‹ De Mallarmé à 391Chapitre 22 sur 28 · ORLE · texte numérisé non relu

ORLE

Le scandale de Parade ? Les tumultes de la presse ? les attaques grossières ? les épithètes sans mesure : bolchevisme d art, farce d'atelier, fumisterie, folie érotique ? toutes ces choses oubliées déjà, faut-il les rappeler ?.

Parade, Va fameuse Parade donnée en 1917, à Paris, en pleine guerre, à l'époque de Verdun,

devait être comme une réaction contre la sottise

de cette époque. Si ce ballet ne réussit pas à provoquer cette réaction, pourtant utile, il permit fout au moins de mettre à jour l’imbécillité de la masse

et de l'élite.

Composé par Jean Cocteau, avec la collaboration d'Erik Satie pour la musique ; de Pablo Picasso pour les costumes et le décor, de Léonide Miassine pour la chorégraphie, ce ballet qui devait soulever les fureurs de la salle et susciter une atmosphère comparable à celle du Sacre du Printemps, a pu depuis se donner, au milieu de frénétiques applaudissements, ce que Cocteau expliquait plaisammeñt en déclarant que «le public parisien est dadaïste. » |

On ne raconte pas Parade, ce ee nostalgique pour enfants. On se la rappelle. Le décor de Picasso, d’un âpre réalisme non plus que la partition de Satie, spirituelle, harmonieuse, d’une seule ligne, évocatrice de banques new-yorkaises et de transatlantiques, ne peuvent s’oublier. Les cocasses costumes composés par Picasso pour le manager américain, le cheval efc... sont un exemple des procédés cubistes appliqués au théâtre. L'invention de Parade est toute due À l'imagination de Cocteau ; spectacle de cirque comme il les aime, avec une ironie, intense et toujours un peu de cette tristesse qui se retrouve dans son œuvre.

En effet, Cocteau ne restait pas sur les sifflets et le succès de Parade. En 1920, au Théâtre des Champs-Elysées, il donnait le Bœuf sur le Toit. Se souvenant cette fois que le public avait qualifié de farce le drame de Parade, Cocteau, ainsi qu'il l’expliquait dans un préambule, faisait « une Farce, une vraie Farce du moyen-Âge, avec les masques, les hommes jouant les rôles 1. femmes, la pantomine et la danse. » Ce spectacle, précédé de l’audition d'œuvres de Satie, d’'Auric, de Poulenc, avait une fraîcheur que nous avons goûtée. Le décor était de Raoul Dufy ; les costumes de Fauconnet; la musique, riche de cuivres et pleine de verve, de Darius Milhaud. La farce était imaginée et helée par Cocteau. Le titre de Bœuf sur 7 Toit n'exprimait : rien, il n'était que l'enseigne d’un bar américain dans et se déroule la farce. Ce bar où dansent des nègres, où se croisent le monsieur en habit, le barman aux yeux candidement baissés, la Dame

décolletée, le policeman, laissait, grâce à l’art de la transposition, une place pour le rêve... place que le public rebelle n’a pas occupée.

Cette année, le succès fut plus étendu, la compréhension plus vaste. Les Mariés de la Tour Eiffel, le dernier ballet de Cocteau, fait en collaboration avec les Six, fut applaudi par des salles entières que ravissait cette page d’album.

J'ai beaucoup aimé Les Mariés de la Tour Eiffel et vais les résumer... Ouverture éclatante d'Auric. Un 14 juillet ensoleillé et mélancolique dans un clair décor d’Irène Lagut, trop inspiré de Léger, de Delaunay et de Rousseau. Une noce monte à la Tour Eiffel, commande un repas. Arrive le photographe : de l'appareil s’envolent successivement une autruche que poursuit en vain un chasseur, une baigneuse de Trouville, un lion, un enfant beaucoup plus gros que les autres convives, par symbole. Premier drame : l'enfant terrible assomme, à coups de balles la noce qui ressuscite. Deuxième drame Remarquable marche funèbre d'Honneger : le lion dévore le vieux général, témoin indispensable. Un vieil amateur enfin achète le tableau de la noce.

