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CHAPITRE IX

SUR LE DJURDJDRA

Le réveil. — Brouillards. — Le col de Thala Rana. — Repas dans la montagne. — Le rhamadan. — Une éclaircie. — Une querelle. ^ Berger kabyle. — L'escalade. — Région des cèdres. — La cime du Lella Khredidja. -< Une mer de nuages. — La maraboute. — Tourmentés par la soif. — Le versant sud du Djurd^ura. — La Kabylie méridionale. — Thala Rana. — Coucher de soleil. — Thaourirth. — Cérémonie religieuse. — L'Oued-Sahel. — Sétif.

Je fus debout aux premières lueurs du jour.

En mettant le nez dehors, je constatai, à ma grande surprise, qu'il régnait un épais brouillard et que la température était singulièrement froide : il me sembla que nous venions de passer en une nuit de F Afrique au nord des Alpes.

Tous les coqs du village chantaient de leur plus belle voix. Malgré le froid et le brouillard, des Kabyles dormaient en pleine rue, tête nue :

peut-on s'étonner qu'ils aient tous des maux d'yeux ! Je remarquai que trois gardes veillaient autour de la maison. Etaient-ils là pour nous protéger contre les voleurs ou pour nous interdire toute invasion dans le village? C'est ce que nous n'avons pu savoir.

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Nous réveillâmes Ali et les muletiers, car nous voulions atteindre de bonne heure la cime du Lella Khredidja.

Notre départ fut grandement retardé par les dévotions et les ablutions de nos hommes.

L'hospitalité kabyle est absolument gratuite, et nous ne pûmes offrir au scheik que nos remerciments.

Nous nous remîmes en route à six heures du matin. Nous suivions un sentier tracé au milieu d'énormes blocs calcaires qui nous rappelaient le Chaos de Gavarnie. La brume était d'une telle intensité, que la fin de la caravane ne pouvait voir ceux qui marchaient en tête. Nos vêtements mouillés nous collaient au corps, et nous grelottions comme dans les brumes glacées de la Laponie. Comme nous regrettions la chaleur et le ciel bleu de la veille ! Les montagnes d'Afrique sont capricieuses comme celles d'Europe. L'idée de l'insuccès de notre ascension nous jetait dans un profond découragement.

Il y avait deux heures et demie que nous étions en marche quand nous atteignîmes le col de Thala Rana, qui s'ouvre entre le Lella Khredidja et le massif du Thalelath. Nous nous demandions si par un pareil brouillard nous

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devions entreprendre Tascension du Pic et s'il n'était pas plus sage de gagner immédiatement le versant méridional du Djurdjura et de descendre vers rOued Sahel. Nous décidâmes de déjeuner pour résoudre la question.

On ouvrit les tellis, nous tirâmes du panier aux provisions le pain blanc, la viande froide et le vin que nous avions emportés du Fort- National, et nous nous mîmes â table sur une pointe de rocher. Le froid nous avait singulièrement aiguisé Tappétit, et nous jugions qu'il en devait être de même de nos Arabes ; mais les malheureux se trouvaient en rhamadan, et ne pouvaient prendre aucune nourriture jusqu'au coucher du soleil. Nous pensions qu'ils profiteraient de la dispense dont jouissent les musulmans en voyage, et nous leur offrîmes une part de nos provisions ; mais en rigoureux observateurs de la loi de Mahomet, ils ne voulurent rien accepter, et ils ne mangèrent ni ne burent de toute la journée. On frémit à l'idée de faire absolument à jeun l'ascension du plus haut pic du Djurdjura !

Pendant que nous prenions notre repas, le voile de brume se déchira partiellement et nous laissa voir le superbe massif du Thalelath, dont les murailles à pic offraient l'aspect d'un

château gothique. Nous poussâmes des cris de joie, dans l'espoir d'une prochaine éclaircie. Bientôt le pic du Lella Khredidja se dressa à son tour au-dessus de nos têtes : c'était une grande pyramide jaune, parsemée de taches de verdure que nous prenions pour des bruyères et qui n'étaient ni plus ni moins que des cèdres plusieurs fois séculaires, comme nous pûmes le constater dans la suite de notre ascension.

