CHAPITRE IV
Projets manques. — Comment les Mauras calment les flots. ^ L'Ile de la quarantaine. — Hadjis.— Pèlerins juifs. — La ligne Paquet.
— Dangers de la navigation. — Aspect de la côte. — Les requins.
— Matelot mordu par un requin. — Safl. — La justice criminelle au Maroc.
Mogador est le point de départ des caravanes qui se rendent à Maroc, Tune des trois capitales de l'empire. Je désirais vivement explorer Fintérieur du pays. Le voyage à Maroc ^ qui ne prend que cinq ou six journées de cheval, me tentait particulièrement : cette ville est beaucoup moins connue que Fez, qui a été tant de fois visitée par les ambassades européennes, et dont un charmant écrivain, M. Edmondo de Amicis, faisait récemment encore une brillante description. M. Hooker, le savant botaniste anglais, venait d'effectuer un voyage à Maroc, dont il avait publié une très-curieuse relation (1 ),
(1) Journal of a tour in Marooco and the great Atlas
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et il avait bien voulu me procurer avant mon départ des renseignements précieux.
Mais quand j 'arrivai à Mogador , j e dus renoncer à ces beaux projets. Une effroyable famine venait d'emporter trois millions d'âmes, le tiers environ de la population de l'empire ; pendant cette famine on avait vu les malheureux affamés disputer aux chiens leur nourriture ; les morts pourissaient dans les rues sans sépulture. On conçoit que le choléra dût inévitablement succéder au fléau. L'épidémie sévissait dans l'intérieur, et particulièrement à Maroc. Le moment était mal choisi pour visiter cette ville que tout le monde fuyait. On me conseilla d'aller plutôt à Fez en partant de Tanger, et je m'arrêtai à ce dernier parti .
Je quittai Mogador par un brouillard digne des rues de Glascow. Il faut croire qu'aux yeux des indigènes, s'embarquer par un brouillard est de mauvais augure, car une vieille musulmane dont le fils était monté dans le canot qui devait nous conduire à bord, jeta à la mer un peu d'huile en levant les yeux au ciel : cette manière de calmer les flots amusa beaucoup mes compagnons ; mais la pauvre femme était si convaincue et semblait si émue, que je n'eus pas le courage de rire de sa sollicitude maternelle.
Nous ne pûmes prendre la mer qu'au bout de quelques heures d'attente, après que la brume se fut un peu éclaircie. Nous contournâmes l'ile de Mogador, qui abrite la baie vers le nord. Cette île ne présente que des récifs, sauf du côté qui regarde la rade ; elle est défendue par quelques batteries, mais les canons ont été enlevés par les Français en 1844.
Depuis que les puissances ont obligé le gouvernement marocain à soumettre à la quarantaine les pèlerins ou hadjis qui reviennent de la Mecque , l'ile de Mogador est devenue un lazaret : c'est là que les pèlerins débarquent à leur retour de la ville sainte. S'il n'y a pas eu de décès durant la traversée, et si aucune maladie contagieuse ne s'est déclarée à bord, les pèlerins peuvent descendre à terre au bout de trois ou quatre jours, et leurs coreligionnaires les accueillent avec de grandes démonstrations de joie accompagnées de musique ; si au contraire l'état sanitaire a subi quelque atteinte, les malheureux font dans l'île une quarantaine de quinze jours.
Quand nous eûmes quitté la rade, j'observai les passagers. C'étaient pour la plupart, des pèlerins qui allaient à la Mecque ; d'autres en revenaient, et, après avoir purgé leur quaran-
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taine dans Tîle, regagnaient leurs pénates.
