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les porteurs d'eau agitent avec fureur leurs sonnettes : les enfants se battent, les hommes crient, se querellent, s'injurient, gesticulent comme des insensés à propos d'un demi sou ; mais rarement ils ont recours aux voies de fait, car ils sont toujours armés, et la plus légère violence amène souvent des luttes sanglantes : mille fois je les ai vus lever une main menaçante, jamais je ne les ai vus frapper. La police du marché est faite par des soldats qui circulent au milieu des groupes : ils veillent à l'observation des ordonnances. Les marchands qui sont surpris à tromper sur le poids ou la mesure sont immédiatement bâtonnés sur place : les soldats l'amènent devant un fonctionnaire spécial qui préside à l'exécution et compte les ecwips sur les grains de son rosaire.
Noos vîmes saisir un de ces malheureux.
Mes compagnons eurent le triste courage d'aller assister à Texécution. On fit coucher le coupable la lace contre terre, après l'avoir dépouillé de ses vêtements ; un aide le maintint par le cou, ua autre par les jambes, et deux bourreaux armés de fouets lui appliquèrent sur le dos le nombre de coups assignés. Ce qu'il y a de ftas mortifiant pour le patient, c*est qu'il est obfi^ de payer leur salaire à ceux qui l'ont
fustigé : s'il n'a pas d'argent, il doit subir un supplément de coups.
Quand on quitte la place du Zoco, on rencontre successivement plusieurs enceintes carrées qui ont chacune leur destination spéciale. Ici c'est le marché au charbon, là le marché au blé, ailleurs le marché des viandes ; d'autres enceintes sont réservées à différentes industries : la poterie, la coutellerie, la menuiserie, Torfèvrerie ont chacune leur lieu déterminé, où les artisans travaillent sous les yeux des passants. L'abattoir occupe aussi son carré ouvert à tout venant : pour y entrer il faut traverser des ruisseaux de sang où se repaissent des milliers de mouches et des oiseaux de proie. On était en train d'égorger des bœufs. On avait soin, avant de leur enfoncer le couteau dans la gorge, de les tourner du côté de la Mecque, comme pour en faire le sacrifice au prophète. Des nègres presque nus, armés de bâtons, battaient à grands tours de bras les bêtes abattues dans le but de faciliter l'enlèvement du cuir. Aucune des prescriptions de l'hygiène n'était observée dans ce lieu puant, inondé du sang des victimes pantelantes, et exposé à tous les feux du soleil d'Afrique.
Nous rencontrâmes au bazar le gouverneur.
C'était un homme jeune encore. Il portait un cafetan de belle étoffe et un haïk de soie d'une blancheur éblouissante. A travers la dignité de sa personne on devinait un esprit subtil et plein de malice. L'un de nous eut la singulière idée de lui exprimer le désir de le voir prononcer un jugement devant nous. Il lui répondit qu'il ne jugeait que les voies de fait ; or c'était le temps du rhamadan ; depuis quatre jours tout le monde faisait carême ; en carême le corps est faible, et les batailleurs chôment; voilà pourquoi, disait-il avec un sourire narquois, il souhaitait que ce fût toujours rhamadan. J'admirai la philosophie de ce gouverneur; mais ce que j'admirai plus encore, ce fut la grâce, la noblesse avec laquelle il nous offrit une poignée de main. On ne faisait pas mieux à la cour de Louis XIV, Chez les Maures, les plus simples mouvements sont empreints d'une certaine majesté. Par la distinction de leurs manières ces barbares du Maroc font honte aux Européens.
Le quartier des juifs, ou mellah, est une des parties les plus curieuses de Mogador ; mais il faut une certaine dose de courage pour s'y aventurer. C'est un immense fouillis de ruelles étroites, obscures, puantes, où grouille dans
Vordure une population de plus de sept mille juifs. Ce quartier, que la police ferme la nuit, est entièrement séparé du reste de la ville, et c'est peut-être pour cette raison que la propreté en est entièrement bannie. Les juifs du Maroc sont d'ailleurs les ennemis nés de la propreté, et leurs personnes luttent de saleté avec leurs demeures. Les habitants du mellah sont administrés par un chef de leur religion et par un gouverneur maure : le premier dépend du second, et celui-ci est lui-même placé sous Fautorité du caïd.