La caravane se divisa au col : les mulets, accompagnés de leurs maîtres, poursuivirent leur route vers Thala Rana, tandis que nous nous mimes à gravir à pied le cône du Lella Khredidja. Quoique réduite, notre troupe était nombreuse encore. Ali avait réquisitionné une dizaine de Kabyles qui portaient nos couvertures et nos provisions, et qui devaient nous mener en lieu sûr au cas où nous serions assaillis par une de ces bourrasques subites qui surviennent si fréquemment à ces hauteurs brisant les arbres et renversant les hommes et les mulets. Comme un de ces Kabyles refusait de nous suivre, Ali me pria d'écrire son nom en français pour faire rapport au bureau arabe. Une violente dispute s'éleva entre le Kabyle et le soldat, une de ces disputes homériques chères aux Arabes : le Kabyle tint bon, et dé-

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clara qu'il paierait Tamende plutôt que de suivre les Nazaréens.

tomme nous gravissions la montagne, nous fîmes la rencontre d'un troupeau de chèvres et de moutons conduits par un berger vêtu de haillons : il portait la houlette traditionnelle. Ce tableau me transportait au cœur des Alpes.

Six semaines avant, j'avais fait une rencontre semblable sur les pentes du pic de Ténériffe ; le berger de Ténériffe, le berger arabe et celui des Alpes n'ont rien qui les distingue Tun de l'autre : tous mènent la vie nomade et patriarcale, et c'est le seul type qui se retrouve dans chaque pays ; mais le berger arabe semble avoir plus d'affection pour ses troupeaux : on le voit porter les agneaux sur les bras et exercer sa vigilance de mille façons ; il désigne chaque mouton, chaque chèvre, par un nom spécial, et les troupeaux reconnaissent sa voix et accourent sitôt qu'il la leur fait entendre.

Notre petite caravane suspendue aux flancs rapides du Lella Khredidja, marchait bravement à la conquête de la cime. La montée était rude, et tout le monde haletait comme les daims poursuivis par les chasseurs. Ah ! les belles montagnes qui se découvraient à mesure que nous nous élevions ! Des parois verticales.

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des pyramides, des tours d'une hauteur prodigieuse, des crêtes tailladées en scie, hérissées de glaives levés vers le ciel, des corniches aériennes suspendues au-dessus d'abîmes vertigineux, voilà les visions fugitives que nous laissaient apercevoir de rapides éclaircies. Mais le voile de brume ne s'était déchiré pour un moment que pour se refermer bientôt plus épais que jamais.

Lorsque nous atteignîmes la région des cèdres, nous fûmes témoins d'un magnifique spectacle : tantôt nous planions au-dessus des brouillards qui se développaient sous nos pieds comme une mer d'un blanc laiteux, tantôt la brume, montant des vallées et chassée par les courants inférieurs, nous envahissait subitement et nous enveloppait au point que nous pouvions à peine voir à dix pas. A chaque minute c'était un changement à vue, et la température passait continuellement par des alternatives de chaleur et de froid, suivant que nous étions plongés dans les nuages ou que le soleil brillait au-dessus de nos têtes.

Les cèdres, que nous avions pris d'en bas pour des bruyères, offraient l'aspect le plus grandiose : leurs troncs mesuraient à la base cinq ou six mètres de pourtour ; leurs branches, qui

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se ramifiaient à l'infini, couvraient de leur ombre épaisse un immense espace. Ces géants de r Atlas sont peut-être contemporains de leurs congénères du Liban. On ne peut se défendre d'une religieuse émotion à la vue de ces arbres antiques, qui ont vu passer tant de siècles et de générations et ont résisté à tant de tempêtes. L'impression est rendue plus vive encore par le silence et le calme profond qui régnent à ces grandes altitudes (1).

Lorsqu'on a dépassé la région des cèdres, toute végétation disparaît : on ne voit plus que la pierre grise et nue, tachée çà et là d'un lambeau de mousse. L'ascension devient une véritable escalade. Naguère transis par la brume, nous étions maintenant tout en nage, et tourmentés par une soif ardente. A chaque instant nous pensions voir surgir la cime audessus de nos têtes ; mais de nouvelles cimes se dressaient sans cesse les unes au-dessus des autres. Pendant deux heures nous ne cessâmes de côtoyer les précipices : au moindre faux pas nous roulions dans les abîmes dont le brouillard nous cachait le fond. Nos Kabvles étaient

(1) Le cèdre de l'Atlas (Cedrus Libani, Var, atlantica) croit dans les régions les plus élevées. On le trouve rarement au-dessous d'une altitude de 1.000 mètres.

pleins de sollicitude pour nous : ils nous tendaient la main aux mauvais pas. On a trop médit de ces braves Kabyles.

