‹ De Mogador à Biskra: Maroc & Alge?rieChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Aspect des deux villes sœurs. — Difficulté de débarquer à Rabat. — Coup d'œil féerique. — M. Ducors. — Climat de Rabat. — Origine de la ville. — Yacoub Almansour. — Les fortifications. — La tour de Sma-Hassan. — Le palais de Yacoub. — Schella. — • La vallée de la Bouragrab. — Rencontre d'Arabes. - Le palais de Schella. — Sépulture de Yacoub. — Serpents et caméléons. — La pierre du serment. — Le minaret de la mosquée. — Fâcheux épisode. — Une porte monumentale. -- L'emplacement de la ville de Schella. — Retour & Rabat. — Horrible apparition. — Un négrillon du Soudan. — Un dentiste. — Le Maure Ronda. — Les rues de Rabat. — Fanatisme des Salentins. — Nous sommes assaillis à coups de pierres. — Les pirates salentins Bombardement de Salé. — Retour à bord. — Larache. — Tanger.

Un beau matin je m'éveillai devant les villes sœurs de Rabat et de Salé, situées à Tembouchure de la rivière Bouragrab. Rabat commande la rive gauche, Salé la rive doite. Nous étions mouillés à un kilomètre au large. Les deux cités se déployaient à nos yeux dans leur pittoresque ceinture de murailles hérissées de tours carrées. En explorant le rivage avec la lunette, j'aperçus, sur les hauteurs qui dominent Rabat, le palais du sultan, immense construction blanche formant un carré parfait flanqué de

huit tours. Au-dessus de la mer surgissaient des fortifications modernes précédées d'un portique dont les élégants arceaux mauresques me rappelaient , la cour des lions àTAlhambra. Dans le lointain, une tour prodigieusement haute, semblable à la Giralda de Séville, dessinait ses nobles silhouettes. Des campagnes verdoyantes s'épanouissaient aux environs. Le bruit sonore de Tocéan qui se brisait en vagues écumantes contre le banc de sable qui obstrue rentrée de la rivière, me rappelait la grande voix du Niagara que j'ai si souvent cru entendre sur cette côte semée de brisants.

Le tableau était de ceux qu'on n'oublie pas, et il me fascina si bien, que je conçus aussitôt le désir d'aller m' assurer si tout ce merveilleux était autre chose qu'une simple décoration de théâtre.

Nous devions mouiller deux jours. Mais quand je manifestai au capitaine l'intention d'aller à terre, il fronça le sourcil. C'est que depuis dix ans qu'il pratiquait cette navigation, il n'avait jamais osé visiter Rabat, de peur de ne pouvoir revenir à bord. La barre qui défend l'entrée de la Bouragrab n'est franchissable que par le calme plat : or, comme l'état de la mer varie sur ces côtes d'une heure à l'autre, on

n'est jamais assuré, après avoir franchi la barre, de pouvoir la franchir au retour : voilà pourquoi Ton a vu des barques bloquées pendant six mois dans la rivière sans pouvoir gagner la haute mer.

Aux objections du capitaine je répondis que le temps était trop beau pour ne pas saisir la fortune aux cheveux, et qu'au pis aller, si je ne pouvais revenir à bord, je gagnerais Tanger par terre. Je parvins à entraîner avec moi mes deux camarades espagnols, et nous nous

jetâmes dans une de ces lourdes barques arabes à douze rameurs, qui servent au transport des balles de laine.

Nous étions à peine embarqués, que nos rameurs se prirent de querelle avec un malheureux nègre, et après Tavoir rossé, virèrent de bord pour Texpulser. Le pauvre diable regagna le steamer en pleurant comme un enfant. Puis la barque s'avança péniblement au cri de « ô ma » poussé par les rameurs.

Tout alla bien jusqu'au moment où nous approchâmes de l'embouchure de la Bouragrab ; là nous fûmes jetés dans un violent remous :

notre lourde embarcation chargée de balles était secouée comme une allumette par d'énormes vagues qui retombaient en volutes

écumeuses. Nous atteignîmes enfin les eaux plus calmes de la rivière ; mais nous eûmes à lutter contre un nouveau remous au pied d'un bastion où la mer déferlait furieusement : nous rasâmes des rochers contre lesquels les vagues menaçaient de nous briser. Les courants étaient si violents en cet endroit, que malgré les efforts désespérés des rameurs nous restions presque stationnaires.

