‹ De Mogador à Biskra: Maroc & Alge?rieChapitre 14 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Une agréable rencontre. — Le pic de Lella Khredidja.— La Reghaïa.

— Le col des Beni-Aïcha. — Ménerville. — Haussonviller. — Lever de soleil.— Le Sebaou.- Villages kabyles. -» Les indigènes.

— Tizi-Ouzou. — Le Fort-National. — L'hôtel des touristes. — L'insurrection kabyle. — Panorama du Djurdjura. — Enfants kabyles. — Notre caravane. — Ali. — Montures kabyles. — Le Thalelath. — Une vallée de Kabylid. — Une nature vierge. — Les figuiers. — Arrivée dans un village. — Les femmes kabyles. — Aspect des maisons. — Thala-Thaza. — Aspect de notre gîte. — Une réception kabyle. — Un repas au couscoussou. — Causerie.

— Une nuit dans un gourbis.

Le voyage d'Oran à Alger se réduit aujourd'hui à une nuit passée en chemin de fer. On s'éveille dans la Mitidja, Timmense plaine de deux cents mille hectares, que bornent les premiers contreforts de T Atlas, et vers neuf heures du matin on découvre le panorama d'Alger, Tune des plus belles choses qui se puissent voir.

J'épargne au lecteur la description d'Alger, qui a été faite mille fois (1). Au bout de trois

(1) Une des meilleures descriptions d'Alger est celle qui figure sous le titre de c En Algérie > à la suite de l'œuvre posthume de M. Casimir Coomans : De Marseille à Gènes, 3* édition, 1880.

jours, j'avais épuisé toutes les curiosités de la ville, les mosquées, les palais mauresques, les marchés, les cafés et les bains maures. Je me promenais sur les boulevards, contemplant les crêtes aiguës et dentelées du Djurdjura, et roulant dans ma tête des projets d'excursion dans ces montagnes, lorsque je me rencontrai avec un ami qui venait de franchir la Méditerranée avec des projets identiques.

C'est une des plus agréables surprises qui puisse advenir à deux voyageurs que de se retrouver dans une ville étrangère alors qu'ils se croyaient à mille lieues l'un de l'autre. Depuis deux mois que je m'étais embarqué au Havre pour les îles Fortunées, j'avais constamment voyagé seul, et voici que le hasard m'envoyait le plus aimable des compagnons au moment où je commençais à m'ennuyer de ma solitude : car on ne se sent jamais si isolé qu'au milieu des villes où l'on ne coudoie que des inconnus.

Nous résolûmes de partir le lendemain pour la Grande Kabylie. Nous voulions gagner le Fort-National, aborder le Djurdjura par le versant septentrional, gravir le Lella-Khredidja, le pic le plus élevé de la chaîne, gagner ensuite le versant méridional, et descendre dans l'Oued- Sahel. On sait que le Djurdjura est le principal

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massif de TAtlas algérien. Le pic de Lella- Khredicya est, avec le pic de Chelia, dans le massif de TAurès, la plus haute montagne de TAlgérie. L'altitude du Chelia est de 2,312 mètres ; celle du Lella-Khredidja est de 2,308 mètres.

Le 13 septembre dernier, à 7 heures du soir, nous prenions place dans le coupé d'une diligence qui part journellement de la place du Gouvernement.

J'ai peu de choses à dire de la route d'Alger à Tizi-Ouzou, que nous avons parcourue pendant la nuit, sans le moindre clair de lune. Je me souviens seulement que vers dix heures du soir nous fûmes tirés de notre profond sommeil par un remue-ménage inusité : les roues « chauffaient », et il fallut les démonter , les refroidir à grande eau et les graisser.

Cet incident nous occasionna un long arrêt dans une triste localité qui a nom « la Reghaïa » . Nous nous réfugiâmes dans une cantine où mon compagnon m'apprit le jeu du matador. Depuis lors, quand je joue au matador, je revois toujours la cantine de la Reghaïa'et les pauvres colons qui s'y trouvaient réunis : on voyait, à leur effrayante pâleur, combien la localité est malsaine ; tous étaient minés par les

fièvres qu'engendrent en été les marais voisins. Quel est Timprévoyant qui a choisi un pareil endroit pour y bâtir un village ! Si les Européens ne peuvent vivre dans les vallées, pourquoi ne crée-t-on pas des villages dans les montagnes ? Les colons établis dans cette partie de l'Algérie sont, pour la plupart, des Alsaciens et des Lorrains qui sont venus chercher ici une nouvelle patrie sur la foi de trop belles promesses.