Suivant l'usage des musulmans, ils voyageaient avec leurs literies, et ils passaient tout leur temps couchés paresseusement sur les matelas, les couvertures, les tapis qu'ils étendaient sur le pont. Les plus avisés s'étaient même munis d'une- tente qui les abritait du soleil pendant le jour et de l'humidité pendant la nuit. A certaines heures ils faisaient leurs dévotions en se tournant vers la Mecque ; ils invoquaient le prophète accroupis sur les talons, et par intervalles se prosternaient trois fois jusqu'à terre en baisant les planches du pont. Il faisaient ces démonstrations sans se préoccuper en aucune façon de la présence des chiens de chrétiens. Parfois ils se voyaient dans la triste nécessité d'interrompre subitement leur pieux exercices pour courir aux bastingages se livrer à ceux que leur imposait le mal de mer. Le mal de mer est absolument incompatible avec la dignité musulmane. Lorsque l'heure du jeûne était écoulée, toutes les pipes s'allumaient en même temps; puis on faisait le thé, car chacun emportait sa batterie de cuisine. Ce que ces gens savaient consommer de thé était prodigieux : un Maure qui se respecte absorbe trente tasses de thé par jour, et jamais moins de trois à la fois.
Il y avait parmi ceshadjis un pauvre diable qui revenait de la Mecque n'ayant pour tout vêtement qu'une vieille chemise européenne. Cet homme savait quelques mots d'anglais et d'espagnol, qu'il prononçait de la façon la plus grotesque. Sitôt que le disque du soleil disparaissait à l'horizon, il se livrait à des gestes furibonds, exprimait sa joie par les contorsions les plus invraisemblables, et se mettait à dévorer avidement tout ce qui lui tombait sous la main.
Drôle de religion ! Drôles de pèlerins !
Ily'avait aussi abord des pèlerins juifs. Ceuxlà se rendaient à Jérusalem. Plusieurs voyagaient en première classe, mais jamais ils ne voulurent manger à notre table : c'est qu'ils n'auraient eu garde de se servir de la vaisselle souillée par les chrétiens ; ils emportaient leur propre vaisselle, et se faisaient servir à part, ce dont nous étions fort enchantés, car ils étaient plus sales encore que les badjis. Le maître d'hôtel m'édifia confidentiellement sur leur sainte horreur de la viande de cochon ; il m'assura que ces enfants d'Israël adoraient le jambon, et que l'un ou l'autre d'entre eux venait parfois lui en demander une tranche qu'il dévorait à belles dents en cachette.
Parmi les passagers juifs je remarquai une
femme dont le visage était labouré de profondes déchirures : on me raconta que la pauvre vieille venait de perdre son fils, et qu'elle s'était défigurée elle-même. Au Maroc, lorsqu'une juive perd son enfant, ses amies se rendent chez elle et lui font un long éloge du défunt ; pendant tout le temps que dure cet éloge, la mère éclate en sanglots, s'arrache les cheveux et s'enfonce les ongles dans les joues.
J'étais à bord d'un steamer de la ligne Paquet. C'était un vieux transatlantique, du plus petit modèle, qui dans sa jeunesse faisait le voyage de Lisbonne à Rio. La compagnie Paquet l'avait acheté récemment aune compagnie portugaise et l'avait baptisé, du nom de « Vosges ». Il était assez bien aménagé, bien que j'eusse préféré la cabine sur le pont, car dans ces parages l'atmosphère intérieure d'un navire est étouffante. La ligne Paquet dessert le littoral marocain deux fois par mois, en concurrence avec une ligne anglaise, la « Marocco steamship Company ». Ni l'une ni l'autre n'ont de départs fixes : ce sont des lignes commerciales ; on s'arrête dans chaque port un ou plusieurs jours, suivant le nombre de ballots à charger et à décharger, et aussi suivant l'état de la mer : il arrive souvent, en effet, que la houle rend impossibles les
communications avec la côte, et dans ce cas Ton en est réduit à attendre le beau temps au large. Voilà pourquoi le voyage de Mogador à Tanger, qui pourrait se faire en trois jours, dure souvent deux ou trois semaines. En hiver surtout, les brouillards et la difficulté de faire franchir aux canots les barres qui obstruent la plupart des ports marocains, allongent extraordinairement la traversée, à la grande satisfaction du maître d*hôtel.