Quel coup d'œil féerique quand, au détour d'un rocher qui s'avance en promontoire, la ville de Rabat apparaît au fond d'une anse, dans toute sa pittoresque beauté ! Les maisons étagées en amphithéâtre, les tours des mosquées, les palais mauresques se déploient en demi-cercle autour de la baie. La kasbah se montre ensuite, juchée sur des rochers inaccessibles, avec ses murailles brunes à demiruinées et sa verte parure de cactus arborescents. La baie elle-même, qui forme un vaste bassin circulaire, dominé par les deux villes jumelles, offre, par la luxuriante végétation qui l'encadre, un aspect de délicieuse fraîcheur auquel on ne s'attendrait guère après les côtes arides et sans verdure du sud du Maroc.

Sitôt débarqués, nous nous rendîmes chez M. Ducors, vice-consul de France et agent de

la compagnie Paquet, le seul Européen qui résidât en ce moment à Rabat. En le voyant, nous ne nous serions guère doutés que nous avions affaire à un Européen : il avait, en effet, complètement adopté le costume, les mœurs, la manière de vivre des Marocains ; il portait le cafetan, le fez et les babouches ; sa tête était rasée à la mode arabe. Il habitait une charmante maison mauresque, au centre de laquelle s'ouvrait un patio ombragé par un bananier séculaire et égayé par une fontaine. Les appartements, qui prenaient jour sur le patio, étaient ornés de divans, de coussins de cuir brodé, de tapis de Fez, et sur les étagères mauresques accrochées aux murs étaient rangées des curiosités du pays, des poteries de Rabat, des ouvrages en maroquin, des épées arabes à poignée d'ivoire, des yatagans, des fusils au canon damasquiné d'or, à la monture incrustée de nacre et de corail.

Il est naturel qu'une ville qui n'est presque jamais visitée par les Européens ne possède pas d'auberge.

Ce fut M. Ducors qui nous donna l'hospitalité. Nous arrivions malheureusement dans un moment fâcheux : il nous raconta que ses domestiques et ses employés se mouraient l'un du

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typhus, Tautre du choléra, un troisième de la fièvre, et il nous reçut aussi bien qu'il put en de telles circonstances. Rabat passe pour une des villes les plus malsaines du Maroc, à cause des marécages qui se trouvent dans les environs : la température y est d'ailleurs très- étouffante en été.

Avant d'explorer la ville, nous avions lu ce qu'en dit l'historien espagnol Castellanos. Elle fut fondée à la fin du xn** siècle par le fameux Yacoub, qu'on désigne généralement sous le nom à'AImansour (le victorieux).

Les Arabes l'appellent R'bat El-Fath (champ de la victoire) : elle occupe, en effet, le champ de bataille où Yacoub vainquit les Salentins. On ignore pour quel motif il fonda cette ville en face de Salé : il est probable qu'il craignit que Salé, qui comptait une nombreuse population, ne secouât le joug à la première occasion, et qu'il voulut entretenir en face de ses murs une armée respectable, dont les campements devinrent bientôt une ville ; suivant d'autres, Yacoub fit construire Rabat en souvenir de sa victoire et dans lé seul but d'y tenir sa cour. On sait que la ville fut achevée en deux ans. On y admirait des aqueducs, de beaux jardins, de somptueuses mosquées, des édifices magni-

fiques, des écoles, des bains. Les dépenses furent ruineuses, et Yacoub s'écriait à son lit de mort que Tune des trois choses dont il se repentait, c'était d'avoir épuisé le trésor public en édifiant Rabat.

Suivant une tradition arabe, le despote employa à construire les murs et les palais de la ville les 30,000 captifs qu'ils avaient amenés d'Espagne, entre autres ceux d'Alarcos ; ces infortunés conçurent l'idée d'une terrible vengeance : ils se concertèrent pour faire des édifices fragiles et sans la moindre consistance, qui devaient s'écrouler sur les habitants le jour où ils y penseraient le moins. L'événement prévu arriva : à peine les Maures avaient-ils eu le temps de s'installer dans leurs nouvelles maisons, que la plupart furent ensevelis sous leurs ruines. Mais les chrétiens ne jouirent pas longtemps de leur vengeance : en punition de leur trahison ils furent condamnés à mourir.