Quelques heures plus tard nous nous arrêtions au col des Béni-Aïcha, par lequel on passe des plaines de la Mitidja aux montagnes de la Kabylie. Par ce col ont passé les Romains, les Vandales, les Arabes, les Turcs : tous se sont heurtés à l'indomptable résistance de ces peuples féroces, ferocissimos populos, (1) fanatiques de la liberté et de l'indépendance. Les Français y ont passé pour la première fois en 1837, mais ce ne fut que vingt ans plus tard que la conquête de la Kabylie fut achevée.

Il y a, au col, un relais du nom de Ménerville où nous prîmes une tasse de bouillon préparée par une mégère dont le type m'est resté en mémoire. La vieille était exaspérée de ce

(1) Panégyrique de Maximien.

que nous étions tout seuls à faire honneur à son breuvage, pendant que les voyageurs de la rotonde ronflaient à qui mieux mieux. Le conducteur, qui était cause de tout le mal pour n'avoir pas graissé ses roues, essuya une bordée d'invectives. La bonne femme se dédommagea de son infortune en nous faisant payer triple, car elle avait remarqué du coin de Tœil que nous étions revenu trois fois au bouillon, « un bouillon de poule encore ! »

Au point du jour nous étions au relai d'Haussonyiller. Là encore nous vîmes des fiévreux dont les figures hâves n'attestaient que trop que ce district est infecté de malaria. Il est rare qu'une première atteinte de fièvre soit mortelle ; mais elle est souvent fatale à la deuxième attaque. Cette fièvre est de nature intermittente, comme toutes celles qui naissent de la malaria : elle visite de préférence les nouveaux arrivants. J'eus la malchance d'en contracter les germes : elle mit plusieurs jours à couver, et ne se déclara qu'à mon arrivée à Biskra. La malaria ne règne qu'en été, dans les vallées et près des rivières ; le mieux est de gagner les montagnes dès les premières atteintes du mal. On aura beau assainir l'Algérie, on ne lui ôtera pas son cli:nat africain.

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Comme nous nous remettions en route, le soleil se levait sur la chaîne violette du Djurdjura, dont les cimes fraîches et limpides surgissaient comme un splendide décor, dans une atmosphère veloutée. En face de cette riante nature nous eûmes vite oublié les ennuis d'une nuit passée en diligence. Sous ce ciel brûlant, les premières heures du matin sont les plus belles de la journée : les brises d'un air balsamique nouspéné traient d'un fluide\ivifiant, tandis que nous descendions dans la belle vallée du Sebaou. Des aigles blancs, des vautours décrivaient dans les airs des orbes immenses au-dessus du lit desséché de la rivière.

Bien que le Sebaou ait au moins un kilomètre de largeur, il n'y coule en été qu'un maigre filet d'eau : c'est cependant le fleuve le plus considérable de la Grande-Kabylie. En hiver il présente un tout autre aspect : alimentées par tous les torrents qui naissent des neiges du Djurjura, ses eaux recouvrent alors toute l'étendue de la vallée. Le Sebaou, comme toutes les rivières arabes, change de nom en divers points de son parcours ; il se jette dans la Méditerranée , près de Dellis , après un cours de 115 kilomètres. En l'absence de pont, la diligence en est réduite à passer la rivière à gué.

et comme le lit est encombré de gros galets, la traversée est fort amusante lorsqu'on a la chance de ne pas verser.

Cette vallée du Sebaou est d'une grande fertilité. On y cultive le maïs, le sorgho, le tabac. Grâce aux débordehients annuels de la rivière, les champs se passent d'irrigation. Les figuiers constituent la grande richesse du pays : ils sont d'une taille remarquable, et sont plantés si drus, qu'ils forment de véritables forêts. Les nopals aussi croissent partout avec une vigueur extraordinaire: leurs fruits, qu'on désigne sous le nom de figues de Barbarie, entrent pour une grande part dans la nourriture des indigènes. Sur les pentes des montagnes s'épanouissent des forêts d'oliviers sauvages. Ces forêts servent de retraite aux chacals qui viennent rôder le soir autour des villages et se livrent à un concert de hurlements sauvages.

Les villages kabyles diffèrent peu des nôtres, avec leurs maisons en pierres cimentées couvertes de tuiles et blanchies à la chaux. C'est, paraît-il, en vertu d'une mesure stratégique que les Kabyles sont obhgés de blanchir leurs maisons, afin qu'on puisse les apercevoir de loin.