Les rues du mellah sont moins infectes encore que l'intérieur des habitations. Nous avons eu l'héroïsme de pénétrer dans ces taudis, qui renferment chacun cinq ou six familles : le patio qui s'ouvre au milieu de chaque habitation sert de réceptacle aux ordures de tous les ménages qui vivent dans la maison. Sur les escaliers crépis à la chaux qui mènent aux étages on rencontre des charognes, des détritus de toutes sortes, des pourritures qui empoisonnent l'atmosphère, des choses qui ne pourraient se nommer qu'en latin. Nous visitâmes tout cela en marchant sur la pointe des pieds et en nous bouchant le nez. Le mellah de Mogador est sans doute l'endroit de l'univers où s'étale le nec plus
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ultra de la saleté : il est peu probable que les villes chinoises, ces Babylones d'immondices, atteignent à ce suprême degré de dégoûtante et repoussante dégradation.
Les maisons de la ville juive sont toutes semblables. Chacune possède une cour intérieure. On monte à l'étage par un escalier dont les marches sont si étroites, que le pied ne peut se poser qu'en travers. Les différentes pièces sont d'une égale simplicité : une lampe est suspendue au plafond ; le parquet est, comme les murs, crépi à la chaux et couvert de nattes de jonc ; une bible en caractères hébreux constitue toute la bibliothèque , et les gens couchent bravement sur les matelas déroulés par terre. Quand nous entrions dans ces affreux taudis, nous étions immédiatement entourés de tous les gens de la maison : hommes, femmes, enfants se disputaient la faveur de nous offrir un grand verre de rhum mélangé d'eau : c'étaient des cris sauvages, des sons gutturaux à nous rendre sourds. Il fallait distribuer de la monnaie à tout ce monde.
Les gens qui habitent ces misérables demeures ne sont pas aussi pauvres qu'on pourrait le croire ; mais nulle part les juifs ne redoutent tant d'étaler leurs richesses, de peur
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d'être dépouillés parle gouvernement. Ils cachent ce qu'ils possèdent, et vivent dans un dénuement simulé. La coquetterie peut seule lutter avec leur avarice. Nous avons vu dans un de ces intérieurs d'une prodigieuse saleté, une jeune fiancée d'une ravissante beauté, couverte du plus riche costume. Un voile de soie verte enveloppait sa magnifique chevelure noire ; une ceinture rouge brodée d'or lui serrait la taille ; elle portait des boucles d'oreilles d'or et un collier de perles ; ses pieds nus et ses mains étaient tatoués d'un dessin compliqué fait avec le henné.
Nous eûmes l'occasion d'assister aux cérémonies d'un mariage Israélite. Nous entrâmes dans la maison où se célébrait la fête. La foule des parents et des amis, vêtus de leurs plus beaux habits, faisaient cercle autour d'une table couverte d'une nappe blanche. Les femmes déploient dans ces fêtes un luxe extravagant : ce ne sont que robes de velours ou de soie, broderies d'or et d'argent, colliers, bracelets, bagues, diadèmes constellés de pierres précieuses. La fiancée était assise à l'orientale sur un trône élevé, entre son père et sa mère ; elle avait les mains peintes au henné et le visage couvert d'un voile transparent ; elle se tenait
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immobile, muette, les yeux fennés, ne prenant aucune part aux réjouissances. Son futur époux était assis en face d'elle, de Tautre côté de la table, et rien ne me parut plus drôle que ces deux fiancés s'admirant coram populo devant une table et ne se consolant pas entre eux. Des musiciens jouaient de la guitare et du tambour de basque, en chantant une mélopée sur un rhythme étrange. Nous demandâmes au père de la novia qu'il voulût bien nous montrer le visage de sa fille, si cela pouvait convenir au novio. « Primero su gusto, » répondit-il en castillan ; et il souleva un instant le voile de la novia. Celle-ci ferma pudiquement les yeux aussi longtemps que son visage resta découvert ; mais dès que le voile retomba, les paupières se rouvrirent vivement, car sans nul doute nous excitions au plus haut point sa curiosité féminine. Sur un signe du héros de la fête, un plateau fut apporté^ et pour donner l'exemple à l'assistance, il y déposa un ducat. Le plateau nous fut présenté, et chacun versa son offrande. Alors on nous servit du rhum et des sucreries, et les musiciens se mirent à chanter à notre intention des couplets dont le sens était : « Que les chrétiens soient parmi nous les bienvenus. » Cette cérémonie assez peu divertissante de-
vait durer huit jours entiers. Il paraît que nous n'étions encore qu'au premier jour, où Ton se borne à se regarder ; les jours suivants, la musique, les danses et les festins se succèdent sans interruption ; le huitième jour on fait descendre la fiancée de son trône, et on la conduit processionnellement à la demeure de son futur époux. Lorsque le temps est beau, elle fait le trajet à pied ; sinon, on la porte sur un siège, et le cortège la suit en chantant les psaumes de David à la lueur des flambeaux.