Quoique Rabat soit grandement déchue de son ancienne splendeur, elle donne encore une haute idée de ce que fut un jour la puissance marocaine. Les fortifications semblent résister aux injures du temps. Du côté de la mer, des bastions croisent leurs feux avec ceux de Salé et défendent l'accès de la rivière. La barre est

protégée par une batterie inexpugnable qui, pourvue de canons modernes, anéantirait en un instant les bâtiments qui voudraient forcer rentrée. Du côté de la terre, la ville est défendue par deux rangées de murailles, dont Tune a pour but de repousser les attaques des nomades de la plaine. C'est dans Fespace compris entre ces murailles-, que les sultans ont érigé deux immenses palais, où ils ont accumulé toutes les richesses artistiques qu'a pu créer le génie arabe. Nous n'avons pu visiter ces palais, dont l'accès est interdit aux chrétiens.

Mais c est surtout en dehors de l'enceinte que se trouvent les plus intéressants monuments.

A deux kilomètres à l'est de la ville, sur les bords de la Bouragrab, se dressent les ruines d'une mosquée et d'un palais érigés, suivant Lemprière (1), par Yacoub le Victorieux. Notre hôte nous donna un guide qui nous conduisit par un chemin poudreux bordé d'agaves géants, de roseaux hauts et drus comme des bambous, de nopals, de vignes et de figuiers chargés de fruits mûrs : nous éprouvions une joie d'enfant au milieu de cette débauche de végétation tropicale. Le chemin longeait la Bouragrab par une corniche, du haut de laquelle nous aspirions les

(1) Voyage dans l'empire du Maroc et le royaume de Fez.

bouffées d'air frais que la rivière nous apportait de Tocéan. La ville sainte de Salé se déployait sur l'autre rive avec sa mosquée et ses antiques murailles crénelées. Une immense tour se dressait fièrement devant nous : c'était la tour de Sma- Hassan, au pied de laquelle nous arrivâmes par un sentier tracé à travers une forêt de cactus arborescents.

Cette tour, un des plus beaux monuments de l'art arabe, n'a pas moins de 65 mètres d'altitude, bien qu'elle soit restée inachevée. J'avais vu, antérieurement, la Giraldade Séville, et je fus frappé de la ressemblance des deux édifices. Tous deux sont conçus dans un style semblable, ont des proportions identiques, affectent la même forme carrée et massive, comptent le même nombre d'étages, sont ornés des mêmes arabesques, et semblent dater de la même époque. Il existe, à Maroc, une autre tour absolument pareille, connue sous le nom de Koutoubia, Le géographe espagnol Antonio Ponz attribue la construction delà Sma-Hassan, de la Koutoubia et de la Giralda au célèbre architecte et mathématicien arabe qui donna son nom à la science de l'algèbre (1).

Pendant qu'un de mes compagnons prenait

(1) Geber, né à Séville.

uncroquisdu monument, je m'assis sur unetouife de rétama, et me mis à songer à la destinée si différente de la Giralda et de la Sma- Hassan. La Giralda, édifiée par un musulman, est devenue le clocher d'une cathédrale chrétienne, et autour d'elle s'épanouit la ville la plus bruyante, la plus gaie de l'Espagne ; la Sma-Hassan s'élève au-dessus des ruines d'une antique mosquée, dans un site morne et silencieux : elle ne diffère point de la tour de Séville ; mais comme elle paraît plus imposante dans sa solitude et sa tristesse! Des légions d'hirondelles tournoient autour de ses corniches aériennes et se reposent sur ses créneaux : ces oiseaux, poétisés par les Arabes, ajoutent à l'imprévu du tableau.

Les matériaux dont l'édifice est construit sont de la même teinte rougeâtre que celle du sol environnant, et cette teinte se détache vivement sur la verdure des campagnes. L'angle eudouest de la tour est crevassé du haut en bas, par suite sans doute d'un coup de foudre dont parle Ghénier.

J'avais gravi la Giralda de Séville ; j'eusse aussi voulu faire l'ascension de la Sma-Hassan ; mais j'eus le regret de constater que la porte en était murée. Du pied même du monument on

découvre d'ailleurs un vaste panorama : partout des jardins verdoyants, où s'épanouissent une infinité d'arbres fruitiers. Telle est la fertilité des environs de Rabat, que des auteurs arabes y ont placé le fameux jardin des Hespérides. Ali Bey avait une grande prédilection pour ces riches campagnes, et il les préférait à tous les jardins qu'il avait vus en Europe.

Du palais de Yacoub et de la mosquée que dominait la tour il ne reste plus qu'un monceau de ruines. Les murs extérieurs et quelques piliers sont seuls restés debout : ces piliers, d'un granit grisâtre, ont la hauteur de ceux de la célèbre mosquée de Cordoue, mais leur diamètre est double ; ils sont d'une extrême simplicité : un fût surmonté d'un chapiteau qui rappelle Tordre dorique. Il ne reste plus trace des élégants arceaux mauresques qu'ils supportaient autrefois. La mosquée devait être d'une étendue immense ; ses débris couvrent plus de trois hectares. Au miheu de ces ruines se développe une prodigieuse végétation de cactus qui leur donnent un aspect fantastique. Le cactus remplace en Afrique le lierre qui fait l'ornement de nos ruines du nord.