La population indigène est très-dense dans la vallée du Sebaou. Les villages se succèdent

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à de courts intervalles, pittoresquement situés au milieu de fouillis de nopals. Des laboureurs kabyles travaillent dans les champs. Ils ont pour tout vêtement une grossière chemise en toile de coton sans cou ni manches, très-ample, tombant comme une tunique à la hauteur des genoux ; ils portent sur le haut de la tête une petite chéchia de laine et ont pour chaussures des sandales en peau de bœuf. Les femmes, à la différence des mauresques, ne se couvrent pas le visage.

Le type kabyle ne ressemble d'ailleurs en rien au type maure, et leurs mœurs sont absolument différentes de celles des Arabes nomades qui n*ont qu'une habitation mobile.

Le Kabyle est laboureur : il cultive la terre , dont il a Tentière propriété, et reste attaché au lieu où il est né. L'Arabe chérit le cheval, le Kabylo a pour animal favori le bœuf. Le long du Sebaou j'ai vu des attelages de trois ou quatre paires de bœufs ; j'ai vu aussi les femmes s'atteler à côté de ces animaux. Ces femmes kabyles, robustes et laborieuses, n'ont pas ]a beauté langoureuse des mauresques :

elles sont d'ailleurs trop souvent défigurées par les ophthalmies. Les hommes surtout sont sujets à cette infirmité : j'ai vu des malheureux

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dont les yeux sortaient complètement des orbites et étaient dévorés par les mouches. La cause en est dans leur incurable saleté, et surtout dans leur habitude d'exposer leur crâne tout rasé au brûlant soleil et de dormir à la belle étoile. Cette habitude, commune à tous les musulmans pauvres, donne à leur crâne une dureté et une épaisseur incroyables. Les enfants se battent à la façon des béUers, tête contre tête, et c'est un jeu très-fréquent que de lancer en Fair et de laisser retomber sur la tête des briques ou d'autres corps durs qui feraient voler en éclats le crâne d'un chrétien. Après treize heures de voyage, la diligence nous déposa à Tizi-Ouzou (col des genêts), Tune des plus importantes positions militaires de l'Algérie. C'est la clef de la vallée du Sebaou. Le fort a été construit par les Turcs sur des ruines romaines. Les habitants de Tizi-Ouzou, de même que ceux de la ville voisine de Palestre, furent presque tous égorgés lors de l'insurrection des Kabyles, en 1871 . C'est aujourd'hui une petite ville de plus de 4,000 âmes, trèsagréablement située au pied du mont Belloua qui la domine au nord : elle commande toute la vallée de l'Oued-Sebaou, et la chaîne dentelée du Djur^jura apparaît dans le lointain.

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La diligence s'arrête ici, et il faut monter dans une voiture plus légère pour gravir les rapides lacets qui mènent au Fort-National. La distance de Tizi-Ouzou au Fort est de dix-huit kilomètres. La route, construite militairement par le maréchal Randon, a été achevée en vingt-deux jours, à travers le pays le plus montagneux qui se puisse imaginer. Il n'y a que la discipline militaire qui puisse produire de tels prodiges d'activité ! Le pays qu*on parcourt a un aspect absolument africain : les montagnes exposées au sud sont brûlées, calcinées. Partout des bois d'oliviers sauvages : on pourrait en tirer parti en les greffant. Il doit y avoir des bêtes fauves dans ces bois, des panthères, des hyènes, des sangliers, peut-être des lions, car les montagnes de la Kabylie sont leur séjour favori.

Pour raccourcir le chemin, nous suivons des sentiers de traverse ; mais comme la montée est rude et que le soleil est au zénith, nous sommes dans un état aussi pitoyable que lorsque nous nous trouvions l'autre jour au bain maure d'Alger. Quelle atroce fournaise que la Kabylie en plein midi ! Il n'y a que les enfants kabyles qui semblent s'y trouver dans leur élément : nous les voyons accourir, la tête nue

et rasée, et se livrer à des batailles furieuses chaque fois que nous leur jetons un sou : le vainqueur a bientôt mis le butin en sûreté dans sa bouche, bien décidé à mordre à belles dents quiconque oserait Ty venir prendre.

Nous arrivons à une heure au Fort-National, que nous apercevions depuis longtemps audessus de nos têtes, juché au sommet d'un piton qui semble inaccessible. A peine avonsnous franchi le mur d'enceinte, qu'à notre grande surprise nous nous trouvons dans un village français qui semble avoir été transporté par une fée au cœur de la mystérieuse Kabylie, un village qui a son église et son école, et qui compte 262 habitants, non compris la garnison. Tout ce monde vit dans l'enceinte du fort, qui occupe la plus importante position de la Grande- Kabylie : le magnifique plateau qui le porte se trouve à 916 mètres d'altitude, au centre de ces Beni-Iratem qui résistèrent le plus longtemps aux armes françaises.

