Chapitre I
L'Influence Mallarméenne
| L n’est peut-être pas encore un écrivain qui ne subisse au moins à ses débuts l'influence de Stéphane Mallarmé. C’est pour cette unique raison, bien que nous n’ayons plus pour lui la même admiration que par le passé, que nous commençons ce livre par une étude de ce poëte. Cette étude est nécessaire. Non qu'elle n'ait jamais été faite. Elle a été traitée et bien mieux qu'ici. Il n'y a rien à ajouter à la magistrale exégèse de Mallarmé par M. Albert Thibaudet mais il faut souvent remettre en place ce qu'on dérange et la personnalité de Mallarmé n'est plus du tout, il me semble, où elle devrait se trouver.
J'ai dit que son influence est encore virtuelle et forte : elle fut considérable. Les jeunes poëtes qui viendront dans quelques années seront sans doute délivrés de cette obsession et ne subiront pas comme les générations précédentes et nous-mêmes l'attrait
de l’inquiétant sortilège…
Les cours de littérature actuels, hâtifs et mal composés, placent Paul Verlaine dans le groupe symboliste. A mon avis, Paul Verlaine est tout à fait à part. Le symbolisme commence à Mallarmé qui en fut non seulement le théoricien mais encore le praticien le plus subtil.
Le Symbolisme venait en réaction contre les brutalités, les audaces et les outrances de l'école matérialiste. Il réclamait une part de rêve et d’idéal à l'époque où Zola, suivi de Paul Alexis, de Paul. Bonnetain, de Gustave Toudouze, distribuait à profusion ses études de masses ef ses romans de mœurs. Mallarmé, encore que fervent admirateur d'Emile Zola, ainsi que le prouve le Prélude à l’«Après-Midi d'un Faune », comprit la nécessité de styliser la poésie et de la rapprocher beaucoup plus de la musique et de la peinture que de la poésie propre. Influencé par la peinture impressionniste de Sisley, de Manet, du portraitiste Wisthler, non moins influencé par la musique de Wagner, par la littérature d'Edgar Poë, de Charles Baudelaire, il essaya d’atteindre à la perfection du poème.
Ses premiers sonnefs, encore parnassiens, mais déjà si personnels laissaient pressentir beaucoup. Tel celui-ci où abondent les gongorismes et qui permettent de le comparer à un Benserade plus moderne.
« Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres |... … Princesse, nommez-nous berger de vos sourires l »
On voit la finesse de la pensée de Mallarmé, finesse extrême qui se retrouve partout, dans toute
sa vie. N'est-ce pas lui qui, durant son professorat d'anglais à Tournon, faisait fréquemment passer au tableau un élève nègre. Comme le peintre Renoir y? . L2 . L2 (A s’en étonnait et lui en demandait la raison, Mallarmé répondit, souriant : « Vous ne sauriez croire la jouissance que j'éprouve à voir l'âme de ce noir s'exprimer en blanc sur le tableau. »
Déjà, ces vers précités ne satisfaisaient plus le poète, ainsi que le prouve cet appel:
La chair est triste, hélas et j'ai lu tous les livres. Fuir ! la-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux 1 »
Il était hanté par les secrètes correspondances des choses, par les affinités très lointaines des couleurs et des sons.
Ainsi que je disais plus haut, Paul Verlaine. n'est pas un symboliste au sens où nous l’entendons aujourd'hui ; il n’a fait en somme que briser les rythmes et les mètres connus sans laisser à ses adeptes une définition très précise de son but. Mallarmé, lui, définissait et établissait la technique du symbolisme qui n’est pas une école mais bien comme l’a répété tant de fois Tancrède de Visan “ une atti-
tude lyrique ?.
Le but de Maine que beaucoup n’ont point vu était de créer une langue artistique et un verbe spécial pour “la communion des émotions esthétiques”. IL écrivait : Les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent : par là, ils manquent de
mystère, ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu'ils créent. Nommer un objet, c'est supprimer les trois-quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer. l’évoquer, voilà le rêve. »
Il se rapproche de la musique, peu à peu.