A une lieue de Rabat, et dans la même direction que la tour de Sma-Hassan, on rencontre

les ruines de Tancienne cité de Schella (Xella, Xialla, Sella). Les musulmans y ont seul accès. Ghénier, parent de l'infortuné poète, qui fut ambassadeur de France au Maroc sous Louis XV, attribue à cette ville une origine punique, et en fait même la métropole des colonies cartaginoises en Africme. On y a trouvé une grande quantité de monnaies anciennes. Ce qui est certain, audire de rhistorienCastellanos, c'est qu'en l'an 172 de l'Hégire, l'Iman Edris, qui avait été proclamé roi de l'Ouaraba, inaugura son règne heureux en s'emparant de Schella peu de jours après son couronnement ; alors déjà cette ville passait pour très-ancienne. Yacoub le Victorieux l'avait choisie pour en faire sa capitale, et il y édifia de splendides palais dont les restes se voient encore. Ses cendres y reposent dans une mosquée connue sous le nom d'Almansour.

Nous brûlions du désir de visiter ces ruines inconnues, et, avec la complicité de notre guide, nous résolûmes d'enfreindre la défense faite aux chrétiens d'y pénétrer. Nous laissâmes donc derrière nous les ruines de Sma-Hassan, et nous nous acheminâmes par un sentier qui descend au fond de la vallée de la Bouragrab.

C'est une vallée d'érosion, large de deux kilo-

mètres environ, bordée d'un double rideau de collines abruptes, d'une hauteur uniforme. La Bouragrab, qui coule au fond, offre bien le type des rivières africaines : née des montagnes de FAtlas, elle parcourt, entre des rives sablonneuses, une large plaine marécageuse ; elle ^ d'ailleurs peu profonde , et la masse d'eau qu'elle roule pourrait être comparée à celle du Guadalquivir à Gordoue. Les fourrés qui bordent son cours lui ont valu son nom ; Bouragrab (Bou-R'gaba) signifie « le père aux broussailles » . La vallée est remplie de lagunes qui témoignent des fréquents débordements de la rivière ; parmi ces lagunes se trouvent de riches salines, où le sel se dépose en magnifiques cristaux. Les pentes des montagnes sont couvertes d'oliviers et d'orangers sauvages.

Quand on a laissé la mer à une lieue de distance, on pourrait se croire au cœur de l'Afrique ; ce qui augmente l'illusion, c'est qu'à mesure que nous pénétrons plus avant dans la vallée, l'atmosphère s'alourdit singulièrement : nous sommes tout en nage, nous éprouvons une impression de serre chaude. Nous rencontrons en chemin une troupe de chameaux chargés d'outrés pleines d'eau : les Arabes qui les accompagnent nous offrent à boire ; mais par les fièvres

qui régnent, nous nous gardons bien de succomber à la tentation, bien que nous soyons en proie à une soif ardente.

Nous arrivons bientôt à une caverne d'où sort une eau limpide : c'est ici même que nos Arabes sont venus remplir leurs outres. Cette eau est amenée en cet endroit par un aqueduc de construction ancienne, qui s'étendait autrefois jusqu'à Rabat. A l'entrée de la caverne stationne un groupe pittoresque de Marocains venus avec leurs chameaux pour faire leur provision d'eau : ils portent avec eux de grandes cruches en terre, à deux anses, et des outres en peau de bouc. Parmi eux nous remarquons un visage à barbe rousse, probablement un descendant des Goths qui occupèrent autrefois le pays. Le groupe a une couleur locale qui tenterait le pinceau de Descamps. Nous entrons dans la caverne : l'eau y murmure sous un berceau de plantes grimpantes ; le site est d'une exquise fraîcheur ; nous y trouvons une petite tortue qu'un de mes compagnons enveloppe dans son mouchoir pour l'offrir à notre hôte.

En quittant la fontaine, nous suivons encore quelque temps la rivière, afin de tromper les Arabes sur nos intentions ; mais dès qu'ils nous ont perdu de vue, nous montons à droite vers

les ruines de Schella. Après avoir franchi une porte majestueuse enfer à cheval, nous sommes dans l'enceinte du palais de Yacoub.