Le fort s'élève à l'endroit même où il y avait autrefois un village kabyle, acheté aux indigènes pour 25,000 francs. L'enceinte a 2,000 mètres de circuit : dix-sept bastions la défendent. Le maréchal Randon en posa la première pierre en 1857. Du haut de

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son piton, cette imposante forteresse domine tout le pays kabyle et le tient en respect.

Affamés, poudreux et fatigués du voyage, nous trouvons un gîte à Vbôtel des touristes. Qui s'attendrait à rencontrer un hôtel des touristes chez les Beni-Iratem! Il vient fort peu de touristes par ici, et nous sommes aujourd'hui les seuls.

L'hôtesse nous raconte pendant le déjeuner tous les incidents du siège que le Fort- National eut à soutenir lors de l'insurrection des Kabyles en 1871. Quinze jours avant le commencement des hostiUtés elle fut avertie de ce qui se tramait par un Kabyle qui fut tué plus tard par les siens comme espion : elle aurait pu fuir, mais elle ne le voulut pas. Le siège commença le 16 avril et dura jusqu'au 16 juin : si le fort eût été en aussi bon état de défense qu'il l'est aujourd'hui, les assiégeants eussent été bientôt repoussés ; mais les travaux étaient loin d'être achevés : les assiégés étaient d'ailleurs en petit nombre, et les Kabyles seraient certainement entrés dans la place s'ils avaient osé tenter l'escalade des murs d'enceinte: ils avaient apporté des échelles, mais ils n'eurent pas le courage de s'en servir. Ils trouvèrent plus facile de réduire

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les assiégés par la faim, et c*est ce qui serait advenu si les généraux Gérez et Lallemand n'étaient venus enfin au secours de la place.

Une promenade aux environs du Fort-National laisse un souvenir ineffaçable : les perspectives sont d'une infinie beauté, surtout vers le sud, où l'œil s'égare sur de verdoyantes vallées dominées par une foule de pitons escarpés que couronnent des villages kabyles. Ces villages, souvent en guerre entre eux, occupent toujours des positions presque inaccessibles. La sublime barrière du Djurdjura ferme l'horizon : ce panorama de la chaîne algérienne est aussi inoubUable que celui des Pyrénées qu'on embrasse du haut de la Place Royale de Pau ; mais combien l'aspect en est différent I Nos montagnes d'Europe ne peuvent donner aucune idée de ces formidables masses rocheuses d'apparence inaccessible, dont les crêtes se découpent en châteaux, en clochetons, en tourelles, en murailles verticales. Les crêtes se succèdent comme les vagues de l'Océan, toutes d'une teinte cendrée qui se détache vivement sur un ciel d'un bleu intense.

On ne peut s'imaginer les effets atmosphériques que produit cette violente lumière africaine. L'air est d'une telle pureté que cette

chaîne, située à vingt-cinq kilomètres en droite ligne, semble n'être qu'à quelques pas: on croirait presque pouvoir en toucher les parois d'un jet de pierre.

S'il était situé sous la même latitude que les Alpes, le Djurdjura porterait des neiges éternelles ; mais sous le brûlant ciel d'Afrique les neiges fondent en été : à cette époque de l'année les cimes sont complètement dépourvues de leur blanche auréole, et c'est le seul élément qui manque à leur beauté. Les yeux habitués aux frimas des Alpes ne se font pas tout de suite aux montagnes africaines, que ne rehausse point cette éblouissante parure.

Assis sur d'épaisses touffes de diss (i), nous restions silencieux devant ce magnifique panorama. Mais nous fûmes arrachés à nos rêveries par l'arrivée subite d'une demi-douzaine d'enfants kabyles, qui n'avaient pour tout vêtement qu'une queue de cheveux au sommet de la tête. Ils se hasardèrent à nous demander des sous, en souriant et en montrant des dents dont la blancheur d'ivoire tranchait sur un teint bistré : les petites filles pour nous mieux séduire nous disaient que nous étions fort joUs. Ah ! les câlines. Gomme elles étaient

(1) Graminée aux feuilles plates ot velues.

gentilles et mignonnes, avec leurs grands yeux étonnés et leurs cheveux ébouriffés ! Mais quelle saleté ! La crasse leur tenait lieu de vêtement. EUes regardaient d'un air interdit à travers nos lunettes de verre fumé dont elles s'étaient emparées : elles en avaient hélas ! grandement besoin, car Tune de ces pauvres enfants, qui n'avait pas sept ans, avait déjà le globe des yeux tout enflammé par l'effet du soleil d'Afrique. Mon camarade voulut dessiner ces petits Kabyles, mais dès qu'ils s'en aperçurent ils prirent peur et s'enfuirent à toutes jambes.