Il était midi quand nous atteignîmes le point culminant de la montagne. Un soleil chauffé à blanc dardait au-dessus de nos têtes, mais à nos pieds une brume impénétrable enveloppait toute la nature. Âh ! se trouver au sommet de TAtlas, sur le plus haut pic de la Kabylie, du haut duquel on découvre par un temps clair des centaines de pitons couronnés de village kabyles, et par delà ces pitons les plaines de la Mitidja et la tache blanche qui indique remplacement d* Alger, à quarante lieues à vol d'oiseau, deviner un tel spectacle par l'imagination et ne pouvoir en jouir par les yeux, j'avoue qu'une telle infortune mettait en défaut toute ma philosophie. Je considérais d'un œil abattu cette mer de nuages qui nous cachait un panorama splendide, et je me répandais en malédictions contre les éléments. Mon compagnon, plus fort en face de l'adversité, dut me ramener a la résignation.

La cime est un petit plateau absolument inculte, très-étroit et long de quinze mètres à peine : elle est formée de roches feuilletées dont les stratifications sont presque verticales.

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Au nord-ouest, le pic surplombe un effroyable précipice aux parois dénudées : ce versant est inaccessible. Sur le bord du gouffre se trouve une petite construction en pierres sèches, sans toiture : c'est un sanctuaire destiné à consacrer le souvenir d'une sainte femme qui vivait autrefois au sommet du pic, s'il faut en croire une vieille tradition. Elle s'appelait Lella (1) Khredidja,etc'estàellequelamontagne doit son nom. Le sommet est considéré par les Kabyles comme un lieu saint : ils y vont en pèlerinage à certains jours de l'année, comme les Hindous vont au sommet du pic d'Adam et les Japonais au sommet du Fusi-Yama.

Lella Ehredidja est en grande vénération à cause des innombrables guérisons miraculeuses qu'elle opéra pendant sa vie par la vertu d'Allah et du prophète. Lorsqu'elle voulait descendre de la montagne, elle n'avait qu'à s'asseoir sur une pierre, et sur cette monture elle chevauchait à travers les espaces. A ceux qui douteraient de l'authenticité du fait on montre la pierre qui se trouve encore à sa place. J'ai vu la pierre, mais j*avoue qu*elle ne m'a pas complètement convaincu.

(1) Lella est un titre qui se donne anx maraboutet: c'es' Féquivalent féminin du titre de Suit que Ton donne aux marabouts.

Au centre du petit plateau est érigée une pyramide Jormée par les pèlerins : chaque individu y apporte sa pierre, et elle a déjà atteint plusieurs mètres de hauteur. Nous nous hissâmes jusqu'au sommet du monument, nous y déposâmes chacun notre pierre, et nous y inscrivîmes nos noms et la date de notre ascension.

Nous déjeunâmes ensuite sur les rochers, dans Tattente d'une éclaircie. Nos Kabyles avaient apporté un grand plat de couscoussou au poulet, des œufs durs et un pot de miel ; le poulet eût été trouvé trop coriace par les affamés de la Méduse ; mais le couscoussou mélangé au miel eût fait un repas passable si nous avions pu étancher notre soif brûlante : hélas ! ces fanatiques musulmans avaient la tête tellement dérangée par leur rhamadan, qu'ils n'avaient pas emporté la moindre goutte d'eau ; nous avions bu au col notre dernière bouteille de vin, et comme les pentes du Lella- Khredidja étaient entièrement à sec en cette saison, nous fûmes réduits à la dure nécessité de nous désaltérer avec nos œufs durs. Celui qui n'a pas gravi une montagne d'Afrique au cœur de l'été ne peut se faire une idée du tourment de la soif. Pour un verre d'eau nous

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eussions donnée toute la Kabylie. Nous ne devions pas rencontrer de source avant d'arriver à Thala-Rana, localité située à deuxheures de marche.

Nous attendîmes vainement pendant une heure que le soleil au zénith dispersât les brumes, et comme nous ne pouvions rester perpétuellement au sommet de T Atlas, nous reprîmes nos bâtons de montagne.

