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CHAPITRE VII

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Heureuse situation de Tlemcen. — Aspect de la ville. ~ La grande mosquée. — La prière des musulmans. — La mosquée de Djama- Abou'l-Hassen. — Le tombeau de Boabdil. — Le meschouar. — Environs de Tlemcen. — Le cimetière arabe. — Sidi-bou-Médine. — La Koubba. — La mosquée. — La Medersa. — La Koubba de Sidi-Yacoub. — Les ruinés de Mansoura. — Agadir. —De Tlemcen à Oran.

La première ville que Ton rencontre en Algérie après avoir passé la frontière marocaine est Tlemcen, Tantique capitale du Mar'reb, qui se trouvait autrefois sous la domination des sultans du Maroc.

Rien n'est plus charmant que d'arriver à Tlemcen au point du jour : on imaginerait à peine un tableau plus attrayant, et en le voyant on oublie en un instant toutes les fatigues du voyage. On est encore à deux lieues de la ville que déjà on voit surgir, comme un mirage lointain, ses blancs minarets. La ville, enfermée dans son enceinte fortifiée, est couchée sur une colUne que dominent de très-hautes montagnes

aux gracieux contours. En avant de la ville apparaît, blanc comme une colombe, le village voisin de Bou-Médine hardiment suspendu aux flancs des rochers.

Mais comment peindre par des mots le charme de ces forêts d'oliviers, auxquels se mêlent les figuiers, les grenadiers, les vignes chargées de grappes et tous les arbres fruitiers d'Europe ! Cette merveilleuse oasis succède au pays le plus triste, le plus aride qui se puisse imaginer, et en la parcourant on s'explique l'enthousiasme oriental avec lequel en parlent les anciens auteurs arabes. On ne peut se défendre du désir de se fixer dans cet heureux coin de terre qui, bien que situé sous le ciel d'Afrique, jouit, à raison de son élévation (1), d'un climat délicieux et infiniment sain. Tlemcen est, en été, l'endroit le plus frais de l'Algérie, et il y gèle souvent en hiver.

Comme je sentis s'évanouir mes illusions poétiques lorsque j'entrai dans la ville ! En franchissant la porte de Bou-Médine, je m'attendais à voir une ville de conte arabe, avec des rues tortueuses, étroites, infectes, encombrées d'hommes et d'animaux : et au lieu de la

(1) Tlemcen est à 816 mètres d'altitude.

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Tlemcen de mes rêves, je trouvais une Tlemcen francisée, macadamisée, civilisée en un mot, avec des cafés remplis d* officiers. Certes, de toutes les villes d'Algérie c'est encore celle qui offre le plus d'analogie avec les villes que je venais de voir au Maroc ; mais elle ne ressemble plus à ce qu'elle était sous Témir Abd-el-Kader : depuis l'occupation française elle a perdu beaucoup de son originalité. La plupart des rues ont été alignées à l'européenne, et s'il y a encore des rues arabes avec leurs pittoresques échoppes, elles ont été élargies, bordées de trottoirs, ornées de réverbères, baptisées de noms français. Si Tlemcen n'est pas encore une imitation de Paris, ce n'est plus une ville absolument arabe comme Rabat ou Salé.

Tlemcen n'en est pas moins une des plus curieuses cités du monde musulman, et il n'y a peut-être nulle part autant de monuments arabes réunis en un si petit espace. Pour se faire en peu de temps une idée de l'ancienne architecture mauresque, on ne pourrait choisir un meilleur champ d'exploration.

J'ai passé deux grands jours à visiter les nombreux monuments éparpillés dans la ville et la banlieue de Tlemcen. Des innombrables mosquées que possédait autrefois la reine du

Mar'reb, bien peu sont restées debout ; la plupart ont été impitoyablement rasées par les inexorables aligneurs de rues. Celles qui subsistent donnent une haute idée de Tancienne Tlemcen. La plus grande, connue sous le nom de Djama-Kebir, m'a rappelé la fameuse mosquée de Gordoue, avec ses longues enfilades d'arcades en fer à cheval, son riche mibrab, son patio ombragé d'arbres semi- tropicaux, et son imposant minaret.