Le lendemain nous consacrons la matinée aux préparatifs de notre expédition au Djurdjura. A midi nous enfourchons nos montures, en échangeant une poignée de main avec les aimables officiers du bureau arabe. Le commandant supérieur a eu l'obligeance de mettre à notre disposition un < manteau bleu » ou cavalier arabe, qui doit nous escorter au milieu des tribus Kabyles que nous allons traverser ; il a reçu du colonel le pouvoir de réquisitionner

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les hommes et les vivres dont nous pourrions avoir besoin, et il répond de notre sécurité. Les guides et les muletiers forment le reste de notre personnel, entièrement composé d* Arabes.

Notre petite caravane offre une physionomie des plus pittoresques. En tête marche notre soldat, Ali-ben-Âhmed, monté sur un bel arabe bai, vêtu du soulbam bleu, coiffé d'une pièce de fine toile blanche, autour de laquelle s'enroule un turban de corde brune en poil de chameau, chaussé d'une paire de babouches noires qui laissent voir une jambe nue et nerveuse.

Il porte le fusil sur l'épaule. Une barbe noire orne son visage au teint halé. Il est le chef de la troupe et il semble très-fier de l'autorité qu'il exerce sur les muletiers.

Nos mulets sont bizarrement harnachés : un anneau grossier en guise de mors, des chaînes de fer en guise de rênes ; dès que les mules se mettent à trotter, c'est un bruit de ferrailles assourdissant. Et puis, quelle selle ! Une sorte de bât, qu'on nomme < barda », et dont l'immense largeur exige un affreux écart de jambes, qui au bout de quelques heures devient une vraie torture. Cette position n'incommode guère les gens du pays, qui ont l'habitude de s'asseoir les jambes croisées ; mais

rien n*est plus pénible que la barda pour d'honnêtes Nazaréens. Il va de soi que la barda n*a pas d*étriers, et que la seule ressource du cavalier est de fourrer les pieds dans le tellis ou sac à blé qui pend de chaque côté du bât. Mon compagnon est admirable en selle, ou mieux en bât, jambe de ci, jambe de là. Que pense- t-il de moi ? Quelle drôle d*équitation !

Nous sortons du fort par la porte du sud, et nous nous engageons dans une avenue plantée de magnifiques robiniers. Au bout de cinq cents mètres à peine nous découvrons toute la chaîne du Djurdjura: on croirait pouvoir l'atteindre en un quart d'heure, tant l'air est diaphane. Le Lella-Khredidja, que nous gravirons demain, se dresse comme une pyramide qui domine de toute sa hauteur les sommets environnants. Non loin de ce pic surgit à droite le massif calcaire du Tbalelatb^ tout hérissé de tours, d'aiguilles, qui semblent menacer le ciel: on dirait d'un palais des Mille et une Nuits érigé au sommet de l'Atlas.

Nous suivons, pleins d'ardeur et d'espérance, une belle route militaire taillée horizontalement dans la montagne, dont elle suit toutes les sinuosités capricieuses : on n'y trouve pas un coin d'ombre, et le brûlant soleil au zénith y

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est réverbéré par les parois rocheuses auxquelles elle est adossée. Cette route mène du Fort-National au Bordj des Beni-Mansour , dans rOued Sahel, par delà le Djurdjura ; elle traverse la chaîne au col de Tirourda ; chez les Illiten.

Après avoir suivi ce chemin facile sur un parcours de sept kilomètres, nous nous engageons à droite dans un sentier de mulets qui nous mène au fond d'une vallée dont nous ignorons le nom, mais qui est bien Tun des plus jolis sites que j'aie rencontrés depuis que je parcours des montagnes.

Ni les Alpes ni les Pyrénées n'ont rien d'aussi séduisant que ces vallées de Kabylie. Ce qui en fait le charme, c'est cette végétation africaine qui se développe avec une vigueur inouïe dans ces montagnes abritées des vents desséchants du désert. S'il y a au monde un jardin d'Armide, c'est bien le pays que nous parcourons en ce moment ; les essences forestières les plus différentes s'y trouvent réunies: les oliviers, les grenadiers, les chênes-verts, les lièges, les arbousiers, les lauriers-roses, les yeuses s'élèvent autour de nous avec une infinie variété de port et de feuillage ; au-dessous ce sont des genêts, des lentisques,

des tamaris d'Afrique, du myrte, et une moisson de fleurs de toutes nuances. Çà et là on aperçoit des arbres sacrés, aux branches desquels sont suspendus en ex-voto des lambeaux d'étoffe rouge.