Le texte, fait de lieux communs rajeunis par Cocteau, évoque la nostalgie des dimanches poussiéreux et la mélancolie d’un mariage estival. Quelle ironie | Cet enfant, beaucoup plus grand, beaucoup plus gros. pour symboliser l'importance attachée à l'enfant prodige par certaines familles ; ce bébé encombrant qui faquine le couple, ennuie le général, énerve les invités, poursuit le bhotographe, tire sur

la noce, est une trouvaille. Puis des choses atréables. Sur la Tour Eiffel. « Jadis, elle était reine de Paris ; elle est maintenant demoiselle du Télégraphe. » Des observations justes, de la fantaisie partout, du brio et du goût.

Je sais bien que les critiques n’ont pas manqué mais Je sais aussi que, lorsqu'il veut, Cocteau sait critiquer. Il a écrit deux ouvrages qui, à ce seul point de vue, ont un grand mérite.

Ce arle Blanche, recueil de choniques et d’anecdotes, parues dans Paris- Aid, témoigne des qualités critiques de Cocteau et mériterait pour épigraphe cette phrase des « Divagations» de Mallarmé. « Nul n'échappe décidément, au journalisme ou voudrait-il, en produit pour soi et tel autre espérons, sans qu'on jette par dessus les tê es, certaines vérités, vers le Jour ».,

Ce livre place Cocteau dans un très bon rang journalistique. Abordant les questions les plus diverses, il les traite en se jouant, avec des remarques d’une fine vivacité, dans un style bref, volontiers haché, essentiel et qui porte.

Ce Parisien de Paris, n'est-ce pas Picabia ?

qui éprouve une émotion, au bal Tabarin, à la vue des dessous des nouvelles ballerines du Cancan et qu'inspire le passage des armées alliées, en juillet

1919, sous l'Arc de Triomphe, avoue une juste admi-

ration pour une artiste que j'admire et que j'aime beaucoup : Müistinguett. Il la peint avec finesse : « Il faut être de Paris pour comprendre ce visage de petite fille qui a reçu beaucoup de gifles, cette voix

fraînante, etc... » et il termine, après avoir raconté un numéro de danse de l’illustre fantaisiste au Casmo de Paris, sur cette phrase mélancolique. «... Je dé- ‘sirais et je craignais à la fois qu’elle ne sentit pas le chef d'œuvre qu’elle venait de réussir, ni plus ni moins, comme un rosier sa rose. »

En trois lignes, il définit une œuvre ou un homme : « Blaise Cendrars est de nous tous celui qui réalise le mieux un nouvel exotisme. Mélange de moteurs et de fétiches noirs. Il ne suit pas une mode, il se rencontre avec elle. »

Dans une de ses chroniques, intitulée “ Malentendu” Cocteau énonce des vérités profondes qu'il est un des seuls, avec Picabia, à admettre : « Un artiste entouré, fêté, devient veule. Il monnaye une richesse qu’il ne cherche plus à grossir. Il s’imite. Ses admirateurs l’'adoptent sous une de ses formes. Malheur.à lui s'il pen et les oblige à se remettre en marche. |] avait déjà fallu le suivre trop loin. Un artiste doit être empêché, dans le sens raci De du mot. Le néant inspire aux dieux un besoin de créer. »

Le dernier livre de Jean Cocteau, attendu dépuis longtemps, la Noce Massacrée à déçu beaücoup de ses amis comme le Zaboraloire Central à désillusionné les admirateurs de Max Je cob. H ne manque pas de qualités, pourtant ce livre où Cocteau se montre le plus en dehors, le plus sincère, tel qw'il est. La Noce Massacrée est un tout petit volume de

souvenirs dans lequel il raconte, avec un incomparable humour, deux visites à Maurice Barrès. Attaché

à cette époque à la Croix-Rouge (c'était en 191), Cocteau venait s'adresser au journaliste de « l’Echo de Paris», pour l’engager faire cesser, par la voie de la presse, le scandale de Reims. Ce scandale consistait en ceci que s'inquiétant si particulièrement de la destruction de la Cathédrale, le gouvernement ne songeait pas à évacuer des milliers de soldats blessés, cantonnés dans la ville.

