CHAPITRE III
Le cap Zim. ~ Aspect de Mogador. — Barques arabes. — Le guide Abdallah. — La fonda real. — Régularité de la ville. — La kasbali, le mellah et la médina. — Le marché. — Une bastonnade. — L'abattoir.— Le gouverneur. — Le quartier juif. — Saleté des habitations. — Un mariage Israélite. — Une synagogue. — Le quartier européen. — Histoire d'un missionnaire anglais. — Le consul d'Espagne. — Commerce de Mogador. — Origine de Mogador. — Bombardement de la ville en 1844. — Le rhamadan. — Promenade nocturne. — Les puces. — La trompette du muezzin. — Aspect de l'atmosphère. — Salubrité du climat. — Maladies communes chez les Maures. — Environs de la ville. — Cimetières des juifs. — Koubba de Sidi-Mogador. — Histoire de deux miracles.
Deux ans après ma première visite à Tanger, mon humeur voyageuse me ramenait au Maroc.
Cette fois j'abordais le pays par le sud, non plus en hiver, mais au cœur de Tété, au mois d'août. Je venais des îles Canaries (1), et je voulais, avant de gagner T Europe, visiter Mogador, Safî, Mazaghan, Casablanca, Rabat, Salé, toutes ces curieuses villes arabes dont Tanger ne donne qu'un avant-goût. Mogador surtout m'attirait, Mogador dont le nom s'est popu-
(1) Ce récit de voyage fait suite au < Voyage aux lies Fortunées^ le pic de Ténériffe et les Canaries t. E. Pion, et C'% Paris, 4880.
larisé depuis que la France lui a infligé un bombardement, et dont cependant bien des gens seraient embarrassés de désigner l'emplacement sur la carte. Cette ville, située à Textrême occident de F Afrique musulmane, sur les confins du grand désert, est assurément moins connue que Pékin.
Après avoir couru pendant plusieurs jours vent debout sur une mer houleuse, nous découvrîmes enfin la côte d'Afrique, qui apparaissait vague et indécise au milieu des brumes. Il était trop tard pour aller mouiller dans la rade de Mogador, que des récifs à peine visibles rendent dangereuse pendant la nuit. Nous dûmes chercher un abri dans une anse que domine le cap Zim. Le jour n'était pas encore complètement tombé, et je me mis à explorer le rivage avec ma lunette : c'était bien le plus triste endroit qui se pût imaginer. Des montagnes sablonneuses , où végètent quelques misérables pieds de rétama, genêt arborescent qu'on rencontre dans les arides déserts africains comme sur les pentes stériles du pic de Ténériffe. Dans un pli de terrain surgissait une koubba à demi ruinée, dont les murs crépis à la chaux se détachaient vivement sur la teinte jaune du sol.
Le lendemain au point du jour le capitaine fit lever Tancre, et à six heures du matin nous étions mouillés devant Mogador.
Il serait difficile de donner une idée exacte du tableau étrange que je vis se dérouler sous mes yeux lorsque je montai sur le pont. Nous nous trouvions à Tabri de Tîle de la Quarantaine, qui surgit à l'entrée de la rade. Tout autour de nous surgissaient des dunes de hauteur inégale entre les intervalles desquelles apparaissaient dans Téloignement les premiers contreforts de TAtlas: Du sein d'une presqu'île basse et sablonneuse surgissait, à une portée de fusil, un ensemble fantastique de tours carrées, de murailles crénelées, de bastions, de portes, et derrière ces constructions d'un aspect belliqueux s'étageaient d'innombrables terrasses dominées par les minarets élancés des mosquées.
J'avais à peine eu le temps d'observer ce tableau si nouveau, que nous fûmes accostés par les embarcations arabes qui venaient prendre une partie de notre cargaison : c'étaient de lourdes barques, larges et plates, montées par des Arabes et des nègres. Ils ramaient en chantant une mélopée monotone et bizarre:
leurs avirons, grossièrement taillés, étaient si
courts, que pour s'en servir ils devaient alternativement se dresser debout et se laisser tomber en cadence sur leurs bancs.
Je m'élançai dans une de ces barques avec deux compagnons de traversée, deux Canariens désireux comme moi de visiter la métropole commerciale du Moghreb. Nos rameurs surent éviter les nombreux récifs qui parsèment la rade ; au bout d'un quart d'heure nous passâmes sous une arcade voûtée qui fait communiquer la rade avec un petit port situé dans l'intérieur des murs, et nous débarquâmes au pied d'une porte d'ordre dorique assez étonnée de servir d'entrée à une ville mauresque : dès l'abord on reconnaît que Mogador n'a pas été construit par des architectes arabes.
Nous avions pour guide un Arabe du nom d'Abdallah que je ne pouvais regarder sans rire: le plus petit d'entre nous le dépassait d'une tête. Nous n'avions pas fait deux pas, qu'il me prit à part pour me dire en détestable anglais que je devais lui donner quelque argent pour ses enfants : comme je lui objectais que l'heure n'était vraiment pas venue de le récompenser de ses services, il insista et me dit que la famine qui désolait le Maroc venait de lui enlever trois garçons et une fille. A quelque
temps de là je Tentendis raconter la même histoire à Ramirez, cette fois en mauvais castillan, et avec cette variante que la famine lui avait enlevé trois filles et un garçon.