Les Juifs ne font nulle difficulté de laisser voir leurs synagogues aux étrangers. Le mellah de Mogador en compte plusieurs. Toutes sont construites sur le même plan : on y monte par un escalier revêtu, comme partout, d'une épaisse couche de chaux, et Ton pénètre dans une petite enceinte dont les murs sont couverts de bois de chêne ; au milieu surgissent deux colonnes cannelées supportant une tribune. Au fond de la salle est le tabernacle sacré, grand portique en bois de chêne, orné de feuilles de palmier et surmonté des tables de la loi : c'est là que sont déposées la loi et les paroles des prophètes, inscrites sur des parchemins. Devant le tabernacle est suspendue une lampe de verre soutenue par un double triangle en forme de
sceau de Salomon. Le parquet est en mosaïque. Les objets du culte et les habits sacerdotaux sont conservés dans des armoires qui n'ont point de serrure : ils sont d'une richesse inouïe, et il n'y a pas d'exemple que jamais un vol ait été commis. Gomme j'en demandais la raison, le gardien de la synagogue m'a répondu qu'il n'est pas un seul de ses coreligionnaires qui n'ait- la conviction intime qu'il serait frappé de mort au moment même où il commettrait un tel sacrilège.
Outre la médina et le mellah^ Mogador possède un troisième quartier appelé la kasbah. C'est là que se trouvait notre auberge ; c'est là que résident les marchands européens et les consuls. Les rues de ce quartier sont larges et bien aérées ; les maisons sont hautes et offrent un aspect moitié européen.
La plus belle maison de la kasbah était habitée par M. G., missionnaire anglais qui faisait beaucoup de bruit lors de notre passage à Mogador. Sa présence avait provoqué une petite émeute, et sur l'ordre du caïd il était prisonnier chez lui.
On nous avait tant parlé de ce personnage^ que nous eûmes la curiosité d'aller lui rendre visite. Nous trouvâmes un homme d'une cinquantaine d'années, jouissant d'une santé florissante; faisant parade d'une magnifique paire de favoris roux. Il parlait couramment le français et l'arabe.
Il tâcha de nous intéresser à sa cause en nous racontant toutes les persécutions dont il se prétendait victime depuis quelques jours. Pendant la récente famine qui avait désolé le Maroc, il avait secouru beaucoup de familles ; il faisait journellement des distributions de pains à trois cents enfants ; en outre il avait fondé dans sa maison une école pour les garçons et une autre pour les filles : ces écoles étaient fort, suivies, surtout par les enfants juifs ; il avait même établi chez lui une pharmacie, où les drogues et les pillules étaient administrées gratuitement au grand dépit du médecin européen de l'endroit.
Quand les parents s'aperçurent que leurs enfants prenaient goût à la fréquentation de l'école et de la pharmacie, leur fanatisme se réveilla, et ils résolurent de se défaire de cet étranger. La foule s'ameuta devant sa maison qu'elle voulut prendre d'assaut", si bien que le gouverneur dut
intervenir et faire mettre en prison le pharmacien et tous les domestiques du missionnaire : celui-ci reçut Tordre de rester confiné chez lui, tandis que sa maison était gardée par des soldats maures.
L'affaire en était là, et la grosse question locale était de savoir comment elle finirait. L'Anglais se plaignait vivement des consuls d'Autriche et d'Angleterre, tous deux israéUtes, et prétendait que c'étaient eux qui avaient instigué contre lui leurs coreUgionnaires. En désespoir de cause il s'était mis sous la protection du consul d'Espagne, sur l'intervention duquel sa personne fut respectée.