Malheureusement, ce palais n'offre plus qu'un immense amoncellement de décombres, au milieu desquels croissent des palmiers, des figuiers, des agaves. Une seule salle a échappé à la ruine : c'est celle où se trouve la sépulture de Yacoub et des membres de sa famille.

Les murs de cette salle sont couverts d'arabesques aussi délicats que ceux que Ton admire dans la salle des ambassadeurs à l' Alhambra ; le plafond, dont il ne reste plus que les bords, affectait la forme d'une coupole, comme celui de la salle des Deux-Sœurs, et il était peut-être d'un travail plus merveilleux encore. Les pierres sépulcrales sont taillées en prismes de deux mètres de longueur ; leurs faces ont à peine 12 centimètres de largeur: elles sont couvertes d'inscriptions arabes, et ornées de charmantes mosaïques dont nous détachâmes quelques spécimens.

Nous trouvâmes parmi ces tombeaux trois serpents d'une espèce venimeuse très-répandue au Maroc. Nous vîmes aussi un caméléon qui se chauffait au soleil dans les roches. Le caméléon est commun au Maroc : nous en avions

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tiques était de quitter immédiatement le lieu que nous avions osé violer, et nous nous précipitâmes dans l'escalier, décidés à nous servir au besoin de nos revolvers.

Mais ce qui est étrange à dire, c'est que lorsque nous sortîmes un à un de la tour, il n'y avait plus de cavaliers maures. Peut-être avaient-il songé prudemment qu'ils étaient inférieurs en nombre. Et voilà comment j'ai manqué une magnifique occasion de colorer ce récit de voyage par un épisode dramatique du genre de ceux qu'on trouve dans les célèbres voyages d'Alexandre Dumas.

En poursuivant nos explorations, nous arrivâmes devant une porte monumentale dont l'arc se découpe en fer à cheval : cette porte haute d'une vingtaine de mètres, rappelle la célèbre porte du Jugement à Grenade, et j'ose affirmer qu'elle est incomparablement plus belle ; elle doit dater de la meilleure époque de l'art mauresque. Elle est ornée d'écussons et d'inscriptions héraldiques. Du côté des murs de Schella elle est flanquée de deux tours octogones qui lui donnent une vague ressemblance avec nos vieilles portes du moyen-âge. Sur l'une d'elles se tenait gravement sur une patte une cigogne qui semblait plongée dans de profondes

méditations et ne bougeait pas plus que si elle eût fait partie du monument. Le Maroc est la terre promise des cigognes : les Maures les considèrent comme des oiseaux sacrés, et jamais ils ne les molestent.

Nous découvrîmes un escalier croulant, qui nous conduisit aux créneaux de la porte. De là on domine toutes les constructions de Tantique palais de Schella : elles couvrent une étendue de plus de dix hectares. Ces ruines ignorées sont peut-être les plus belles que nous ait laissées la civilisation marocaine, et en les voyant dans leur grandiose ensemble, on se prend à songer aux ruines cyclopéennes de Karnak, de Balbek ou de Palmyre.

Nous reprîmes le chemin de Rabat vers six heures du soir, car il fallait rentrer en ville avant la fermeture des portes. En quittant le palais, nous traversons la plaine que couvrait l'ancienne ville de Schella : de cette ville il ne reste plus que le mur d'enceinte et les portes, qui offrent un aspect monumental. Nous sortons par une de ces portes, et nous voyons surgir

au loin les mosquées de Rabat, éclairées par le soleil couchant. Nous longeons pendant une demi-heure un immense enclos entouré de murs : c'est là qu'ont lieu les exercices militaires, et c'est là que le sultan a passé il y a un mois la revue de ses troupes. Notre guide nous raconte que pendant le séjour de l'empereur on lui a volé ses six plus beaux chevaux.

Nous suivons un chemin bordé de caroubiers, de citronniers, d'orangers et de plantes aromatiques ; ce chemin est couvert d'une épaisse couche de poussière rouge dans laquelle nous enfonçons à chaque pas comme dans le sable de la mer : cette poussière s'attache à tous les objets, aux coutelas des agaves, aux feuilles des arbres ; toute la végétation revêt la teinte du sol .

Au moment précis où le soleil disparaît à l'horizon, retentit le coup de canon du rhamadan, et au même instant un muezzin apparaît à la tour d'une mosquée voisine dont nous pouvons apercevoir les enfilades d'arceaux mauresques par la porte entrouverte. Dans la cour des ablutions, des soldats sont assis les jambes croisées et allument leurs pipes de kiff au signal que vient de donner le muezzin.