Quand j'y entrai, c'était l'heure de la prière, et je vis ce que l'on ne voit plus à Gordoue, les Musulmans rangés symétriquement sous les arcades mauresques et invoquant Allah. Leur chant grave et sévère rappelait vaguement notre plain- chant ; par intervalles ils se prosternaient tous à la fois le front contre terre, et j'imagine qu'il y a six siècles leurs ancêtres de Gordoue chantaient et se prosternaient de même. Quand la prière fut terminée, ils sortirent en silence, chaussèrent les babouches qu'ils avaient laissées à la porte, et allèrent se livrer à leurs ablutions à la fontaine en marbre transparent qui s'élève au milieu du patio dallé en onyx. Puis les plus dévots se rendirent dans une ruelle voisine, et s'arrêtèrent sous les frais ombrages d'une vigne séculaire. Là est une

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modeste petite maison qui fut la demeure d'un saint homme du nom d'Ahmed-ben-Hassen, mort depuis plus de quatre siècles ; ses restes reposent dans Tintérieur transformé en oratoire : par la petite fenêtre du sanctuaire je vis les croyants embrasser le vénéré cercueil, que recouvrent de riches étoffes.

A la mosquée de Djama-Kebir je préfère encore la petite mosquée voisine de Djama- Aboul-Hassen, une des perles de Tlemcen, avec ses gracieuses arcades mauresques si délicatement découpées, ses légères colonnes en onyx, son plafond en cèdre sculpté aux peintures à-demi effacées, ses parois qu'on prendrait pour de fines dentelles.

Cette jolie mosquée, qui date du xin* siècle, a servi de magasin à fourrages lors de la prise de Tlemcen en 1842 ; depuis elle a été convertie en une école arabe-française. J'y entrai au moment où les enfants se retiraient, en baisant le front du maître. Le maître me fit les honneurs de son école en excellent français, avec un léger accent arabe. Les merveilleuses arabesques des parois étaient en partie masquées par d'horribles cartes de géographie.

Quand j'eus visité les principales mosquées, j'allai voir au musée le tombeau de Boabdil :

grâce à la récente découverte de ce tombeau, on sait maintenant que le dernier roi de Grenade mourut à Tlemcen. La vallée de Tlemcen pouvait bien faire oublier au malheureux roi le beau pays qu'arrose le Darro.

Je vis aussi le Meschouar où résidaient les anciens rois, et dont il ne reste plus que le mur d'enceinte et la tour. Puis je traversai le bruyant marché arabe, passai devant le Beylick où Ton pouvait voir encore il y a quelques années le palais d'Abd-el-Kader, et sortis de la ville par la porte de Bou-Médine.

Il serait dificile de rêver un plus beau paysage que celui qu'on embrasse de ce point : on découvre toute la verdoyante campagne de Tlemcen, dominée de tous côtés par des montagnes dont les gracieux contours se fondent avec une douceur infinie dans un ciel éternellement pur. Dans Téloignement surgissent, au milieu des bosquets d'oliviers, les blancs villages de Zegida, de Zagadir, de Bou-Médine. Je suivis une avenue bordée de noyers, de figuiers, de caroubiers, et j'arrivai dans une vaste plaine plantée d'innombrables cyprès et toute couverte de tombeaux.

J'étais dans le cimetière arabe. Les tombes sont d'une touchante simplicité : deux petites

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tablettes carrées ou ovales, plantées verticalement en terre et couvertes d'inscriptions arabes ; le mort repose dans l'espace compris entre les deux tablettes. Tout autour croissent des cactus et des nopals. Le pâle feuillage des oliviers se détache sur le vert sombre des cyprès. Ça et là surgit une koubba, construction carrée surmontée d'une coupole sous laquelle repose quelque marabout. Au pied d'un minaret qui n'a pas moins de sept siècles de vieillesse, et qui dominait une mosquée disparue, je me suis arrêté devant la petite koubba où repose Mohammed-Ibn-Ameur, mort en 1344:

elle est ombragée par un sureau séculaire.

Près de là se trouve le tombeau du savant marabout Abou-Ishak, qu'une pauvre femme invoquait en ce moment pour son enfant malade. Il mourut en 1295 (695 de l'hégire). Les historiens arabes l'appellent la gloire de son siècle, et lui attribuent une foule de miracles.

En quittant l'immense nécropole où s'accumulent depuis des siècles les ossements des Maures, on ne tarde pas à apercevoir le village d'El-Eubbad ou Sidi-bou-Médine, juché sur une montagne verdoyante. On y arrive par un sentier ravissant, qui grimpe sous les caroubiers.