Cette délicieuse vallée est arrosée par un de ces torrents des montagnes, dont les eaux claires et abondantes réveillent le souvenir des Alpes. Pendant deux heures nous le côtoyons, le traversant à gué par intervalles, car il n'y a pas la moindre trace de sentier dans cette vallée sauvage qui rappelle la terre aux premiers jours de sa naissance. Nous pourrions nous croire les premiers qui découvrons ce site ignoré : personne n'y passe, pas même les Kabyles, qui fuient les vallées pour, s'établir sur des pitons à pic.

Comme on respire une pure atmosphère dans ces solitudes oubliées des hommes ! Comme on s'y sent heureux et libre, comme la vie y devient légère ! On a beau être rivé à l'anneau de la civilisation, on ne peut se défendre de la fascination qu'exerce cette nature vierge sur quiconque n'a pas entièrement perdu l'instinct de sa première indépendance.

Pendant que nos arabes devisaient entre eux dans la langue du Coran, nous philosophions

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de la sorte mon camarade et moi. Lorsque nous voulions ne pas être compris d'Ali, qui entendait le français, nous conversions en anglais ou en espagnol : Âli, qui se doutait bien que nous parlions de lui, semblait très-agacé de ne rien comprendre à notre mystérieux langage. On ne peut s'imaginer combien F usage d'une langue étrangère est précieux en Algérie : la curiosité est le moindre défaut des Arabes, et ils ont sans cesse Toreille tendue.

Nous quittons les frais ombrages de l'Oued- Aïssi pour gravir la pente ardue d'un contrefort du Djurdyura, où croissent d'innombrables figuiers chargés de beaux fruits murs. Ces figues de Kabylie sont exquises : il y en a de blanches et de brunes ; les blanches ont un goût plus délicat. Tous les figuiers sont exactement recensés : les tributs kabvles sont imposées suivant le nombre de figuiers comme celles du Sahara le sont suivant le nombre de palmiers. La figue fraîche est enivrante comme le vin nouveau, et c'est généralement à l'époque de la cueillette des figues que fermentent chez les Kabyles les idées de liberté et d'émancipation.

Au sommet de la montagne habite une tribu dont je n'ai pas noté le nom. A cinq heures du soir nous pénétrons dans leur village. Ali a un

message du bureau arabe a remettre au chef:

pendant que Ton court à sa recherche, nous Tattendons sur nos mules, comme il convient à des personnages importants qui daignent visiter une tribu kabyle. Bientôt nous voyons arriver le chef en question : il est vêtu d'une ample tunique blanche et coiffé d'un fez rouge garni d'une floche ; il porte à la main un bâton, symbole de Tautorité. Il vient à nous, nous serre la main, et nous salue par la petite phrase stéréotypée chez les Kabyles : « Bon jour, comment vas-tu? » C'est d'ailleurs tout ce qu'il sait de français. Pendant qu'il prend connaissance du message, un jeune nègre trop curieux s'est approché de lui tout doucement, ce qui lui vaut de la part du chef un formidable coup de bâton : le bâton n'est donc pas un simple symbole. Le nègre se retire confus, au milieu des éclats de rire de la foule.

Notre arrivée dans ce village perdu au sommet de l'Atlas est un événement extraordinaire : toute la population se trouve assemblée autour de nous, et l'on nous étudie avec une curiosité silencieuse. Chaque nouvel arrivant nous adresse un respectueux salut. On nous prend, évidemment, pour des autorités militaires, et à ces démonstrations nous répondons par le salut

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militaire, avec une gravité digne. Risum teneatis, amici.

Les femmes qui sont si rigoureusement tenues au secret chez les Maures, se montrent ici en toute liberté, et elles semblent plus avides encore que les hommes de jouir de la vue des Roumis: elles ne se soucient en aucune façon de voiler leur visage, et à Tinversé des Mauresques, elles sont fort peu vêtues; leur tunique, identique à celle des hommes, se rabat sur le dos et sur la poitrine et laisse voir les flancs nus jusqu'à la ceinture ; elles s'enveloppent la tête d'un madras en cotonnade, souvent en soie. Elles ont les oreilles percées dans le haut et y accrochent de grands anneaux. Lorsqu'elles portent sur la tête un de ces vases kabyles dont la forme rappelle les amphores romaines, elles déploient gracieusement leurs bras nus en relevant le coude vers le ciel, et dans cette pose classique elles sont véritablement belles à voir, avec leurs grands yeux noirs étincelants, leur taille svelte et leur démarche aisée.