J'eus plus tard l'occasion de rencontrer à bord d'un steamer une députation composée des juifs les plus influents de Mogador. Ils se rendaient à Tanger pour en référer au ministre d'Angleterre et réclamer l'expulsion du missionnaire, qu'ils me représentèrent comme un juif renégat se faisant passer pour Anglais, mais en réalité sujet russe au service d'une agence de conversion anglaise. Il était venu à Mogador dans le temps de la famine, avec une somme énorme fournie par l'agence, et dans le dessein de gagner au protestantisme les enfants des juifs ; il les attirait à lui par ses dons et ses
promesses, par sa pharmacie gratuite, et mille autres séductions : de là Texaspération de la population israélite. Son expulsion était demandée par des motifs d'ordre public : on craignait que les juifs ne se portassent à quelque extrémité, ce qui eût fait le jeu des Maures: car ceux-ci, qui ont une haine invétérée contre les juifs, profiteraient du moindre prétexte pour les massacrer en masse. L'histoire du Maroc en fait foi.
J'ignore quelle suite fut donnée à la requête de la députation juive ; il ne semble pas douteux que le gentleman anglais ou russe ait été invité à quitter le pays.
Etrange phénomène : si jamais un homme fut placé dans des conditions favorables pour réussir, c'était bien ce missionnaire qui arrivait au Maroc en pleine famine, les mains remplies d'or, parmi des juifs pauvres et rapaces. Et il était honni, conspué, et la puissance de Tor échouait contre le fanatisme.
Autre phénomène : ce même fanatisme n'a jamais molesté les quatre pauvres franciscains qui ont depuis longtemps une chapelle à Mogador, et qui sont respectés aussi bien des juifs que des musulmans. Le contraste est assez frappant.
Le consul d'Espagne habite une des plus
jolies maisons mauresques de la kasbali. Mes deux Espagnols me menèrent chez lui, et nous passâmes une heure agréable à écouter le récit qu'il nous fit de ses voyages. Nul homme ne connaît mieux TOrient, dont il a contracté les usages. Il a habité tour à tour l'Egypte, la Syrie, la Perse, l'Arabie, et il proclame le climat de Mogador le meilleur du monde, assertion que j'ai entendu vivement contester par d'autres résidents. Il nous confia qu'il n'était venu d'ailleurs s'établir ici que pour s'isoler et se consacrer à la rédaction d'un grand ouvrage sur la Perse, où il avait parcouru en deux ans cinq mille lieues à cheval. De sept heures du matin à cinq heures du soir il s'enfermait dans la tour de sa maison où il écrivait sa relation de voyage : à ces heures il ne recevait personne, sous prétexte qu'il était en Perse.
Les Européens sont plus nombreux à Mogador que dans toute autre ville du Maroc, et beaucoup y font rapidement fortune. Mogador, en effet, fait un commerce important avec l'intérieur de l'Afrique: c'est de là que s'exportent les principaux articles du pays, les dattes, les amandes, les figues, la gomme, l'huile, les plumes d'autruche, les tapis, et
surtout les peaux et le cuir connu sous le nom de maroquin. Placé au sud du Maroc, aux portes du désert, ce port est le principal débouché du nord-ouest de l'Afrique : des sentiers de caravanes le mettent en communication avec les villes intérieures, Maroc, Fez et Mequinez, les oasis de Tafilet et d'Aïn-Salah, le Sahara, le sud de la province d'Oran et le Soudan. C'est par ce port que la France et , TAngleterre effectuent presque tout leur commerce avec le Maroc.
Mogador passe pour la plus belle ville de Tempire ; mais j'y ai vainement cherché les merveilles décrites par quelques auteurs dans un style qui fait grand honneur à leur imagination. C'est à ses rues parfaitement droites qu'elle doit la réputation que les Maures lui ont faîte. Quant à ses splendides palais, ils se réduisent à un édifice à demi ruiné, connu sous le nom de Dar es-sultan (palais du sultan), et qui n'est plus habité que par les oiseaux. Il y a encore la maison du pacha, la douane et la prison, qui n'ont rien de bien remarquable, Il y a enfin
cinq grandes mosquées, qui se ressemblent toutes ; celle de la place de la douane passe pour la principale : tous les vendredis le gouverneur s'y rend avec son escorte pour y faire la prière.
La ville a la forme d'un triangle. Elle est toute moderne, puisqu'elle ne remonte pas audelà de 1760. Voici dans quelles circonstances elle fut fondée. Le principal port de commerce était autrefois Agadir (1), localité située dans la portion méridionale du Maroc connue sous le nom de Sus. Les tribus du Sus se sont toujours distinguées par leur turbulence et leur ardent amour de l'indépendance. Les droits prélevés sur le commerce d'Agadir étaient l'une des principales sources qui alimentaient le trésor impérial : or, un jour, les vassaux du Sus se refusèrent à payer le tribut annuel. Le sultan Mohammed, plutôt que de leur faire une guerre ruineuse, imagina un autre moyen de les châtier tout en ménagant les intérêts du trésor: il résolut de fermer le port d'Agadir au commerce européen et de créer un port nouveau sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui Mogador. Il employa à ces travaux des captifs
(1) Agadir, ou Santa-Gruz, cédée à FEspagne à la suite de la guerre de 1860: c'est un port de refuge pour les pêcheurs des lies Canaries.
