Cf. Marlha, Délicatesse dans Vart, chap. ii
CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE
page, que nous ne résistons pas au plaisir de citer. Elle donnera une idée de la manière de Cavlus aux bons endroits :
« J'ai vu un tableau à Venise dont je ne vous dirai point le sujet, dans la crainte de le confondre; et, quoiqu'il fut du Titien, et qu'assurément je l'aie regardé avec avidité, le nombre des années me fait redouter ma mémoire : mais il mérita toute mon attention par la partie dont je vais vous rendre compte; le fait convient trop à mon sujet pour le passer sous silence.
« C'était un grand tableau de chevalet demeuré jusqu'alors dans la première bordure, et le recouvrement de la feuillure fort serré sur la toile avait conservé la couleur plus d'un pouce dans toutes les parties du contour, telle assurément qu'elle était au moment qu'on l'avait placée. L'or[)in et l'outremer purs formaient la couleur du ciel le plus éloigné; les autres teintes se voyaient en proportion dans le pourtour, d'une force et d'une hauteur correspondantes, tandis que, le reste du tableau ayant été travaillé par le temps, ce bon ami des bons tableaux, était d'un accord absolument différent, mais toujours admirable. Ces teintes, incontestablement telles qu'elles étaient sorties de la main du Tiiian, jetaient dans répouvante : on avait peine à concevoir, avec une telle chanterelle, quel était l'accord que ce tableau pouvait avoir présenté : car on ne peut révoquer en doute que, sortant des mains du Titien, dans son meilleur temps, il n'en ait eu un, et un merveilleux. »
Il faut borner là nos citations, faute de documents. Nous en savons cependant assez pour qu'on s'explique le succès de ces conférences, l'espèce de prestige qu'elles donnèrent à Caylus. Il est le seul dont, à cinquante années de distance, l'Académie aime à s'entendre relire les enseignements '. C'est qu'ils renfermaient une sorte de nouveauté.
1. Journal de J. Georges Wille : «< 6 juin 1789. M. le secrétaire lut une dissertation de feu M. le comte de Caylus. » Paris, Renouard, 1857.
ESSAI SLK LE COMTE DE CAYLUS-
Caylus, sans fracas, sans ce ton do prophète que prennent volontiers d'autres auteurs, inaugure simplement la vraie critique; — une critique peu coiuiue jusqu'ici, et en quelque sorte inédite, puisqu'elle n'a[)paraît nettement que dans des pages tout récemment découvertes *. Les artistes d'alors ne s'y trompèrent pas. Un grand parti se déclara pour notre amateur. (Caylus, devenu par la force des choses le représentant de l'art sérieux et le chef d'une opposition, sinon encore d'une école, continua sa campagne sans hausser le ton, se sentant bien hostile à toute une coterie, mais profi'ssant le plus parfait mépris pour ses attaques détournées. S'il parlait à l'Académie quand il avait quelque chose à dire, en revanche il se taisait dans les salons, où tant d'autres [jarlaient pour ne dire rien. Ce silence hautain, qui enliardissait des ennemis habiles, a beaucoup contribué à la légende de tyrannie qui s'est faite autour de son nom. Peu s'en faut, quand on lit Diderot et Marmontel, qu'on ne voie en eux les vrais critiques, et en Caylus un charlatan, ^n réalité, il s'en faut de tout. Ils ont beau jeu contre un muet, surtout après sa mort. Au fond ils h^ redoutent, Diderot le premier. Diderot, fort bien instruit de tout ce qui se passe à l'Académie, voit s'y former un contre-courant d'opinion qui tend à affranchir l'artiste de l'influence des soi-disant connaisseurs. Il sent surtout qu'on lui dénie ou qu'on lui déniera cette compétence universelle dont il se targue, notamment en matière de beaux-arts. Comme c'est là sa juétention favorite, toute attacjue portée sur ce terrain provoquera chez lui la plus vive irritation. *
Précisons : Les deux discours analysés plus haut portent la date de 1747. Ils sont donc antérieurs de neuf années au premier des Salons. Mais l'esprit des Salons
1. Cf. Brunelière, la Critique cVart au xvii« siècle, Revue des Deux Mondes, 1" juillet 1883.
CAYLUS A L'ACADÉMIE ROYALE
est antérieur h ceux-ci; Caylus l'a vu naître et g-randir chez Mme Geofl'rin. Il en prévoit les effets; on dirait qu'il cherche à y remédier d'avance. Cette façon de broder sur un thème, de donner carrière à son imagination sous couleur d'interpréter; cette manie de prendre un tableau pour texte ou pour prétexte de toutes sortes d'élucubrations philosophico-littéraires, répugnent à son bon sens, plus encore à sa science. Sa sobriété démonstrative, la plénitude qu'on sent dans ses courtes leçons, offrent avec ces (( libertinages » le plus complet contraste. Ce qui lui déplaira plus encore, ce sont ces expressions techniques, ces mots d'atelier saisis en courant et piqués çà et là, bien en vue, pour faire illusion, au milieu de quelque page impertinente. Comment mettre en garde des artistes souvent ignorants contre la duperie des mots? Plus d'un s'y trompera; que dis-je? le mal est déjà fait, et la peinture incline visiblement vers la Httérature. Ce sera bien pis quand les Salons auront consacré le genre. Nous n'avons pas à étudier ici cet ouvrage. Le départ du bon et du mauvais qu'il renferme a été fait avec soin et sympathie dans un livre que nous avons souvent consulté, et toujours avec fruit*. Il a été repris depuis par un critique exigeant, qui s'est montré selon nous non moins juste que sévère ^ Pour notre compte, nous reconnaissons bien que Diderot est le père de la critique d'art moderne, ou plutôt, comme on l'a fort bien dit, « d'une certaine critique » et qu'il a écrit de très belles pages. Mais c'est là son tort, de chercher à écrire de belles pages; et il faut convenir que, quand il dit de bonnes choses, ce n'est pas tout à fait la faute de sa méthode. Sa critique est extérieure à l'objet : elle n'en part pas, elle n'y aboutit