De suite, Cocteau situe l'atmosphère avec cet esprit ailé qui blesse sans écorcher : « I] y a dans le cabinet de Barrès, le masque de Pascal, et une gravure qui représente le Grand Condé. On devine que Barrès se trouve des réponses dans l’un et dans l'autre. Car Barrès est de ceux qui craignent d'agir sans exemples. Z{ 4e relourne dix fois avant le saut. »

Puis 1 trace le physique et sa cruauté s’accentue ; la moquerie devient acerbe : + Son bel œil se mouille. Cet œil et sa mèche de cheveux, on croiraif voir un corbeau et le cheval qui succombe. Je distingue aussi dans ce nez et cette peau jaune la race des Prométhées, qui deviennent vite leur propre vautour. Ici, le mal d'estomac dicte une méthode, sorte de régime supérieur. Un esfomäc ramène au foyer, à la fisane. Par la suite, cela se nomme devoir. »

Après avoir résumé les propos échangés, il narre qu'en échange d'un chargeur de fusil Mauser, qu'il apportait à Barrès, il reçut de l’académicien une médaille à l'effigie d Alexandre. Il ajoute alors, pour ceux qui l'accuseraient d'hypocrisie, cette pro-

fonde réflexion : + La sincérité serrée de chaque minufe, même lorsqu'elle offre une suite de contradictions apparentes, trace une ligne plus droite, plus profonde que toutes les lignes théoriques auxquelles on est si souvent tenu de sacrifier le meilleur de soi. »

Le livre terminé, on trouve soudain Barrès diminué. Les attaques de la presse révolutionnaire contre Barrès portent à faux, car elles contiennent trop de fiel et de rancœur. L'esprit des râtés est

L4 F , 2, souvent dératé. On n’en rit pas. Cocteau parle sans RES 7 parti-pris. Il conte ses visites à « la fille Renan » avec tact, en sourdine, comme on converse dans un salon. On dirait qu'il s'amuse. Il égratigne. Barrès est vaincu |

Quelques notes, toutes intéressantes, suivent le récit de ces deux visites. Une sur Oscar Wilde, très belle. La note plus particulièrement m'a intéressé. Cocteau, je n'ose pas l’affirmer, attaque indirectement, sans acrimonie d’ailleurs, Picabia et Duchamp : « Il est inutile, dit-il, d'ajouter que le culte de New-York, esthétisme actuel, me semble aussi déprimant que celui de Venise. La lampe électrique est une nouvelle orchidée. Le boulon succède aux pierreries. Le film américain tourne la tête du jeune bourgeois et l’arrache de sa famille. Tout recommence, sous une autre forme. »

Il a raison certes quand il affirme que New- York est un nouveau culte et que fout recommence. Mais l’américanisme est-il un culte si déprimant ? Parce qu'il trouve un genre différent, ne se souvientil pas d’avoir rencontré, sans y pouvoir résister, le

mirage d'outremer ? Ze Cap de Bonne Espérance, Parade n’en sont-ils pas deux exemples frappants ? On peut tout renier mais pourquoi frapper, si elles sont abattues, les idoles qu’on adorait ?

-Depuis le Polomak, Y'œuvre toute entière de Cocteau m'intéresse. Je ne le cache pas. Elle est l’œuvre remplie de qualités, de hardiesse, d’originalité, d’un homme extrêmement intelligent, remarquablement doué à de nombreux points de vue.

Cocteau ne peut pas laisser indifférent. Pourtant, cette œuvre ne nous semble pas être sur la voie de nos derniers rêves.

Je l'ai dit au début de cette étude et je le répète à la fin : s’il n'était pas retenu par les préjugés de nombreux salons qu'il fréquente, Cocteau pourrait alors donner ce que nous attendons de lui.

Notre époque veut qu'on aille toujours de l’avant. Elle ne permet pas de s'arrêter. Elle oublie ceux qui reculent.

Jean Cocteau peut et doit avancer.

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