C'était la première fois que nous nous trouvions dans un village kabyle. Pour y entrer comme pour en sortir, on passe sous ime espèce de corps-de-garde dont les portes sont si basses,

qu'il faut se courber sur sa monture pour ne pas se briser la tête contre les murs. Le corps de garde franchi, on se trouve dans une longue ruelle n'ayant d'autre pavé que les aspérités des roches, large de deux mètres à peine et bordée de murs sans fenêtres ni portes : ces murs servent de clôture aux cours qui précèdent les habitations.

Rien de plus primitif que l'architecture de ces demeures kabyles, qui ressemblent plus à des granges qu'à des maisons ; elles sont toutes construites sur le même plan, basses, couvertes de tuiles rouges, compactes, serrées les unes contre les autres. Elles sont éclairées non par des fenêtres , mais par d'étroites ouvertures pratiquées dans l'épaisseur des murs, assez semblables a des lucarnes de prison.

Au centre du village se trouve une maison un peu plus grande que les autres ; c'est le lieu de réunion des membres de la djemma^ sorte d'assemblée législative qui gouverne la petite république : car les tribus kabyles sont divisées en une infinité de petites républiques indépendantes, qui sont souvent en guerre les unes contre les autres. La cyemma se compose des hommes en état de porter un fusil.

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Après avoir franchi trois montagnes et trois vallées, nous arrivâmes vers sept heures du soir à Thala-Thaza, village situé presque au pied du pic de Lella-Khredidja. Àli avait décidé que nous y passerions la nuit. Le caïd du village avait été informé de notre arrivée par le télégraphe kabyle, qui n'est autre que le télégraphe aérien ou par signaux des Romains. Une députation envoyée par le caïd vint au-devant de nous et nous introduisit dans cette espèce de corps de garde qu*on trouve à rentrée de toute agglomération kabyle. Nous crûmes d'abord qu'on nous réservait un autre lieu de réception ; mais quand nous vîmes venir le cheik en personne, nous en conclûmes que c'était là notre gîte pour la nuit. Triste gîte en vérité, ouvert à tous les vents, et donnant passage à une rue !

Ce gourbis présentait l'aspect d'une écurie percée à chaque extrémité d'une porte non close, et, comme la rue qui le traversait était la seule artère de l'endroit, gens et bêtes passaient constamment au milieu de la salle de réception. Il n'y avait aucune espèce de mobilier, et nous étions fort intrigués de savoir de quelle manière serait servie la diffa et comment nous dormirions. Nous avions bien remarqué qu'il y avait, adossé au mur, de chaque côté de la rue, un banc

grossier formé de pierres amoncelées et occupant toute la longueur de la pièce : ce banc, haut de trois pieds, était recouvert d'un tapis crasseux, qui dissimulait mal les aspérités des matériaux entassés au-dessous. Nous étions loin de penser que ce tapis serait à la fois notre table d'hôte et notre lit commun. Le cheik nous invita à monter sur le banc.

A l'exemple de notre hôte nous nous asseyons à la mauresque, les jambes croisées ; autour de nous font cercle les principaux du village, tous accroupis sur les talons. Parmi eux sont les deux fils du cheik : leur figure féminine est d'une rare distinction ; ils ont mis pour la circonstance leur costume de gala : turban de soie blanche rayée de brun, burnous blanc sous une veste bleue galonnée d'argent, amples culottes de drap blanc, ceinture de laine rouge, bottes rouges ornées d'arabesques d'argent. Ils paraissent très-flattés des compliments que nous leurs adressons sur leur riche cos« tume, et ils règlent leurs montres d'après les nôtres pour nous faire voir qu'ils connaissent les raffinements de la civilisation.

Mais voici (|u'on apporte la traditionnelle diffày ou repas des hôtes. Elle consistait en une pyramide de couscoussou amoncelée sur un im-

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mense plat en bois pouvant mesurer trois pieds de diamètre ; au sommet de la pyramide se trouvait le sucre de cassonade, et en différents endroits on voyait des morceaux de mouton bouilli.

Le plat fut déposé sur le tapis, en face du cheik, et les quinze ou seize convives rétrécirent le cercle. Une lanterne accrochée au plafond éclairait notre groupe pittoresque. Avant le repas on fit une courte prière en fixant les yeux sur les deux mains ouvertes comme un livre.