D'abord par une simple harmonie imitative :
« Hilare or de cymbale à des poings irrités. »
puis par une orchestration beaucoup plus savante, plus ténue : +
« Zas de l’amer repos où ma paresse offense Une gloire pour qui jadis j'ai fui l'enfance Aoorable des bois de roses sous l’azur Naturel, etc...»
comme Je passage d'Hérodiade qui ravissait des Esseintes :
« © miroir!
Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée Que de fois el pendant des heures, désolée Des songes el cherchant mes souvenirs qui sont Comme des feuilles sous La glace au trou profond, Je m'apparus en loi comme une ombre lointaine, Mais, horreur ? des soirs, dans ta sévère fontaine, J'ai de mon rêve épars connu la nudité ? »
ou comme ces lignes, tirées de « Frisson d'Hiver » dans Divagations : « Viens, ferme ton vieil almanach
allemand, que tu lis avec attention, bien qu'il ait paru il y a plus de cent ans et que les rois qu'ik annonce soient fous morts, et, sur l'antique tapis couché, la tête appuyée parmi tes genoux charitables dans ta robe pâlie, Ô calme enfant, je te parlerai pendant des heures ; il n’y a plus de champs et les rues sont vides, etc...»
L'emploi de l’assonnance, de l’allitération et surtout de l’hyperbate contribuent à d’étranges effets, fréquents dans l’« Après-Midi d’un Faune » et dans « Hérodiade », analogues à celui-ci :
« Sinon la myrrhe gaie en ses bouteilles closes, De l'essence ravie aux vieillesses de roses V’oulez-vous, mon enfant, essayer la vertu Funèbre ? »
L'influence de Mallarmé, je l’ai déjà dit, fut énorme. Laurent Taiïilhade qui ne pêchait certes pas par indulgence, écrivait en 1912, en parlant de cette influence de Mallarmé sur la jeunesse intellectuelle : « Sous sa noble tutelle, nous avons redoublé nos
humanités. »
Il faisait allusion à ces fameux mardis de la rue de Rome où pendant dix ans, dans le petit salon obscur qu'ornait un beau portrait du poëte par Manet, Mallarmé, une perpétuelle cigarette à la main « pour mettre, disait-il, de la fumée entre le monde et lui», accueillit René Ghill, Laurent Tailhade, Joris-Karl Huysmans, Jean Moréas, Francis Viélé-
Griffin, Paul Claudel, Oscar Wilde, Henri de
Régnier, Saint-Pol Roux, Jules Laforgue, Gustave Kahn, André Gide, Pierre Louys et tant d’autres.
Pendant dix ans, avec patience, avec sûreté, avec goût, il guida vers leurs voies de jeunes intelligences et charma ses disciples par une conversation merveilleuse. Car il fut un causeur prodigieux: « Ce petif magicien des mots, écrit Léon Daudet dans le premier volume de ses Souvenirs, « Fantômes et Vivants », aux regards profonds et graves, parlait par allusions transparentes, qui se rejoignaient et dessinaient peu à peu dans l’espace une forme logique ; il parlait avec un charme incomparable, voletant, tel un oiseau rare, à la cime des idées et des formules, faisant du verbe un jeu magnifique. Il composait Mis iblémeuthisot discours, en grand artiste, signifiant par un sobre mouvement de la tête ou des paupières, à un moment donné, l'inexprimable, »
Mallarmé a développé la recherche du rythme frère de la pensée, de la mélodie savante et des harmonies secrètes ; 1l a élargi, en poésie. le domaine du subconscient jusqu'aux limites les plus absconses de la métaphysique. Il a le premier essayé, dans « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard », ces recherches typographiques qui sont un des traits caractéristiques de la poésie confemporaine.
