Bongot, Essai sur la critique d'art
2. Brunelière, les Salons de Diderot. {Revue des Deux Mondes du 15 mai 1880.)
ESSAI SUR LE COMTE DE CAYLUS
pas; elle on parle, ce qui est très diiïérent. Elle substitue trop souvent la pensée de Tauteur à celle du peintre, s'expose à mainte erreur par ignorance réelle du métier, ou par une confusion dangereuse entre des arts diiïérents. Contre une telle méthode, Caylus prêche d'abord d'exemple. Tout ce qu'il dit est tiré du sujet môme, exposé avec sincérité, simplicité, [)robité. Point de recherche de l'effet : il ne s'adresse pas au public, qu'il faut amorcer, flatter, retenir; il parle pour un petit nombre, tous gens de métier, ses pairs et ses juges. Nul danger qu'il se lance dans un de ces hors-d'œuvre, si familiers à son ennemi, au hasard des conclusions ou des rencontres. Il sait le pouvoir d'un mot mis en sa place. C'est en art surtout que les mots justes pèsent et portent. Que de fois ne parle-t-il pas de cette valeur spéciale qu'ont pour les artistes les termes de leur langue, de cette profondeur de sens que renferment souvent les plus simples, les plus usés, ceux qui se sentent plus qu'ils ne s'expliquent. Chez lui l'observation technique, au lieu d'éblouir, fait réfléchir. Il ne brille pas; il instruit. On sent qu'il parle des « opérations » de la peinture avec la compétence d'un chimiste pour ses propres expériences. S'il recommande de « ne point tout sacrifier pour produire un effet », ce n'est qu'un précepte judicieux; mais il ajoute : « un effet qui souvent n'est que celui du moment, et qui, n'étant qu'une fleur, se détruit comme elle », et ceci est déjà d'un connaisseur, qui sait que les couleurs franches ont aussi le plus de clianees de durée. Suit alors le précepte : « Peignons tous h plein i)inceau, et cachons l'art de nos oppositions », et ceci est d'un peintre, qui parle à d'autres |)eiutres. Nombre de mots sont chez Cavlus des mots d'artiste dans le sens strict. Tantôt ils sont amenés par ce tour d'esprit particulier sous lequel l'art présente naturellement les choses; tantôt la vérité d'une formule
CAYLUS A L ACADEMIE ROYALE-
qui saute d'abord aux yeux enveloppe, à la réflexion, tout un riche fonds d'observations qui nous manque, et faute duquel nous comprenons bien, mais nous n'entendons pas. A propos du travail quotidien, Caylus dira joliment, par exemple, que « notre imagination est une toile sur laquelle nous devons chaque jour imprimer quelque étude »; que pour cela « la nature est à nous,... qu'elle pose continuellement pour augmenter nos connaissances ». Idée très claire et charmante, mais surtout naturelle chez un artiste. Ailleurs, il écrira, à propos du Titien et de cette « harmonie » dont Rubens a tant profité : « Rubens a su lire sa manœuvre et se nourrir de ses opérations; il l'a fait avec tant de succès, qu'il nous en a en quelque sorte développé les secrets, et, comme il a lui-même écrit en beaucoup plus gros caractères,' ils sont [)ar conséquent encore plus lisibles* ». Soit; mais lisibles pour qui? et cette phrase, elle aussi, est-elle bien lisible pour tout le monde? Ne doutez pourtant point que les gens de l'art ne la comprennent dans son énigmatique substance, et sentez ce qui se cache de précision et de force dans ces notes qu'on croirait empruntées au carnet intime d'un peintre.
Ce langage, c'était la première fois, depuis longtemps au moins, qu'on l'entendait à l'Académie. Ni Coypel, avec son agréable facilité, ni l'honnête Lépicié, ni même les amateurs ordinaires de la compagnie, un de Piles, un Watelet, que Caylus cite avec trop de complaisance (nous dirons plus tard pourquoi), n'étaient capables d'écrire de cette encre. L'ascendant de Caylus s'explique donc parfaitement, ainsi que l'ombrage qu'en purent prendre certains personnages, soit à l'Académie même % soit dans