de la Mer (je . le Ravissement de saint
DE TÀRÀSCON A NIMES
Paul, et une Procession de martyrs qui se déroule le long de la frise de la nef comme une théorie antique, complètent l'ensemble de ces compositions.
Il ne nous appartient pas de formuler un jugement définitif sur l'œuvre de M. Flandrin. Cet immense travail , l'un des plus considérables de tous ceux qui ont été exécutés de nos jours, et où Ton retrouve, avec les traditions du style sincèrement naïf des Orcagna, des Cimabue et des maîtres de l'école italienne primitive, les traditions plus savantes de l'école de Raphaël et l'empreinte visible de la manière de M. Ingres, fait le plus grand honneur à l'artiste. Nous croyons cependant, et nous hasardons cette observation avec toute la réserve qui nous est imposée par la modestie de notre tâche, que c'est une erreur de convenance de revêtir, comme il l'a fait, ses figures d'un coloris affaibli qui reste au-dessous de la tonalité employée dans la décoration générale de l'édifice. Assurément les vieux maîtres, dont on essaye de reproduire la manière et le sentiment, procédaient d'une autre façon. S'ils ne cherchaient pas (et d'ailleurs l'insuffisance de leurs moyens d'exécution ne leur aurait pas permis de le faire), à produire dans leurs compositions des effets de tableau qui eussent troublé la solennité des lignes de l'architecture, du moins ils montaient le coloris de leurs figures à une très-grande intensité. Je ne veux point dire qu'ils étaient coloristes comme cela peut s'entendre d'un maître de Venise ou d'Anvers; mais ils cherchaient la richesse et la puissance, et restaient harmonieux malgré tout, comprenant bien que le bel effet d'une décoration polychrome doit résulter de la richesse et de l'éclat de toutes ses parties, et non de l'effacement des principales, c'est-à-dire des compositions historiques ou religieuses, au profit de l'ornementation.
Ces réserves faites, nous nous empressons de dire que M. Flandrin s'est montré à la hauteur de la tâche si difficile
et si considérable qu'il avait entreprise; il a fait preuve de qualités rares et élevées, qui lui ont assuré une belle place dans l'école contemporaine. Personne n'eût dessiné avec un sentiment d'une élégance plus chaste les figures de son couronnement de la Vierge, ni mieux rendu l'austère sérénité des martyrs de la nef. Sa composition du Christ tendant là main au roi et à l'esclave mérite aussi de grands éloges, pour la majestueuse douceur du Fils de Dieu et l'ordonnance simple et calme du sujet.
M. Dennelle a exécuté toutes les peintures de l'ornementation ; MM. Maréchal et Cugnon (de Metz) ont été chargés de la peinture des vitraux.
L'itinéraire que nous avons adopté nous conduit d'un monument religieux à un édifice profane s'il en fut : non loin de l'église Saint-Paul, nous trouvons le théâtre, construction moderne, avec un portique à colonnes d'un bon aspect.
En face du théâtre se trouve la Maison-Carrée,
Ce temple, le plus beau et le mieux conservé de tous les monuments romains qui subsistent encore sur notre territoire, fut de tout temps l'objet d'une admiration à peu près générale. L'abbé Barthélémy, qui n'était pas un grand archéologue, l'appelle le chef-d'œuvre de l'art antique, ce qui est trop dire : la Maison-Carrée n'est pas le Parthénon. Colbert voulait la faire transporter pierre par pierre au milieu du parc de Versailles , où le ciel inclément des environs de Paris eût bientôt fait disparaître sa belle couleur dorée sous une triste livrée grisâtre. Alberoni demandait pour lui une boîte d'or. Heureusement pour Nîmes et pour le monument lui-même, on s'est contenté de le déblayer , de lui faire une place assez large pour qu'il ait de l'air et du soleil , pour qu'on puisse l'admirer à l'aise, et d'effacer la trace des nombreux outrages qu'il avait subis.
Séguier qui, en 1738, reconnut sur la frise les traces de clous qui retenaient les lettres en métal d'une inscrip-
lion , croyait que ce temple fut dédié aux petits-fils d'Auguste. M. Pelet, auquel Nîmes doit de beaux travaux sur ses antiquités, découvrit que c'était en l'honneur des fils adoptifs d'Antonin que cet édifice avait été élevé.