Bou-Médine est encore un vrai village arabe, que les aligneurs ont respecté : il n'y a pas bien longtemps qu'on y assassinait les chrétiens qui osaient s'y aventurer. On y va voir le merveilleux mausolée consacré à la mémoire du saint marabout Sidi-bou-Médine, qui naquit à Séville vers 1126 et mourut ici même sous le règne du fameux sultan Yacoub le Victorieux, fondateur de la ville de Rabat que je venais de visiter au Maroc.

Sidi-bou-Médine étudia à Fez et professa dans les plus célèbres écoles arabes, à Bar'dad, à Séville, à Gordoue. En visitant son tombeau, on se reporte involontairement à cette époque où les Maures étaient à l'apogée de la civilisation et brillaient du plus vif éclat dans les arts et les sciences ; et l'on ne peut s'empêcher, en songeant à leur décadence actuelle, de gémir sur les vicissitudes des choses humaines. Nulle part je n'ai plus vivement éprouvé cette impression qu'à Bou-Médine, car nulle part mieux qu'à Bou-Médine je n'ai vu revivre dans toute sa perfection cet art arabe à jamais disparu, dont l'Espagne n'offre plus que des spécimens dégradés par le temps.

Entrons, après nous être déchaussé, dans cette koubba où Sidi-bou-Médine repose depuis

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près de sept siècles, et dites-moi si ce joyau d'architecture si frais, si merveilleusement préservé des injures du temps, ne semble pas avoir été achevé il y a un mois à peine. On se croirait dans quelque séjour enchanté des Mille et une nuits : le génie arabe n'a jamais été plus loin dans ses créations fantastiques ; ceux-là même qui ont construit le palais de Grenade n'ont rien fait d'aussi riche, d'aussi délicatement fouillé, d'aussi compliqué que la coupole qui abrite le tombeau de Sidi-bou-Médine.

Le saint repose dans une châsse en bois sculpté recouverte d'étoffes richement brodées ; au-dessus de la châsse sont suspendus des cierges, des œufs d'autruche, des drapeaux, des lanternes mauresques. L'atmosphère est imprégnée d'un délicieux parfum de myrthe, et une douce lumière tamisée par des vitraux de couleur, donne à tous les objets un aspect mystérieux.

La koubba est précédée d'une petite cour pavée de porcelaines de couleur et entourée d'arcades que supportent quatre colonnes en onyx ; les murs de cette cour sont couverts d'emblèmes religieux ; au milieu s'ouvre un puits dont la margelle en marbre blanc est profondément déchiquetée par le frottement de la

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chaîne ; Teau de ce puits est douée, aux yeux des croyants, de toutes sortes de vertus.

La mosquée voisine est encore une des merveilles que nous a laissées Tart arabe : sa porte d'entrée, en cèdre, avec des ornements en bronze ciselé, est aussi grandiose que les grands portails de nos vieilles cathédrales gothiques ; ses voûtes et ses murs sont ouvragés comme de fines dentelles ; le mihrab surtout est un de ces chefs-d'œuvre de patience et de délicatesse qu'on regarderait pendant des jours et des semaines entières sans pouvoir en démêler les inextricables complications : on ne peut sans effroi soi>ger à ce qu'il a fallu de temps pour fouiller au ciseau ces ornements hiéroglyphiques. Au-dessus du mihrab s'ouvre une ravissante coupole découpée à jour : la lumière y pénètre par des myriades de petits verres de couleur, ce qui est d'un prestige charmant. Le mihrab, comme celui de Cordoue, est de forme octogone.

Cette mosquée du xin® siècle est admirablement conservée. Il n'en est malheureusement pas de même de la Medersa, attenante à la mosquée : c'était autrefois un collège arabe où se donnait le haut enseignement. C'est là que professa le célèbre historien Abd-er-Ramen-Ibn- Khaldoun. L'édifice présente l'aspect d'une cour

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entourée d'arcades, sous lesquelles s'ouvrent les douze cellules des docteurs ou tolba. Ces cellules ont à peine six mètres carrés de superficie : il n'en reste plus que les murs ; le jour y entrait par la porte, les tolba y couchaient sur le sol. Dans chacpie cellule on remarque une niche pratiquée dans le mur. La Medersa rappelle assez bien par sa disposition nos anciens cloîtres.