Puis le cheik distribua gravement les morceaux de viande qu'il prenait avec les doigts et qu'il disposait sur le tapis devant chaque convive, car les assiettes sont inconnues des Kabyles. Chacun s'empara alors d'une longue cuiller en bois, d'une forme grotesque, attaqua d'une main au moyen de cet instrument le plat de couscoussou, et de l'autre main sans aucun instrument entreprit la viande. Par intervalles, et au fur et à mesure que la montagne de couscoussou diminuait d'altitude, le cheik y versait un affreux bouillon, et chacun manœuvrait sa cuiller de bois de manière à opérer le mélange.

Nous imitions consciencieusement nos voisins. Ali s'aperçut que la viande résistait à l'attaque

de mes mâchoires : aussitôt il détacha de son quartier de viande, avec les doigts, le morceau le plus tendre, et me l'offrit délicatement entre le pouce et l'index : comme on y voyait l'empreinte de ses dents, je me serais bien passé de la politesse !

Mon compagnon, qui avait observé cette scène du coin de l'œil, fut pris d'un accès de rire dont je ne pus me défendre, et je craignis un instant que cette contagieuse hilarité ne nous fût fatale ; mais les Kabyles ne soupçonnèrent même pas la cause de notre gaîté intempestive, et il se bornèrent à nous regarder d'un air étonné. Ils n'articulèrent pas une parole pendant le repas, sauf quelques mots d'invocation à Allah.

Nous mangions de bon appétit, avec les dents de la foi, bien qu'en toute autre circonstance cette barbare cuisine nous eût fait fuir. Ce n'est pas que le couscoussou soit absolument mauvais : ce mets national des Arabes et des Kabyles, assez semblable au pilau des Turcs et des Persans, se fait avec le grain de froment cuit à la vapeur : c'est l'accompagnement ordinaire de la volaille et du mouton. Nos hôtes en consommèrent de prodigieuses quantités.

Nous dûmes bientôt, mon camarade et moi.

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nous déclarer vaincus, au grand étonnement du cheikqui continua courageusement Tattaque avec les autres, se servant de temps à autre de son burnous en guise de serviette. Nous avions beau chercher des yeux un peu d'eau pour étancher la soif que provoque le couscoussou, nos hôtes ne se préoccupaient pour le moment que de manger. Ce ne fut qu'un quart d'heure après la fin du repas qu'on apporta un large bol rempli d'eau claire, auquel chacun porta les lèvres à tour de rôle. Les Arabes se gardent de boire en mangeant, et c'est une coutume très-hygiénique. L'eau, servie à discrétion, était excellente.

Quand le plat de couscoussou eut disparu, on apporta des figues qui venaient d'être cueillies : ce fut un délicieux régal. Puis Ton servit le café préparé à la mauresque. Après le café nous offrîmes un cigare au cheik et il rompit enfin le silence. Il savait le français et même un peu d'allemand, car il avait été prisonnier de guerre en Prusse. Il aimait fort peu les Prussiens, et il ne leur pardonnait pas de lui avoir donné du pain noir et des kartoffel et de l'avoir fait grelotter tout un hiver au milieu des frimas de Stettin qui lui faisaient regretter le beau ciel bleu de sa Kabylie. Il nous demanda

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pourquoi nous avions abandonné si tôt la bataille au coucoussou. « Ah ! je sais bien, dit-il en riant, que du cochon ferait mieux votre affaire ! Gomment pouvez-vous toucher à cette viande impure ! quel péché ! » Pour toute réponse, nou's lui objectâmes qu'Allah, en créant le cochon, avait commis un plus gros péché que nous qui nous bornons à le manger. Notre interlocuteur parut tout interdit de cette observation et parla d'autre chose.

Vers neuf heures du soir le cheik nous fit apporter des coussins de cuir pour reposer la tête, et nous invita à. nous coucher sur le tapis où nous venions de dîner. Nous nous enveloppons dans nos couvertures de voyage, car les nuits sont fraîches dans la montagne, et notre gîte est ouvert à tous les courants d'air. A nos côtés s'étendent les Kabyles, et nous sommes là plus de douze dormeurs ronflant, tout habillés sur une couche commune. Le cheik souffle la lampe, et bonne nuit !

Je me serre contre mon compagnon, et reste longtemps à fermer l'œil : c'est que c'est drôle de dormir sous le toit d'un gourbis juché sur un piton du Djurdjura, au milieu de ces Kabyles qui ont massacré tant d'Européens par amour de l'indépendance. Et puis.

'204 DE MOOAOOH A filSKRA

je ne sais quelles atroces émanations, essence de burnous ou parfum de bouse, nous saisissent à la gorge. Enfin, brisé de fatigue, je m'endors à la garde de Dieu et de l'hospitalité.

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