Voici l'inscription, d'après M. Pelet :
M. ŒSARl AVGVSTI F. COS. L. CjESAIU AVGVSTI F. COS. DESIGNATO
l'JtINCIPIBVS IVVENTVTIS.
n Au consul M. César, fils d'Auguste, et au consul désigné L. César, fils d'Auguste, princes de la jeunesse. >»
Maison Carrée.
Quand Séguier découvrit l'inscription, trois des cinq trous qui forment la première lettre étant bouchés par du plâtre, il crut que cette première lettre était un C, là où M. Pelet vil parfaitement un M. Or, comme il n'y a pas dans l'histoire romaine d'autres princes revêtus du titre de « princes de
la jeunesse, » que Marc Aurèle et Lucius Vérus, il en conclut que c'étaient eux qui étaient mentionnés dans la dédicace; à quoi il convient d'ajouter qu'Antonin étant né à Nîmes , ses compatriotes ont bien pu chercher à lui plaire en honorant ses fils adoptifs.
Le plan de la Maison-Carrée forme un parallélogramme de 25 n, ,65 cent, de long, sur une largeur de 13 m ,45. L'intérieur de la cella n'a pas plus de 16 mètres de longueur sur 13 mètres de largeur en dedans des murs. Ce temple est de ceux que Vitruve appelle prostyles, c'est-à-dire n'ayant de portique que sur une face; hexagones, parce que cette face est décorée de six colonnes. L'entre-colonnement, qui appartient au genre pycnostyle, a moins de deux diamètres de colonne.
Palladio place ce temple parmi les temples périptères, malgré l'absence de portiques sur trois de ses côtés, parce qu'une suite de huit colonnes engagées décorent les deux grands côtés de la cella à l'extérieur et soutiennent la muraille. Les colonnes sont au nombre de six sur le derrière, et> pareillement engagées. Un porche, supporté par dix colonnes isolées et surmonté d'un fronton triangulaire d'une belle proportion, précède la cella. Il est accessible par un escalier de » quinze marches. L'ordonnance générale appartient a l'ordre corinthien. La frise est composée de feuillage en enroulements et d'ornements d'un grand goût et d'une exécution admirable. Mais les modillons offrent cette particularité remarquable, qu'ils sont sculptés dans un sens opposé à ceux qu'on trouve dans les entablements ordinaires, et que leur partie la plus saillante, au lieu de s'appuyer à la corniche pour former une console , touche au contraire au larmier et ressemble de cette façon à une console renversée. Cette disposition, qui nous paraît d'ailleurs fort logique , si l'on considère ce genre de décoration comme devant traduire les extrémités pendantes des chevrons qui dans les constructions primitives supportaient les tuiles, n'offre d'ailleurs rien de cho-
quant, et il faut un examen minutieux pour s'en apercevoir.
Je ne sais pas où un archéologue a découvert que la Maison-Carrée accusait une époque de décadence et de mauvais goût; que les chapiteaux corinthiens paraissaient courts et écrasés, et que la corniche était « lourde et surchargée d'ornements. >» Il faudrait, pour accepter cette opinion, h'avoir jamais vu d'entablements corinthiens. La plupart de ceux qui nous restent des plus belles époques de l'antiquité sont couverls d'ornements bien autrement nombreux et compliqués que celui de la Maison-Carrée, et ne sont pas d'une exécution plus habile et plus élégante.
Nous avons dit qu'on avait fait un musée de la cella; mais son enceinte trop étroite ne peut pas contenir, outre les tableaux qui couvrent les murailles, tous les fragments d'art antique qui forment la plus grande richesse de ce musée obscur. On a rangé le surplus autour du temple, après avoir • pris soin de les protéger par une grille contre les profanations des Anglais, qui ne manquent jamais d'écorner les pierres antiques, afin d'en rapporter un fragment à titre de , curiosité et de souvenir. Parmi les morceaux les plus remarquables de cette exposition en plein air, on doit citer des aigles soutenant une guirlande, fragment de frise d'une exécution large et tout à fait monumentale.
Des fouilles exécutées en 4 821 et 1822 firent découvrir autour de la Maison- Carrée des murailles parallèles au temple, des bases de colonnes encore en place, et d'autres fragments mêlés à du charbon de bois. On suppose qu'un incendie avait détruit une colonnade qui composait autour du temple une enceinte sacrée ou péribole. Des recherches faites dans les maisons voisines démontrèrent que cette colonnade s'étendait de façon à former un forum. Ces fragments retrouvés ne sont pas d'un travail et d'un goût inférieurs au monument principal.