La navigation le long de la côte atlantique du Maroc est une des plus dangereuses du monde. La mer y est presque constamment houleuse, même en été. Tout le littoral est semé de brisants ; on ne peut naviguer que pendant le jour, parce que les rivages sont généralement fort bas et qu'il n'y a pas de phares. Qu'importe au gouvernement marocain d'ériger des phares, alors qu'il ne possède pas un seul navire ! On m'a assuré que la plus grande embarcation marocaine peut contenir 140 barils de sucre. Nous sommes loin du temps où les pirates du Maroc étaient la terreur de la chrétienté et osaient s'aventurer jusque dans les eaux anglaises !
La côte est d'ailleurs fort mal hydrographiée ; les indications s'arrêtent à 23 brasses : or
au cap Zim nous dûmes mouiller à 11 brasses.
On ne peut donc guère s'étonner de la fréquence des sinistres. Du cap Zim au cap Spartel tout le littoral est jonché de débris de naufrage, et c'est souvent à ces épaves qu'on reconnaît la présence des brisants.
Cette année même, deux navires ont sombré dans la même semaine devant le port de Mazaghan: V Amazone, de la ligne anglaise, s'est perdue sur un récif par un temps brumeux ; le Maroc y de la ligne française, avait une voie d'eau, et il fallut le faire échouer sur la côte pour sauver l'équipage.
Un voyage maritime le long du littoral marocain offre peu de diversions, en dehors des escales. Cette côte est la plus triste et la plus monotone qui se puisse imaginer ; ce n'est, sur un parcours de plus de 200 lieues, qu'une fastidieuse succession de dunes de sable d'une aridité absolue : une ligne jaune que je comparerais volontiers à la côte basse de la Hollande, à part la couleur du ciel, ou mieux enooro à celle des Etats-Unis, aux environs de la baie do la Chesapeake. De loin en loin on aper- ^;oil la blanche coupole d'une koubba servant de si^puUure a quelque santon ; parfois aussi une furloi^osso destinée à protéger les voyageurs
et les pèlerins contre les attaques des bandits qui infestent le pays. Ces forteresses et ces koubbas servent de caravansérails aux caravanes qui vont par terre de Tanger à Mogador. Ce voyage est long et pénible : le courrier, qui chemine à pied, en courant, sans se reposer un seul instant, ne met pas moins de seize jours à faire ce trajet.
Dans ces parages Tocéan est extrêmement poissonneux. Des marsouins nageant en bandes serrées luttaient de vitesse avec le navire, et rien n'était plus divertissant que de les voir bondir hors de Teau, et fendre les airs : on distinguait alors parfaitement leur curieuse tête pointue percée d'un trou. Nous étions escortés aussi par les des légions de requins, de l'espèce que les marins appellent t marteaux > . Ils se tenaient cachés sous l'eau, suivant leur habitude, et ne trahissaient leur présence que par deux pointes qui forment les extrémités de leurs nageoires dorsales et de leur queue. C'est surtout lorsque nous étions à l'ancre qu'ils semblaient guetter une proie.
Les Arabes savent en nageant éviter leur terrible mâchoire : lorsque nous étions mouillés à peu de distance de la côte, je vis souvent des passagers arabes se dépouiller de leurs vêtements
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et se rendre à terre à la nage pour revenir à bord de la même façon, sans se soucier des requins qui n'ont pas leur incroyable agilité.
Un jour que nous étions à Fancre devant Casablanca par une chaleur épouvantable, un de nos matelots voulut se baigner dans la mer, après avoir prié ses camarades de Tavertir de rapproche des « marteaux ». A peine eut-il quitté Féchelle du bord, qu'on lui cria : « Requin ! » Lui, qui croyait à une farce, répondit par une plaisanterie ; mais il n'achevait pas sa phrase qu'il jetait un cri et que la mer se teignait de sang autour de lui. • On ramena le malheureux à bord : l'horrible squale lui avait enlevé une partie de la cuisse. Tout cela s'était passé à l'insu du capitaine qui le jour même avait signalé le danger de se baigner. Une heure après, comme par fatalité, e charbonnier tomba à fond de cale et se cassa la jambe.