Comme nous franchissions la porte de la ville,

nous fûmes saisis d'horreur à la vue d'une tête sanglante qui y était accrochée. Nous apprîmes que c'était la tête d'un Riffin qui avait fomenté une révolte : elle venait d'arriver de Fez, où on l'avait présentée au sultan afin de le convaincre que ses ordres avaient été ponctuellement suivis. Après avoir été exposée à l'une des portes de la capitale, elle devait parcourir les principales villes de l'empire jusqu'à entière putréfaction, pour servir d'exemple à la multitude.

Ce barbare usage est d'une application fréquente parmi des populations opprimées qui cherchent à s'affranchir d'un épouvantable despotisme. Dans les grandes villes du Maroc il est rare que les portes soient veuves de ces horribles dépouilles.

Après avoir marché toute la journée sous un soleil d'Afrique, nous rentrâmes brisés de fatigue chez l'aimable M. Ducors. Le souper fut simple et frugal : Rabat est bien loin de la civiUsation, et il faut tout faire venir d'Europe ; on nous offrit du pain d'Oran, du beurre de Normandie en conserve, du fromage de Hollande ; quant au vin, notre hôte le fabriquait lui-même avec le raisin du pays. Nous étions servis par un négrillon du Soudan, acheté

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au prix de 22 ducats (110 francs). Ce petit esclave était d'une gentillesse, d'une vivacité qui lui gagna immédiatement nos sympathies :

il épiait tous nos mouvements, et sitôt que la tasse de thé de Tun de nous était vide, il fallait voir comme il courait à toutes jambes chercher la théière. Le pauvre petit était teigneux comme la plupart de ses compatriotes. Je lui dis que je serais heureux de le posséder, et que je voulais ramener dans mon pays ; et dès ce moment il eut si peur de m'être vendu, qu'il ne se laissa plus approcher de moi.

Nous rencontrâmes chez notre hôte un dentiste de Marseille, qui avait le projet de se rendre à Fez pour poser des mâchoires aux femmes du sultan. Il s'était attardé à Rabat, et y avait contracté la fièvre du pays. Le malheureux n'était plus qu'un squelette à la figure hâve, et paraissait n'avoir plus que peu de jours à vivre. Cette fièvre du Maroc est intermittente : elle règne dans la saison chaude, dès les premiers jours de juillet jusqu'à la mi- septembre, et affectionne spécialement les nouveaux arrivés. M, Ducors en souffrit beaucoup les premières années de son séjour : il lui semblait parfois que sa tête était grosse comme une maison.

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Il y avait chez M. Ducors un Arabe qui descendait des Maures d'Espagne, et qui portait le nom espagnol de Ronda : il avait un type superbe, plein de noblesse et de fierté, et il y avait dans ses manières quelque chose de la distinction castillane. En le voyant, je ne pouvais m'empêcher de songer au dernier des Abencerages. 11 nous assura que la ville de Rabat est en majeure partie peuplée par les descendants des Maures expulsés d'Andalousie à la suite de la prise de Grenade, et que beaucoup de ses compatriotes portaient comme lui des noms espagnols : ils ont conservé T usage de la langue espagnole, et lui-même la parlait aussi bien qu'un Castillan. Quand nous lui montrâmes la tortue que nous avions trouvée à la fontaine, il nous dit très sérieusement qu'il ne fallait pas toucher à cet animal, parce qu'un esprit habite dans son corps, et il nous prédit gravement que nous dormirions avec cet esprit. Nous mîmes la petite bête au bord du bassin du patio : elle était réellement comique à voir lorsqu'elle remuait la tête et qu'elle clignotait de l'œil pour s'assurer que nous ne lui tendions pas.un piège ; après de longues réflexions, elle se décida à faire le plongeon. Ronda avait raison : il y a de Tesprit dans cette bête.

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Notre hôte n'avait pas de lits à nous offrir ; un tapis étendu sur le plancher y suppléa. Nous nous y couchâmes côte à côte, tout habillés, à la façon des Maures, et, la fatigue aidant, nous dormîmes aussi bien que sur le duvet le plus moelleux.

La matinée du lendemain fut employée à courir les rues de Rabat. De toutes les cités mahométanes que j'ai visitées, c'est certainement la plus curieuse et la plus originale.