Nous avions gravi par le versant nord, nous descendîmes par le versant sud pour gagner cette portion de la Kabylie qui s'étend par delà le Djurdjura.

Cette chaîne, qui se dirige de Test à Toiiest, divise la Kabylie en deux parties absolument distinctes : elle envoie ses eaux au sud dans rimmense vallée de TOued-Sahel, qui est à la Kabylie méridionale ce que TOued-Sebaou est à la Haute-Kabylie.

Le versant sud du Lella-Khredidja est beaucoup plus escarpé que le versant nord : si nous avions abordé la montagne de ce côté, l'ascension nous eût été infiniment plus pénible. Depuis la cime de la montagne jusqu'au village de Thala-Rana, on descend continuellement à pic. Il est assez curieux que la plupart des chaînes de montagnes qui ont la même orien->

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tation offrent la même disposition : les Alpes, les Pyrénées sont généralement à pic du côté de ritalie et de TEspagne.

Nous descendions depuis une heure à travers des touffes de diss, quand le voile de brume se déchira tout à coup au sud, du côté de la plaine des Beni-Mansour. Ce fut comme un magnifique lever de rideau : l'Afrique du sud, l'Afrique calcinée et ensoleillée était devant nous ; toute la Kabylie méridionale se déroulait à nos yeux, avçc sa grande vallée de TOued-Sahel, vers laquelle convergent une infinité de vallées transversales dominées par des montagnes secondaires qui nous paraissaient tellement surbaissées , qu'on eût dit que la contrée était parfaitement plane. Un soleil flamboyant inondait cette immense étendue de pays, tandis qu'au-dessus de nos têtes le Lella-Kredidja se dérobait dans la brume.

Après avoir traversé une forêt de cèdres plus belle encore que celle que nous avions vue sur le versant nord, nous arrivâmes à trois heures de raprès-midi au village kabyle de Thala- Rana, où nous courûmes tout de suite nous désaltérer à la fontaine : jamais Champagne Gliquot ne nous parut si délicieux que la gorgée d'eau que nous bûmes dans le creux de la main.

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Thala-Rana est le sanitarium où se transportent en été le bureau arabe et la garnison des Beni-Mansour, pour échapper aux fièvres qui régnent dans TOued-Sahel. Nous prîmes une heure de repos sur la terrasse du bureau arabe, du haut de laquelle on embrasse un des plus beaux panoramas de TAlgérie. La large vallée de rOued-Sahel se déroule aux pieds du spectateur, avec sa rivière scintillante, ses champs, ses villages, ses forêts et son admirable ciel bleu ; la petite ville des Béni-Mansour apparaît comme une tache blanche à vingt kilomètres de distance.

Nous retrouvâmes à Thala-Rana nos mulets.

Pendant trois heures nous descendîmes à fond de train dans la vallée, dont le sol desséché, durci et crevassé par le soleil d* Afrique, rappelait assez bien Taspect de nos plaines pendant les fortes gelées d'hiver.

Nous traversâmes la rivière sur nos mulets, par un admirable coucher de soleil. Le Djurdjura, maintenant tout à fait dégagé des brumes, surgissait derrière nous dans toute sa gloire : Tombre du soir avait déjà envahi la vallée, que les cimes des montagnes reflétaient encore les feux du soleil; de roses elles devinrent violettes.

Le plus haut piton du Lella-Khredidja reçut les dernières lueurs du jour : longtemps le soleil

couchant caressa sa cime altière avant de lui donner le baiser d'adieu. Je ne pouvais m'empêcher de contempler avec un mélancolique sentiment de dépit cette cime qui se baignait maintenant dans une pure atmosphère, et du haut de laquelle nous n'avions vu que d'affreux brouillards.

Nous arrivâmes à sept heures du soir à Thaourirth, brisés de fatigue, mais pourvus d'un appétit aiguisé par vingt-quatre heures de couscoussou. Nous cherchâmes un gîte dans un de ces loghouse qu'on trouve dans les pays nouveaux : une maison faite de troncs d'arbre, sans étage, avec des chambres sans plafond et une toiture à travers laquelle, pénétraient l'air et la lumière. L'hôte, un Lorrain, était dans un état pitoyable: la dissenterie et les fièvres l'avaient réduit à l'état de squelette ; bien qu'il fit une chaleur atroce, il grelottait à claquer des dents. Quand il nous regardait avec ses yeux ternes, on eût dit la fièvre en personne. Comme il n'y avait pas de médecin à quinze lieues à la ronde, le malheureux devait se soigner luimême. Il est assez probable que c'est dans cette région insalubre de l'Oued-Sahel que je contractai la fièvre dont j'éprouvai les premiers symptômes à Biskra.