Le requin fut pris au moyen d'un morceau de viande accroché à un hameçon : il se jeta sur l'appât avec une telle gloutonnerie, qu'il avala l'hameçon avec la viande : on n'eut ainsi qu'à le hisser à bord. C'était un jeune requin, long de deux pieds au plus, et on l'aurait à peine cru capable du méfait qu'on lui fit expier
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en lui coupant la queue d'abord, puis en lui assénant un coup de hache sur la tête. Lorsque je le vis inanimé, je voulus m'approcher pour lui ouvrir les mâchoires ; mais un matelot m'arrêta à temps et me convainquit de mon imprudence en plongeant un épieu dans la gueule de l'animal : aussitôt les mâchoires se refermèrent convulsivement sur l' épieu, bien que le monstre ne donnât plus aucun signe de vie.
Safi est la première ville importante qu'on rencontre sur la route de Mogador à Tanger.
C'est là que les Portugais se couvrirent de gloire il y a trois siècles. Quand nous y relâchâmes, la mer était si houleuse et la barre si agitée, que nous dûmes nous contenter d'admirer de loin cette antique cité, bâtie en amphithéâtre sur une colline. Les embarcations arabes franchirent la barre à grand peine, et nous apportèrent un chargement de laine et d'amandes.
Pendant qu'on embarquait ces marchandises, j'avais eu l'imprudence de laisser ouvert le hublot qui éclairait ma cabine : un Arabe des embarcations en profita pour passer la main par le hublot et me dérober divers objets d'habillement. Le capitaine, à qui je contai le fait, envoya une réclamation au gouverneur de l'endroit. Le lendemain le gouverneur nous faisait savoir que
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le coupable avait été découvert, et voulant nous faire une gracieuseté à la façon marocaine,. il nous offrait de lui faire couper le poing droit, punition réservée aux voleurs. Ce trop aimable gouverneur dut être assez étonné lorsqu'on lui rapporta que nous déclinions ses offres, et que nous voulions bien accorder le pardon au coupable.
La justice criminelle est plus cruelle au Maroc qu'en Chine même. C'est ce que témoigne le nombre effrayant de gens mutilés. On ne peut faire dix pas dans une ville marocaine sans rencontrer des malheureux à qui il manque une oreille, un ou plusieurs doigts, un bras, une main, un pied. Le vol le plus insignifiant est puni de Tenlèvement des mains. L'adultère est puni avec la dernière rigueur ; mais l'accusateur doit prouver le fait au moyen de quatre témoins, et s'il ne peut l'établir, il doit subir lui-même le fouet : il s'ensuit que ce genre d'accusation est assez rare. L'homicide prémédité se paye de la vie : deux témoins suffisent pour l'établir ; mais ils doivent réunir certaines conditions et n'avoir jamais bu de vin ni mangé de porc. L'homicide involontaire se rachète au moyen d'une somme d'argent que l'on paye aux proches parents de la victime. Lorsqu'on ne peut découvrir le
coupable, le district ou le village où l'homicide a été commis se considère comme obligé à payer la somme que fixe le sultan. La peine préférée des Maures est celle du talion, et ils y ont recours chaque fois qu'elle est applicable ; dans tous les autres cas, c'est le caprice du sultan et de ses lieutenants qui choisit le genre de pénalité. A ceux qui se sont rendus coupables de révolte contre les autorités on fait subir des sup-* plices d'une cruauté raffinée : tantôt on les enduit de miel et d'huile, et on les abandonne à la fureur des insectes ; tantôt on leur introduit de la poudre dans la bouche et les narines, et l'on y met le feu ; tantôt on les enterre jusqu'au cou, de manière que la tête serve de but au bourreau ; ou bien on les brûle à petits feux, ou on les coupe en morceaux. Les Maures souffrent ces atroces châtiments avec le courage et la résignation du fatalisme. Il n'est pas rare de rencontrer sur les places publiques et les marchés des hommes cloués par les oreilles ou par les mains et fumant tranquillement leur pipe ; lorsqu'on leur coupe une main, ils la ramassent par terre, plongent leur moignon dans la poix bouillante et se remettent à courir (1).
(1) Don Serafln Calderon. Manual del oficial en Marruecos*