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LE PRINTEMPS AU FOND DE LA MER

« Le fond de la mer a ses saisons. Comme sur la terre, le printemps est une des plus belles. Le corail bourgeonne et les éponges respirent l’eau bleue à pleins poumons. Une forêt de cerfs rouges écoute un bruit d’hélice. Il arrive de très haut dans les cieux de la mer. Il fombe lentement et se roule dans le sable. Les fleurs dorment debout et il y en a une foule qui disent adieu. Les poissons manchots se posent dessus. [ls donnenf de gros baiser à la mer. À cause de l'éclairage et du décor on se croirait souvent chez le photographe. Un panache de globules gazouille dans le coin. Il s'échappe du petit robinet qui change l’eau salée. »

Dans la revue des Æcrits Nouveaux, à plusieurs reprises, J'ai lu des pièces de Jean Cocteau, apparentées à celles de Poësies, où abondent les fleurs simples, ce qui laisse croire qu'il a pour

quelques temps au moins adopté ce genre. Dans « Hôtel de France el de la Poëste » (le titre est signi-

ficatif) on trouve des vers mélancoliques :

Mon cœur tourne à l'envers du vôtre, c’est La vie Ce manège fait mal au cœur. Oh ! que j'ai mal

des images pittoresques :

Le ciel est un marin assis sur les maisons

un tercet où l'influence mallarméenne se devine sans être encombrante ni importune :

Irai-je, en un miroir où nous recommençons, engloutir le poitrail fabuleux du quadrige de cuiraditers mourant parmi les écussons.

Ferai-je remarquer que, peu à peu, chez Cocteau, avec le goût du passé, revient, dans sa poësie, le sens de la pondération ?

Je tiens surtout à citer une poësie, parue dans la même revue, extraite du /’ocobulaire, volume à paraitre que nous attendons. La précision atteint à la minutie d’un dessin japonais. La grâce touche au sortilège :

ROSTIER SAUVAGE

L’églantine est un piège Un cruel ornement Des guerres enfantines

Sade, marquis charmant Voleur des églantines Rougit sa main d'amant

IT signe sur la neige EE our la glace ment Avec un diamant.

Cette poésie-là, infiniment personnelle, nous permet d'espérer quelque distraction, aux jours d’ennui.

e E qu'il y a de curieux chez Jean Cocteau, c'est la diversité de ses connaissances et la multiplicité de ses aptitudes, de ses attitudes aussi, pourrai-je ajouter. S'il n’était que poëte, nous considérerions comme terminée notre étude mais il n’est pas que poëte. Depuis sa fréquentation avec Strawinsky, Dhiaghilew etc..., Cocteau est devenu lui aussi en quelque sorte un animateur. Je me garderai de prendre ce mot animateur dans son sens'plein car, pour être strictement impartial, si Cocteau a lancé des musiciens, des peintres à l’aide de sa plume et de ses relations, il faut dire qu'il s’est dédommagé en

se servant d'eux largement pour ses réalisations théâtrales.

Après la parution du Polomak, préface de toute son œuvre actuelle, avant celle du Cap, Cocteau donnait son ouvrage, le Coq et l’Arlequin, qui m'a été, je ne le cache pas et l’ai dit depuis longtemps et à maintes reprises, un bréviaire de gout musical. Une révélation, ce petit livre. Style sobre mais ferme, sans images mais prompt.

Le Coq et l’Arlequin venait-l à son heure ?

Beaucoup, poussés par ce chauvinisme ridicule qui se donne cours depuis 1914, affirment que oui et font de ce livre un manifeste de la pensée française contre l'Allemagne. S'il existe une question d'opporfunité, je crois qu'il venait à temps. Pas pour les mêmes raisons. Au seul point de vue musical. Car je ne ferai pas à Cocteau l’injure de lui supposer, dans ce livre, des velléités polémiques. Laissons cela à ceux qui vivent de chimères et de balivernes. La sottise nourrit quelques êtres qu'il faut laisser manger seuls. Toujours est-il que ce livre produisit une grosse sensation et que de ce moment date la complète entente et pour mieux dire la formation de ce groupe des six dont nous parlerons à la fin de ce chapitre.

Exclusivement composé de paragraphes très courts mais concis, le Coq et l’Arlequin est un comprimé de science et dd Et quel esprit de pénétration, de sagesse et de divination |! Je vais détacher quelqu’unes de ces formules :

« L'art c'est la science faite chair.

« Lorsqu'une œuvre semble en avance sur son époque, c’est simplement que son époque est en retard sur elle.

« Prenez garde à la peinture,disent certaines pancartes. J'ajoute : Prenez garde à la musique.

« Un poëte a toujours trop de mots dans son vocabulaire, un peintre trop de couleurs sur sa palette, un musicien trop de notes sur son clavier.

dés

S1 tu fe rases la tête, ne garde pas une mêche pour le dimanche.

Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi.

Le public n’adopte hier que comme une arme pour frapper sur maintenant.

S'il faut choisir un crucifñié, la foule sauve toujours Barabbas.

La réalité seule motive l’œuvre d'art importante.

On nous demande trop de miracles, je m'’estime déjà bien heureux si j'ai fait entendre ur

aveugle... etc... ».

Je n'avais pas tort en affirmant, avant d'en

citer quelques-uns, la sagesse de ces préceptes musi-

caux. Cette sagesse est parallèle à toute l'œuvre de Cocteau. Elle fait qu’un jour peut-être, malgré son jazz-band chez Gaya et ses visites au bar nègre qui le font qualifier par les imbéciles ‘‘ d'enfant terrible ”, Jean Cocteau sera membre de l'Institut.

La seconde partie du livre est consacrée presque enfièrément à l'étude de Satie. Est-ce de là que date la connaissance de ce grand musicien inconnu et si longtemps incompris par le public? je le crois, Cocteau souligne fort bien la personnalité de Strawinsky ; la musique impressionniste de Claude Debussy qui « transpose Claude Monet à la russe» en l'opposant à la musique droite, blanche, toute simple d'Erik Satie. Cocteau a si bien compris l’originalifé d'un Safie, d’un Honnegger, d'un Auric,

d'un Milhaud qu'il est devenu le porte-parole de ce groupe, jouant un peu le rôle d’Apollinaire avec ses peintres cubistes, et leur attitré collaborateur, ce qui nous a permis de connaître les réalisations scéniques de Parade, du Bœuf sur le Toit etc... dont nous allons parler dans une troisième partie.

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