Mogador, de même que Mazaghan et Casablanca, a subi l'empreinte européenne ; mais voici une ville entièrement mauresque dans l'aspect de ses rues, dans l'architecture de ses maisons, et qui doit son originalité précisément à cette circonstance que jamais les Européens n'y ont dominé. Quand on a vu Rabat, on peut se représenter Maroc, Fez et les autres villes de l'intérieur : c'est la vraie ville mauresque.

Les rues de Rabat sont les plus irrégulières qui se puissent imaginer ; en maints endroits elles passent sous des voûtes et des arches munies de meurtrières. La rue la plus intéressante est celle des cordonniers : il y a là plus de deux cents fabricants de babouches, tous travaillant dans leur petite échoppe qu'ils louent directement au sultan, car c'est le sultan qui a

la propriété de toutes les villes de l'empire. La rue est étroite , tortueuse , et le soleil n'y pénètre jamais ; des perches sont tendues en travers, supportant des carrés de toile en guise de vélum, ou des vignes qui donnent à la fois de Tombrage et de magnifiques grappes de raisins : rien de plus doux que le demi-jour tamisé par le feuillage vert.

C'est à six heures du matin qu'il faut voir cette pittoresque rue des cordonniers, quand les artisans viennent vaquer à leur besogne journalière et ouvrent avec d'énormes clefs la porte cadenassée de leurs échoppes. La rue présente alors une singulière animation, et c'est ici que je me suis fait la meilleure idée des mœurs marocaines.

Nous nous promenions, sans nous faire trop remarquer, au milieu de cette étrange population ; les femmes encapuchonnées dans leurs gilabah , semblables a des sacs à farine doués de la faculté de locomotion — comparaison bizarre mais juste, — montaient lentement le long des murs, portant leurs bambins sur le dos ; les marabouts et les santons s'arrêtaient à chaque pas pour laisser baiser leurs mains par les dévots ; les vieillards, portant un rosaire autour du cou, bavardaient entre eux

et se communiquaient les nouvelles ; les lépreux s'avançaient péniblement, boitant et traînant une jambe démesurément grosse (1) ; de petits bourricots portaient, juchés sur Tarrière train, de grands gaillards dont les jambes pendaient jusqu'à terre ; puis c'étaient des soldats à cheval, des porteurs d'eau, des chameaux qui atteignaient jusqu'aux vignes. Nous serions restés des heures entières à observer ces scènes de mœurs.

Nous ne voulûmes pas quitter Rabat sans aller saluer les farouches habitants de la ville sainte de Salé (en arabe Slaa), qui n'est séparée de la ville rivale que par la Bouragrab. On nous avait prévenus que la population de Salé est la plus fanatique du Maroc, que jamais elle n'a permis à un Européen de s'établir dans ses murs, et que les étrangers qui vont la visiter s'exposent à des démonstrations hostiles. Ces rapports avaient tellement excité notre curiosité, que nous passâmes la rivière pour edler reconnaître ce qu'ils avaient de fondé.

(1) Ce mal ne s'attaque qu'à une seule jambe ; mais si l'on ampute la jambe malade, il se jette sur l'autre.

Nous n'eûmes pas sitôt franchi les murs de la ville, que nous fûmes, en effet, poursuivis par une insolente canaille et assaillis par toutes sortes d'injures et de malédictions qui avaient pour but de nous faire entendre que Salé est aux Salentins. Les enfants, nus pour la plupart, voulaient nous barrer le chemin ; les pierres volaient au-dessus de nos têtes ; mais c'étaient surtout les femmes qui montraient le plus d'acharnement : elles nous poursuivaient d'un concert de hurlements sauvages. D'horribles vieilles poussaient l'impudence jusqu'à nous toucher du bout du doigt et manifestaient leur répulsion en crachant dans leurs mains pour les laver. Je n'ai rien vu de plus hideux que ces harpies. Quant aux hommes, ils se drapaient dans leur dignité de musulmans, et semblaient ne pas même s'apercevoir de la présence des chrétiens exécrés.

A part le fanatisme de ses habitants, la ville n'offre d'ailleurs rien d'intéressant, et après avoir parcouru quelques ruelles infectes, nous reprîmes le chemin de la rivière.

Salé est une des villes les plus anciennes du Maroc : elle était florissante déjà sous les Goths, bien avant la venue des Arabes. Les Arabes livrèrent bataille aux Goths à l'endroit

même qu'occupe actuellement Rabat, et se rendirent maîtres de la ville. Salé devint alors un des plus fameux repaires de forbans qui aient jamais fait Teffroi du commerce de la chrétienté. Les pirates salentins allaient jusque dans les mers du nord piller les navires et faire des prisonniers qu'ils réduisaient en esclavage. Le nom de Salé devint célèbre par les récits des chrétiens qui y gémissaient dans les chaînes. Les murs d'enceinte de la ville renferment aujourd'hui encore les os blanchis des malheureux captifs qui y ont été murés vivants (1).

