Chapitre IT
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M ALLARMÉ fut le ‘poète de l’impression-
nisme. Un des tous premiers, il annonça et chanta la gloire naissante de Manet, de Cézanne, de Monet, de Renoir, de Sisley, de Pissaro.
De nombreux points communs rejoignaient l'impressionnisme et sa poésie; son enthousiasme pour cette nouvelle école de peinture est par là facilement explicable. * Suggérer, évoquer, voilà le rêve ” a-t-il écrit. N'est-ce pas exactement le même but que se proposaient ef que se proposent encore les i impressionnistes ? Quelques taches de couleur, Jetées ça et là, avec tact et intelligence, doivent créer l’atmosphère et susciter le rêve.
Le second grand poète de l'impressionnisme fut Paul Gauguin, le fameux Gauguin, dont l'influence fut si forte et si insinuante que les dadaïstes, d’après Jacques Emile Blanche, en seraient les dernières victimes.
Mais si féconds que soient les résultats, le mode d'impression expressionniste ne contentait plus les jeunes peintres. Ceux qui, comme Picabia, disciple de Pissaro et de Sisley, connaissaient à trente ans le vrai succès, se lassaient et abandonnaïient fortune et renommée pour tenter... autre chose. La peinture réclamait une discipline ; elle tendait à l'architecture, cette «philosophie de la forme» selon le sâr Péladan. De ces recherches multiples et parallèles devait jaillir Ja grande trouvaille qu’exploitent aujourd’hui encore les nouveaux riches et les marchands de tableaux : le cubisme.
Le cubisme apparut, dans le domaine des arts, comme une révolution. Cette peinture architecturale, cette peinture-pensée réagissait avec force contre la peinture impressionniste, sensuelle et physiologique. On copiait la nature avec l'application de l’élève qui recopie la bouteille; le cubisme, avec des moyens plastiques certes peu divers mais étonnants de justesse et de simplicité, reconstruisait le monde extérieur ; au lieu de donner servilement les détails de l'objet, les peintres cubistes ne cherchaient à en rendre que l'essence générale.
Il est inutile, je crois de rappeler les hurlements que firent pousser les premières expositions des toiles cubistes. Le public qui, aujourd’hui, se presse, salle Drouot, pour acheter de mauvais Braque ou de médiocres Derain, accusait les jeunes peintres de folie, d’anarchie, de nihilisme car il aime volontiers les comparaisons politiques. On parlait de propagande allemande. N'est-ce pas le sort de toute inno-
vation, riche ou inféconde de susciter de pareilles absurdités ?
Il y avait alors à Paris un étranger que les enthousiasmes laissaient insensible : un espagnol qui, seul, a créé le cubisme, paternité reconnue que lui disputent en vain queques brosseurs sans renom. Cet homme, c’est Pablo Picasso !
Picasso possède une des originalité les plus surprenantes et les plus séduisantes qui soient. Sans cesse pour tromper ses innombrabies démarqueurs, il se renouvelle et les stades différents de sa course approchent chaque fois davantage de la perfection. Je sais que certains préférent les Picasso de l'é époque rose, mais... Jean Cocteau, dans Carte blanche, a ainsi défini le peintre espagnol qu'il connaît bien : « Picasso est un charmeur d'objets.» Nulle définition n’est plus vraie. Que ce soient ses natures mortes, ses fameux ÂArlequins, ses portraits, ses paysages ou mêmes ses décors, les objets qu’il a fascinés ont une grâce nouvelle. La plus petite de ses toiles ne saurait laisser indifférent car elle est pensée et fait penser. Picasso ne déforme pas, comme le prétendent ses détracteurs ou comme se le figurent les raïfs, il transpose. L’attention suffit pour deviner et comprendre tout ce que contient la toile.
Picasso, je le répète, est un charmeur d’objets.