On classe Mallarmé dans les auteurs difficiles. I voulait, en effet, que la poësie emprunte beaucoup plus à la seiencc et à la musique. « Stéphane Mallarmé, écrit M. Théodor de Wyzewa dans « Nos Maîtres », a rêvé d'une poésie où seraient harmonieusement fondus les ordres les plus variés d’émo-
tions et d'idées. À chacun de ses vers, pour ainsi dire, il s’est efforçé d’attacher plusieurs sens superposés. Chacun de ses vers, dans son intention, devait être à la fois une image plastique, l'expression d’une
[4 4 L4 , 5 D pensée, l’énonçé d’un sentiment et un symbole philosophique, etc...»
Cette phrase de hu prouve la culture de Mallarmé et l'attrait que peut exercer sa poésie. On a cherché à dégager de l’œuvre mallarméen plus qu'il ne contenait et son obscurité a facilité les mirages. Jules Laforgue qui voyait souvent juste a remis en bonne valeur cet apport quand il écrit dans ses « Mélanges Posfhumes » : « Ce n’est jamais une divagation d'images comme dans le rêve et l’extase inconsciente, c'est-à-dire de sentiments exprimés avec l'immédiat de l'enfant qui n’a à sa disposition que le répertoire de ses besoins, mais de la divagation raisonneuse. Sa technique est également raisonnée, consciente et l'on voit souvent qu’elle nest pas de premier jet.
« Toujours concret, jamais impalpable. »
Remy de Gourmont, dans ses « Promenades Littéraires », a écrit sur Mallarmé cette phrase: «IL est lui, il est unique, il est divin. Il a composé des assemblages de mots nuancés comme le plus exqui des colliers de pierres précieuses, colliers qu'on n’avait jamais faits, qu'on ne refera Jamais. » Pour tranquilliser la mémoire du docte auteur des «Lettres à l'Amazone », nous pouvons répondre que personne
ne songe à composer le même collier, et que même nous ne voulons plus de colliers.
Pour que l'influence de Mallarmé qui fut immense diminue de plus en plus, au risque de faire oublier que le poète d'Hérodiade est toujours à la base du mouvement contemporain, il faut qu'il existe une raison. Cette raison, nous nous devons de la trouver ou du moins de la chercher.
Et d’abord, Stéphane Mallarmé est inimitable. Ceux de ses adeptes qui ont essayé dele suivre avec trop de fidélité sont arrivés, comme M. de Régnier dans ses “ Poèmes romanesques” ou dans “Tel qu'En Songe”, à une poésie compassée, conventionnelle, artificielle dont l'œil exercé découvre tous les rouages. Guillaume Apollinaire qui procède aussi de Mallarmé mais avec quelques effets nouveaux, avec des trouvailles personnelles nous séduit davantage quoique sa poésie, au point de vue purement mécanique, soit beaucoup moins pure, beaucoup moins « décrassée » que ne l’est celle de M. Paul Valéry qui lui n'inferesse personne.
D'autre part, Mallarmé représente, symbolise une époque. Impressionnisme, japonisme, Whistler et tutus. Or, comme tout le reste, la poésie évolue et Mallarmé devient, à nos yeux du moins, bien “ rococo ”. On a tant fait depuis. Souvent moins bien. Beaucoup mieux aussi parfois et cela seul intèresse.
L'artiste véritable ne s’arrête jamais. Il crée, sans cesse, se renouvelle ou doit renoncer à produire. Mallarmé a créé et de telle façon que nous lui devons
tous mais il n'a créé qu'une fois. Aussi l'admiration qu'on lui réserve ne doit-elle pas être absolue; il faut désormais regarder plus loin.
Cécile Sorel ou Polaire ne contemplent jamais les photographies qui les représentent à vingt ans car elles rappellent -une jeunesse qui ne reviendra plus; elles en éprouveraient une forte douleur. Elles regardent la-æsyché qui les trompe sans cesse et les rajeunit. Laissons le livre de Mallarmé ou du moins regardons-le avec moins de ferveur. Les œuvres nouvelles sont des miroirs auxquels notre coquetterie ne doit plus résister.