Les Salentins se considéraient comme indépendants de l'autorité de l'empereur, et ils ne payaient aucun tribut. Ce fut le sultan Yacoub le Victorieux qui parvint à les réduire en son pouvoir. Du jour où ils furent contraints de partager leur butin avec un maître, les corsaires cessèrent leurs courses. Ce fut le signal de la décadence de Salé. Depuis lors son port s'est ensablé, une barre s'est formée à l'entrée de la rivière, et il n'y a nul danger que les Salentins reprennent aujourd'hui leur métier de pirates.

Le bombardement que la France infligea aux

(1) J. Drummond Hay, le Maroc et ses tribus nomades.

Salentins, en 1851, n'a sans doute pas peu contribué à envenimer leur haine contre les Européens. Les Salentins avaient enlevé un bateau de commerce qui était venu échouer près de la ville. Le Gouvernement français fît une réclamation, et le Maroc promit d'y satisfaire ; mais comme le temps se passait sans que la promesse fût exécutée, la France châtia les Salentins. Le commandant de Tescadre fit savoir au pacha que la ville serait bombardée s'il ne lui envoyait pas le montant de l'indemnité que les ministres du sultan lui avaient donné ordre de payer. Gomme on pouvait s'y attendre, la réponse ne fut pas satisfaisante, et le commandant exécuta sa menace. Les Salentins, voyant que l'affaire tournait mal, envoyèrent un parlementaire qui promit de payer le lendemain la somme stipulée ; mais le commandant en homme, prévoyant, n'ajouta pas la moindre foi à cette promesse, et supposa que les Maures ne voulaient que gagner du temps et se préparer à renouveler le combat le jour suivant; et comme il ne lui restait plus beaucoup de provisions, il .se décida à larguer les voiles de plein gré pendant la nuit. Gette fois cependant, les Maures avaient été sincères, car un chaland sortit le lendemain avec l'argent. Uarraïz (capitaine)

chercha vainement les vaisseaux de guerre qu'il croyait cachés dans la brume ; lorsque celle-ci se fut dissipée, les Maures virent avec satisfaction que l'ennemi avait disparu, et ils s'en retournèrent à Salé bien convaincus que leur patron, Sidi Habouri, avait englouti les Français dans la mer.

L'affaire en resta là, car la réclamation n'a pas encore été représentée depuis. Celui qui eut le plus à se réjouir fut le pacha, qui s'appropria la somme destinée à l'indemnité, bien qu'ill'ait toujours nié (1).

Après avoir passé deux jours et une nuit à terre, nous dûmes songer à retourner à bord.

Il est infiniment plus difficile de sortir de la Bouragrab que d'y entrer. Ce n'est qu'à marée haute qu'on peut affronter les périls de la barre. Je n'ai jamais fait de traversée plus émouvante. Nous luttâmes une heure entière contre le ressac : nous avancions pouce par pouce , et souvent même le flot nous rejetait en arrière : parci) Castellanos, ouvr. cité, chap. VI.

fois notre embarcation, soulevée par la vague, se dressait presque verticalement, puis retombait lourdement dans le sillon aqueux, au milieu d'une pluie d'écume. Toute l'habileté du pilote devait consister à attaquer la vague en face, pour éviter qu'elle ne nous fît chavirer en nous prenant en travers. Nos rameurs, mouillés jusqu'aux os par les lames qui assiégeaient l'avant, invoquaient sans cesse Mahomet. Je me rappelle un vieux nègre à barbe blanche, qui faisait vraiment pitié : il suait sang et eau, mais comme il faisait plus d'efforts que de besogne, ses compagnons le morigénaient comme un intrus qui n'avait pas droit à partager la paie : et le pauvre diable, pour mériter son salaire, s'exténuait jusqu'à épuisement.

Quand nous entrâmes enfin dans les eaux de l'Océan, chacun poussa un soupir de satisfaction, et en mettant le pied sur le pont du steamer, nous reçûmes les félicitations du capitaine, qui avec ses lunettes marines avait observé avec anxiété toutes les péripéties de notre traversée. Il paraît que dans l'état où se trouvait la mer ce jour là, il y avait neuf chances sur dix de ne pas pouvoir franchir la barre !

Le lendemain matin nous mouillâmes devant Larache (El Araisch). Cette localité rappelle

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