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chrétiens, et le plan de la ville fut tracé par une ingénieur français du nom de Gornul :
c'est à cette circonstance qu'est dû Taspect si régulier de la ville.
Gornut a fait une ville mauresque sur un plan américain. Les Maures la désignent sous le nom de Souebra (image), parce qu'elle est à leurs yeux l'image parfaite d'une cité bien construite. Le nom de Mogador, sous lequel elle est généralement connue, lui a été donné par les Européens. La ville fut achevée en dix ans (1 770) ; le sultan ordonna aux commerçants européens de s'y établir, et Mogador éclipsa complètement Agadir qui ne s'est pas relevée de sa ruine. Mohammed atteignit ainsi son but : il fit de Mogador le foyer du commerce marocain, et ruina les rebelles du Sus (1).
Mogador est entouré d'une enceinte de murs défendus par de superbes batteries. Ils protègent la ville contre les attaques des belliqueux montagnards du Haut- Atlas. Ces tribus berbères vivent de guerre et de rapine, pillent les habitants des plaines, et sont constamment en rébellion contre le sultan dont ils bravent l'autorité dans leurs montagnes inaccessibles. On
(1) Lempriëre, Voyage dans l'empire de Maroc et le royaume de Fez, fait pendant les années 1790 et 1791. Paris, an IX ; 1801.
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prétend qu'elles professent un culte antérieur à rislamisme.
Je ne puis mieux comparer les murs crénelés de Mogador qu'à ceux qui entouraient les cités du moyen-âge, et qu'on peut encore voir à Avila et à Garcassone : les arabes n'ont rien changé à leur antique système de fortification. Chacun sait que ces murs furent bombardés en 1844 par Tescadre française sous les ordres du prince de Join ville. Toute la population s'enfuit dans les campagnes, et la ville fut occupée sans résistance. Au pied des murailles et des forts on trouve encore nombre de boulets et de grenades ; les canons encloués et jetés du haut des batteries, reposent encore dans le sable ; les Maures ne se sont point mis en peine de les relever ou de les remplacer : ce fait en dit long sur l'incurable apathie de cette race autrefois si vaillante et si héroïque !
Le rhamadan (1) venait de s'ouvrir quand j'étais à Mogador. Pendant ce temps de jeûrie
(1) Rhamadan signifie < feu qui purifie. > Il a été institué par Mahomet. La bastonnade est le châtiment réservé à quiconque en viole les prescriptions. Aussi tout le monde l'observe- 1- il avec une touchante unanimité.
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combat nous finîmes par tomber dans un sommeil léthargique.
Un bruit insolite ne tarda pas à nous réveiller vers le milieu de la nuit. C'était le son aigu d'une trompette. Ramirez, qui partageait ma chambre, opina que, à moins que ce ne fût la trompette du jugement dernier, ce devait être un signal d'alarme pour appeler la population aux armes contre une attaque des tribus du désert. Mais je me rappelai fort à propos que nous étions en rhamadan, et je supposai que la trompette et le rhamadan devaient avoir quelque chose de commun.
Le son augmentait et diminuait d'intensité, et nous comprîmes que le muezzin, perché sur la tour de la mosquée, sonnait alternativement de la trompe vers les quatre points cardinaux.
Ce coquin trompetta de la sorte pendant une heure entière, comme s'il eût trouvé un infernal plaisir à nous priver du sommeil. Puis il y eut silence profond, et nous crûmes qu'ils nous était enfin permis de dormir. Ah ! bien oui, le muezzin n'avait laissé la trompe que pour emboucher un instrument qui rend des sons semblables à ceux de la cornemuse. Ramirez, exaspéré, voulait à tout prix m'entraîner avec lui pour
aller précipiter du haut de sa tour celui qui semblait avoir juré de priver d'honnêtes chrétiens d'un sommeil bien mérité.
Voici quelle était la cause de ce charivari.