Si nous continuons notre route, nous arrivons bientôt au Jardin de la Fontaine. Ce n'est pas un des moindres ornements de Nîmes , bâtie dans une plaine passablement aride et brûlée, que cette oasis peuplée de grands arbres, arrosée d'une eau limpide, et dont les dispositions majestueuses rappellent le jardin du Luxembourg.
La ronlainc àv Diane.
Dans le jardin de la Fontaine gisent les ruines d'un édifice qu'on nommait autrefois le temple de Diane, mais qui fut certainement une nymphée, faisant partie des thermes de Nîmes. Ces thermes étaient un admirable monument, à en juger par ce qui en reste aujourd'hui. A l'époque où on crut devoir entreprendre des fouilles, c'est-à-dire en 1742, et sur les ordres des états du Languedoc, l'ingénieur
Philippe Maréchal, qui avait été chargé de faire les travaux nécessaires à la distribution des eaux, ne craignit pas d'établir ses constructions sur les substructions des monuments antiques. On reconnut alors que les eaux de la fontaine passaient dans un grand atrium (ou cour intérieure) formé de plusieurs colonnades donnant accès à des salles de bain alternativement carrées et demi-circulaires. Au centre de l'atrium s'élevait un stylobate décoré de statues, dont quatre statues isolées du plus beau style.
Au delà existait un portique corinthien à jour, dont la façade orientale donnait sur un bassin qui, après avoir réuni toutes les eaux, les distribuait dans la ville par cinq grands aqueducs. Toutes ces dispositions furent modifiées , on ne le voit que trop aujourd'hui, excepté celles de l'atrium, quand on créa le jardin de la Fontaine.
Le temple de Diane ( l'opinion publique continue à l'appeler ainsi ) se compose d'une salle richement décorée de colonnes, de niches et de sculptures d'un très-grand goût.
Tout près du jardin de la Fontaine, ou h l'extrémité d'un sentier qui serpente à travers des bosquets de pins, s'élève la tour Magne, le plus ancien des monuments de Nîmes, au dire de M. Pelet. Elle est aujourd'hui tout à fait ruinée, et Ton doit regarder comme un vrai miracle que l'étage supérieur, perché pour ainsi dire au sommet d'une espèce de cône tronqué sur lequel il porte à faux, ne se soit pas écroulé déjà depuis longtemps.
Quelques auteurs ont vu dans cet édifice, les uns un phare, les autres un aerarium ou tour des Vents ; d'autres enfin un temple. Mais M. Pelet, dâns un travail qui a été généralement approuvé par les archéologues, a cherché à établir que c'était un de ces mausolées appelé septizonium, élevé par les anciens en l'honneur des héros morts dans une bataille où ils avaient remporté la victoire.
La tour Magne, de forme octogone, se compose de plu-
sieurs étages en retraite, ce qui lui donne l'aspect d'une pyramide tronquée. Aujourd'hui elle n'a plus que 24 mètres de hauteur, au lieu de 38 qu'elle mesurait autrefois. Son ordonnance appartient à l'ordre dorique, ce qui est encore facile & reconnaître, malgré les cruelles vicissitudes qu'elle a subies depuis l'invasion des barbares, où elle fut employée à la défense de la ville, jusqu'au commencement du xvii* siècle.
Il ne nous reste plus qu'à examiner rapidemenl deux autres monuments antiques : la Porte d'Auguste ou des Casernes, et la Porte de France.
La première est formée de quatre arcades, dont les deux principales servaient au passage des chars et des cavaliers, et dont les deux autres plus petites étaient réservées aux piétons. Malgré l'état de dégradation où elle se trouve, on reconnaît qu'elle était pompeusement décorée. Au-dessus des grandes arcades sont deux têtes de taureaux supportant la saillie de l'entablement. Au-dessus des petites arcades se trouvent des niches, vides de leurs statues. Une petite colonne ionique, portant sur une console placée à la naissance des arcades , sépare les deux grands portiques. Deux pilastres encadrent les portiques latéraux. La porte d'Auguste était à son origine flanquée de tours demi- circulaires, aujourd'hui détruites.
Mais le plus grand intérêt de ce monument vient de l'inscription, qui permet de donner à son érection une date certaine, celle de la huitième année de la puissance tribuni tienne d'Auguste, c'est-à-dire l'an 739 de Rome, quinze ans avant l'ère chrétienne.
IMP. C£SAR. DIVI. F. AVGVSTVS. COS. IV. TRIBl. POTEST.