Près de la Medersa est un péfit café maure où je trouvai un groupe d'Arabes plein de couleur locale. De là on domine l'admirable campagne de Tlemcen, avec sa ceinture de montagnes vaporeuses. Pendant que j'admirais ce tableau d'une indicible beauté, de petits moricauds me lançaient en arabe des bordées d'injures. Autrefois les gens de Bou-Médine massacraient les chrétiens ; aujourd'hui ils se contentent de les insulter.

Le soleil se couchait lorsque je repris la route de Tlemcen. Je m'arrêtai en chemin à la koubba de Sidi-Yacoub, qu'invoquent les femmes stériles. Cette koubba occupe le site le plus romantique qu'on puisse rêver ; sa coupole blanche se détache vivement sur le vert sombre des arbres : elle supporte le tronc d'un mûrier gigantesque, que la tempête a renversé, et qui

n'en continue pas moins à se développer. A travers le feuillage des arbres m'arrivaient les sons lointains d'une cornemuse, qui ajoutaient à la poésie de cette soirée africaine. Le ciel était d'une merveilleuse limpidité ; on respirait un air embaumé par une végétation luxuriante ; l'air était si doux, si pur, que j'aurais voulu passer la nuit auprès de cette koubba de Sidi- Yacoub.

Le lendemain je sortis de Tlemcen par la porte de Fez pour me rendre aux ruines de l'antique cité de Mansoura, qui fut élevée par Abou-Yacoub au commencement du xiv* siècle, pendant le mémorable siège de Tlemcen qui dura huit années. D'après l'historien Ibn-Khaldoun, cette ville possédait des palais magnifiques, et renfermait une population riche et prospère. Elle se trouve à trois kilomètres à l'ouest de Tlemcen.

Quand on a cheminé pendant trois quarts d'heure sur une route sablonneuse dont la réverbération rôtit les yeux, on laisse à gauche une sorte sorte d'arc de triomphe qui n'est autre qu'une des portes du mur de circonvallation élevé lors du siège de Tlemcen, et l'on distingue bientôt les anciennes murailles de Mansoura.

Rien ne peut rendre l'impression qu'on éprouve

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en pénétrant dans cette enceinte dont il ne subsiste plus que des centaines de tours bastionnées, espacées de 40 en 40 mètres. L'enceinte est immense : Mansoura devait dépasser en étendue sa rivale Tlemcen. Une route bordée d'acacias traverse Tenceinte de part en part. Vers le centre s'élève le minaret grandiose de la mosquée, dont la partie méridionale s'est effondrée : on a récemment consolidé, au moyen de contreforts en maçonnerie, la portion qui reste debout. Vue de l'intérieur, la tour paraît prodigieusement haute. La porte dont elle est percée donne accès à la mosquée, dont il ne reste plus que les murs extérieurs en pisé.

Je visitai le même jour les ruines d'une autre ancienne cité qui avait nom Agadir, et qui s'élevait elle-même sur les ruines d'une ville romaine appelée Pomaria, sans doute à cause des arbres fruitiers qui abondent dans ce payç. Le beau minaret d'Agadir, qui s'élève majestueux et solitaire au milieu d'une oasis, repose jusqu'à six mètres de hauteur sur des pierres de l'antique Pomaria, et comme quelques-unes de ces pierres portent des inscriptions romaines, les archéologues y ont pu lire de précieux renseignements historiques.

De Tlemcen une diligence m'a mené à Oran

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en quinze heures. On part le soir, on voyage toute la nuit, et Ton s'éveille devant le lac Salé dans une campagne jaune et sablonneuse, couverte de scilles et de myriades de palmiers nains aux feuilles poudreuses ; à Thorizon surgissent des ramifications de l'Atlas : ces montagnes bleuâtres découpent sur l'azur du ciel des lignes simples et graves. On m'aurait transporté subitement dans cette contrée, que j'aurais deviné l'Afrique : c'est bien ainsi que je me l'étais représentée. Le postillon envoyait des coups de fusils aux perdreaux, et un excellent petit chien de chasse, plein d'ardeur et de vie, s'élançait à la poursuite du gibier. Ce chien devait mourir misérablement avant la fin du voyage : une roue de la voiture le coupa en deux, et j'entends encore les cris déchirants de la pauvre bête.

On arrive à Oran tout couvert de la poussière du chemin.

Oran est une ville espagnole assez étonnée de posséder une mosquée.

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