Durant le rhamadan, les musulmans font leur principal repas au milieu de la nuit, et il paraît qu'ils se livrent à de monstrueuses agapes pour se dédommager de Tabstinence du jour. Le muezzin sonne de la trompe pour les tirer du sommeil, et il joue de la cornemuse durant toute la durée des réjouissances.
Drôle de carême, qui n'impose aucune privation, mais qui fait de la nuit le jour, et qui ordonne, au grand détriment de la santé publique, de faire en quelques heures ce que la nature prescrit de faire en vingt-quatre heures.
L'étranger débarqué à Mogador ne tarde pas à s'apercevoir que l'atmosphère a un aspect terne, dû à la situation de la ville au milieu d'une plaine de sable : des particules de sable d'une extrême ténuité flottent constamment dans l'air, portées par les vents alizés ; les narines aspirent le sable avec l'air. On a beau
clore hermétiquement les appartements, l'ennemi se glisse par les fentes des portes et des fenêtres : rien ne Tarrête, et cette perpétuelle invasion du sable est un des plus sérieux inconvénients du séjour de Mogador.
Il paraît d'ailleurs que le climat de cette localité est infiniment plus sain qu'on ne serait porté à le croire. Le vent du nord-est y souffle constamment d'avril à octobre et disperse les miasmes morbifiques qui empoisonnent l'atmosphère. Ce vent rafraîchit à ce point la température, que Mogador, bien que situé à l'extrême sud du Maroc, n'a point de chaleurs torrides. Les hautes montagnes de l'Atlas protègent la ville contre les vents suffocants du désert.
J'aurais peine à croire ce fait qui m'a été certifié, que les étés y sont plus frais que les hivers, si je n'y avais vu au mois d'août des brouillards intenses qui glacent les os. Le thermomètre marquait à cette époque de 18 à 20 degrés centigrades : c'est la moitié de la température d'été sous la même latitude en Algérie.
Les opinions des résidents sont d'ailleurs assez partagées quant au climat de Mogador :
les uns le proclament unique au monde, tandis que d'autres le trouvent abominable. Le vice-
consul d'Espagne me disait que Thumidité y règne toute Tannée avec son cortège de rhumatismes et de névralgies : il n'est aucun Européen, suivant lui, qui n'y contracte l'un ou l'autre mal ; mais tout le monde convient que, grâce à l'uniformité de la température, le séjour de Mogador doit être excellent pour les poitrinaires.
Le choléra fait souvent apparition ici comme dans le reste de l'empire ; mais il ne frappe guère que la population indigène. Grâce à un mépris absolu des préceptes de l'hygiène, les Maures sont d'ailleurs sujets à une foule de maladies, telles que la lèpre, l'éléphantiasis, l'ophthalmie, l'hydrocèle, la teigne. Ils ne font point usage du vaccin, malgré l'exemple que leur donnent les juifs et les chrétiens qui vivent parmi eux. Rien n'est plus fréquent que les inflammations aux yeux, causées par un soleil brûlant dont les Marocains ne peuvent se garantir : l'usage du parasol est, en effet, interdit dans l'empire. Le parasol est le symbole de la souveraineté, et le sultan seul s'en réserve la jouissance.
Une promenade dans les environs de la ville nous a fait connaître l'affreux désert de sable mouvant qui lui sert de banlieue. Le récent assassinat du jeune paysagiste viennois Joseph Ladein prouve qu'il n'est pas prudent de s'aventurer seul hors de la ville. Accompagnés d'Abdallah, nous sortîmes par la porte de Safi, et nous n'eûmes pas sitôt quitté les murs que nous fûmes accueillis par une poussière aveuglante. Il n'y avait pas un seul arbre à l'horizon. On ne saurait rien imaginer de plus triste que cette campagne aride : c'était bien le commencement du désert, et c'est dans cet affreux pays qu'un despote a eu la fantaisie d'établir le principal port de commerce du Maroc, Près des murs, au nord de la ville, il y a çà et là un misérable jardin qui produit à grand peine du maïs, des choux, des nopals à cochenille, des bananiers : encore ces jardins sont-ils périodiquement ravagés par les nomades du désert.
Non loin de la porte de Safi, nous vîmes le cimetière des juifs. Les tombes sont taillées en forme de parallélipipèdes longs de deux mètres ; elles portent des inscriptions en caractères hébreux. Ce cimetière, que n'ombrage pas un seul arbre, est envahi par les sables, et je remarquai qu'il est situé au-dessous du niveau