Encore qu'il soit possesseur de dons prestigieux, encore qu il soit devenu l’idole des marchands de tableaux et la coqueluche des snobs, Picasso est un des hommes qui ont suscité le plus de haines et amassé le plus de rancunes. Il n’est pas de mesqui-
nerie qu’on ne lui fasse. Il Le sait et de quel ton amer et plein d'humour disait-il à son vieil ami Picabia, au sortir de son exposition de chez Rosemberg : « J'ai fait tout cela pour les dégoûter de la peinture. » Car il connaît la valeur des éloges et du blâme.
Néanmoins, le cubisme devait prendre une extension formidable. Derrière “l'animateur” selon le mot d'André Salmon, venaient Picabia qui ne reste jamais le même une heure de trop et dont les toiles comme “ Udnie, jeune fille américaine”, “ Portrait d’un Ecclésiastique ”, reproduits dans les Soirées de Paris devaient révolutionner jusqu’au cubisme et le faire accuser d’insincérité ; Marcel Duchamp, Jean Metzinger, le futur théoricien qui devait dicter à Gleizes un beau livre, Juan Gris, Braque, Derain, F. Léger et Delaunay. Ensuite, devaient venirles post-cubistes
André Lhote, Favory, Raoul Duffy, etc...
L'histoire du cubisme ne cesse pas d’être intéressante car elle est symbolique et montre la puissance du commerce et du bluff. Méprisé comme une découverte pour nègres et barbares, il a quelques années, le cubisme est à ce point renommé aujourd'ui qu'il fait la fortune des marchands de tableaux et que les villes de province possèdent, elles aussi, de petits bâtards de cette grande aventure.
“Le cubisme représente la disette des idées” a dit Picabia. Par là, il entendait que les cubistes qui avaient, avec toute la fougue d'une jeunesse prompte aux enfhousiasmes, renversé les toiles impressionnistes et détrôné les derniers maîtres, comme d'ennuyeux pontifes, étaient arrivés à leur tour,
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patronnés et soutenus par Léonce Rosemberg, et qu'ils ne cherchaienf plus à créer. Ils devenaient de - grands hommes, reproduisant indéfiniment pour la satisfaction des bookmakers de la presse, les mêmes conceptions. La spéculation sur le cubisme est une des hontes du jour.
Mais tout de même, le cubisme, car l’auteur a le souci d’être impartial, n’était pas sans apporter quelques idées nouvelles et sans donner à l’esprit des directions ignorées ; il devait avoir une forte répercussion sur la littérature, au point que quelques critiques sans importance et quelques amateurs, ont appelé, à fort «poésie cubiste » cette poésie qui procède, de très loin, de la peinture moderne.
Outre qu'il était l'ami intime et pour ainsi parler le porte-parole des jeunes peintres cubistes, Guillaume Apollinaire fut sans doute le créateur de cette forme dont tour à tour Picabia, Max Jacob, Pierre Reverdy, Jean Cocteau, Blaise Cendrars, Paul Dermée devaient user.
Qu est-ce aujuste que cette poésie qui surprend et déroute les amateurs en retard? Une poésie toute interne, pleine de sensations, de sentiments, exprimés sans lien aucun, par le seul assemblage des vocables eux-mêmes; sans, d'autre part, cette recherche de mots rares dont s'emberlucoquérent parnassiens et symbolistes, présentée surtout avec un arrangement typographique qui peut s'apparenter aux dessins des peintres. Cette disposition qu'on doit à Mallarmé qui, le premier, l’essaya dans Un coup de Dés, devait apporter un regain d'originalité. On en a malheureu-
sement abusé. Il n’est pas une invention que les singes ne déforment. L'œil devait jouïr comme l'esprit. C'était, outre l'émotion que procure le poème en soi, la recherche du dessin, la valeur d’un caractère plus ou moins gras, le choix d’une ligne pour un vers, le mystère des blancs. Prenons comme exemple ce curieux poème de Reverdy, tiré de son livre “la Guitare Endormie ”.