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Nous assistâmes à Thaourirlh à une curieuse cérémonie religieuse qui eut lieu en plein air, à roccasion de la clôture du rhamadan. Comme la localité n'a point de mosquée, les indigènes s'étaient réunis sur une butte qui surgissait au milieu du lit presque desséché de la rivière. Là, sous la conduite du marabout, ils firent leurs dévotions à la face du ciel. De loin nous les observâmes, et nous les vîmes se prosterner plusieurs fois la face contre terre, du côté de Torient. Ils accomplissaient ces exercices avec un remarquable ensemble, et obéissaient chaque fois à un signe du marabout. Après les prières et les prosternations, le marabout leur fit un petit sermon : il les félicita d'avoir observé le rhamadan, et menaça des peines éternelles ceux qui n'avaient pas accompli les obligations du jeûne. Puis tous rentrèrent processionellement au village de Thaourirth , précédés par le marabout.

Thaourirth se trouve sur la route d'Alger à Constantine, que les dihgences parcourent journellement en quarante-huit heures, en attendant qu'un chemin de fer réunisse les deux villes (1). Nous prîmes la diUgence au passage,

. (1) Le chemin de fer est achevé entre Constantine et Sétif, sur un parcours de 155 kilomètres.

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et nous entrâmes dans un pays désert et dépeuplé, faisant un contraste frappant avec les populeuses vallées de la Grande-Kabylie. Les montagnes, d'une teinte jaune, sont entièrement dénudées. Cette contrée serait propre à recevoir des plantations de pins ou d'oliviers (1). Les relais sont échelonnés à de très-grandes distances, et les pauvres chevaux font des étapes de cinquante kilomètres. Ce n'est que de loin en loin qu'on rencontre un être vivant, tantôt Mïi Arabe sur sa mule, tantôt une femme Kabyle qui semble tout interdite de nous voir passer.

Dans cette région les couchers de soleil sont d'une merveilleuse beauté : la prodigieuse transparence de l'air y produit des effets atmosphériques absolument inconnus dans nos froides contrées du nord. Les monts lointains du Djurdjura offrent à la chute du jour une magie de teintes que nulle palette ne pourrait rendre : les nuances les plus variées, les plus riches s'y fondent dans des gradations d'une exquise délicatesse ; puis, à cette féerie de couleur succèdent ces admirables nuits africaines d'une infinie sérénité : des millions d'étoiles émaillent le

(1) L'olivier ordinaire rapporte 10 francs au bout de 10 ans, 20 francs lorsqu'il a atteint tout son développement.

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ciel de paillettes scintillantes. S'il est des hommes blasés que ne peuvent plus émouvoir les beautés de la nature, qu'ils viennent ici ranimer le sentiment éteint de Tenthousiasme.

Après seize heures [de voyage, la diligence nous déposa à quatre heures du- matin à Sétif, par un froid piquant ; c'est que Sétif se trouve à une altitude de près de 1 ,100 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est à Sétif (1) que se tient tous les dimanches le fameux marché fréquenté par 10,000 Arabes. Nous ne fîmes que traverser la ville pour nous rendre à la gare du chemin de fer. Le train se met en marche à cinq heures du matin, avec quatre ou cinq voyageurs. Les arrêts sont longs et fréquents, et l'on roule avec la prudente lenteur des trains espagnols. Le pays qu'on traverse est d'une solennelle tristesse : d'immenses plaines bornées par des collines jaunes, sorte de steppes où errent des Arabes nomades, dont les tentes basses surgissent de temps à autre à l'horizon. Pas un arbre, pas une touffe de verdure : c'est l'image du Sahara.

A midi nous arrivâmes à Constantine.

(1) Sétif compte, avec ses annexes, une population de plus de 9,000 âmes, dont 2,000 Français. Cest une Tille entièrement moderne, bâtie sur l'emplacement de l'ancienne Sitifis des Romains.

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