Quand on entre dans Mogador, on serait tenté de croire sur parole les voyageurs à imagination exaltée qui ont parlé avec enthousiasme de ses places superbes, de ses palais majestueux. On traverse d'abord une vaste place qui s'ouvre sur le port, et qui pourrait soutenir la comparaison avec nos places publiques, n'était que le sol y est fort irrégulier, absolument nu, et jonché de pierres et de débris de toutes sortes. Puis l'on pénètre dans une grande enceinte que notre guide appelle la « cour de la maison de Tempereur. » Nous y rencontrons des vieillards juifs dont la longue barbe blanche, la démarche majestueuse, la robe traînante, nous font songer involontairement aux patriarches. D'étroits corridors resserrés entre de hautes murailles nues nous mènent dans l'enceinte de la douane, que domine l'imposant minaret carré de la grande mosquée. Puis nous enfilons une ruelle étouffée entre deux rangées de hautes maisons blanches, et nous arrivons à Tauberge qui porte le nom espagnol de fonda real. Elle est tenue par im
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juif qui exerce les fonctions de drogman à la légation d'Espagne. C'est Tunique auberge de Mogador, et c'est aussi la seule qu'on rencontre sur toute la côte du Maroc, depuis Agadir jusqu'à Tanger. Sur les autres points de la côte le voyageur est obligé de coucher à bord ou de demander l'hospitalité à quelque résident européen.
La fonda real, malgré son nom pompeux, n'a rien de bien fastueux, mais l'on y trouve des lits de fer et une cuisine à l'espagnole, et c'est beaucoup dans un pareil pays. L'hôtesse savait nous préparer des œufs aux tomates, du bœuf aux champignons et d'excellent café, que nous prenions dans une chambre toute imprégnée d'hébraïsme. Les murs étaient ornés de sujets bibliques et couverts de caractères hébreux disposés en forme de chandeliers à sept branches.
Dès que nous eûmes pris possession de notre modeste gîte, nous nous mîmes à courir la ville en compagnie d'Abdallah. On est frappé tout d'abord de sa parfaite régularité, qui contraste singulièrement avec l'aspect des autres villes marocaines. Les rues, tirées au cordeau, se coupent à angle droit, exactement comme celles des cités américaines. Qui s'attendrait à voir
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sévir la contagion de la ligne droite dans le pays du pittoresque ! Et qui s'imaginerait qu'une ville arabe, qu'on aime à se représenter comme un dédale de ruelles tortueuses, peut être bâtie en damier ! Je dirai bientôt le secret de ceci ; pour le moment je me borne à protester contre les villes arabes en damier, où il ne manque que des Arabes en redingote.
Une large artère très-animée traverse toute la ville : c'est la Broadway de l'endroit. Mais cette Broadway n'est point pavée, elle n'a pas encore de tramways ni de cabs, et l'on y chercherait vainement les splendides édifices qui bordent celle de New-York : en fait de magasins on n'y voit que de sales échoppes sans vitrines, placées à deux pieds au-dessus de la voie publique et garnies d'une marche extérieure en bois, sur laquelle les chalands s'asseyent pour examiner les marchandises exposées. à l'intérieur. Rien n'est plus étrange que le contraste entre le tracé majestueux des rues et l'aspect mesquin, sordide des bicoques qui les bordent.
La ville est divisée en trois quartiers d'une physionomie très-différente : la kasbah^ ou quartier européen, le mellah ou quartier juif, et la médina ou quartier arabe. La médina
occupe naturellement la plus grande étendue : la population y est exclusivement mauresque, à Texception de trois ou quatre familles européennes qui y vivent non exemptes d'inquiétude, car les Maures ne voient pas de bon œil que les chrétiens osent s'établir au milieu d'eux. C'est dans ce quartier que se trouvent les boutiques et la plupart des industries : là est le bazar, grande place oblongue bordée d'arcades, et occupant à peu près le milieu de la ville.
Allons au bazar à l'heure du marché. Je renonce à décrire l'encombrement d'hommes et d'animaux, arabes , juifs, nègres, chiens, ânes et chameaux qui s'y pressent en ce moment : on ne peut faire deux pas sans se heurter aux teigneux, aux galeux, aux lépreux, dont personne ici ne semble redouter le voisinage. Beaucoup de ces malheureux portent collé aux tempes un petit morceau de drap noir grand comme une pièce d'un franc, qui est censé les préserver des névralgies et de toutes sortes de maladies. Du sein de cette foule à- demi nue s'élève la plus effroyable cacophonie qui ait jamais assourdi mes oreilles. Les marchands proclament tous au plus fort le prix de leurs denrées qu'ils promènent au milieu du public ;