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CHAPITRE V

MAZAGHAN

Les Portugais au Maroc. ~ Le siège de Mazaglian. — Départ des Portugais. — Débarcadère. — Une douane marocaine. ~ Aspect de Ma^aghan. — Les murs de la ville. — Les patios mauresques. — Une prison. — Ruines. — La grande citerne. — Un douar. — Les jai'dins. — Le marché. — La traite des nègres. — Ressemblance des villes marocaines. — Chaleur atroce , — Casablanca.

Quand on a doublé le dangereux cap Gantin, où un phare sera érigé le jour où le Maroc tombera sous la tutelle d'une puissance civilisée, on cesse de naviguer dans le sens du méridien, pour suivre l'inflexion de la côte Vers Test. La première ville importante qu'on rencontre dans ces parages est Mazaghan, El-Borigia des Arabes, que les Portugais possédèrent de 1502 à 1769. On ignore trop que les Portugais ont failli posséder l'empire du Maroc, que les grandes puissances convoitent aujourd'hui : ils furent maîtres autrefois de tout le littoral marocain, de Geuta à Agadir ; la province d'Al Garb, la plus occidentale du Maroc, leur a été longtemps soumise, et c'est à raison de

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cette circonstance assez peu connue que le souverain de cette nation, porte aujourd'hui encore le titre de roi de Portugal et des Algarbes.

C'est à Mazaghan que le Portugal jeta les fondements de sa colonisation ; c'est là aussi qu'il perdit sa domination par la faute du marquis de Pombal : on ne saurait qualifier trop sévèrement la conduite anti-patriotique de cet homme d'Etat.

Le rêve du sultan Mouley-Mohammed était de s'emparer de Mazaghan, le dernier boulevard des chrétiens. Dans la nuit du 4 décembre 1768, ^ il vint camper à une lieue de la ville avec une armée de 75,000 hommes. Supposant que la présence seule d'une armée aussi formidable intimiderait les Portugais, il leur intima l'ordre de se rendre ; mais les défenseurs de la place repoussèrent cet ordre avec indignation et répondirent par un refus formel. L'ennemi ouvrit le feu : plus de 2,000 projectiles tombèrent dans la place dans l'espace de cinq semaines.

Pendant que les assiégés se défendaient courageusement, la femme du gouverneur alla demander du renfort à Lisbonne ; mais le roi José P% conseillé par son ministre Pombal,

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loin d'accorder les secours qu'on implorait, décida qu'il fallait embarquer tous les assiégés et abandonner la place. Quelques vaisseaux partirent de Lisbonne pour aller porter cet ordre à Mazaghan.

Quand les assiégés virent paraître les navires à l'horizon, et qu'ils reconnurent la bannière nationale, ils éclatèrent en transports de joie et reprirent courage, croyant que le secours tant désiré leur arrivait enfin. Mais quelle ne fut pas leur stupeur quand on leur fit connaître la volonté du roi ! A cette nouvelle, la population toute entière, sans distinction de classes, se révolta contre un ordre qui rabaissait le nom portugais et anéantissait en un jour les avantages acquis à force de sacrifices pendant deux siècles et demi.

Les insurgés se dirigèrent vers le palais du gouverneur général, résolus à l'assassiner avec tous ceux qui voudraient s'opposer à la continuation de la défense. Et ils auraient exécuté leur dessein, si des hommes d'autorité n'étaient parvenus à calmer les esprits en montrant le danger qu'il y avait à désobéir aux ordres du roi, qui d'ailleurs tiendrait compte des services qu'ils avaient rendus à la nation ; ils ne pouvaient douter qu'ils ne fussent bien reçus à Lisbonne et qu'on ne les indemnisât de

la perte de leurs biens, de même qu'on avait indemnisé les habitants de Tanger lorsqu'ils avaient abandonné cette ville. On apaisa ainsi les séditieux , et le gouverneur fit part au sultan de l'ordre qu'il avait reçu du roi d'évacuer la place.

On convint d'une trêve de trois jours, pendan' laquelle on procéda à rembarquement. Les habitants pleuraient amèrement en abandonnant pour toujours leurs foyers. Avant de s'embarquer, ces malheureux mirent le feu à leurs meubles et jetèrent les autels à la mer; ils n'emportèrent que les objets sacrés et les livres de l'état-civil, que l'on conserve aujourd'hui encore dans la petite ville de Para, au Brésil ; ils coupèrent les jarrets aux chevaux, tuèrent tous les bestiaux qui se trouvaient dans la place , inutilisèrent les armes, enclouêrent plus de cent pièces d'artillerie, et minèrent tous les boulevards.

On laissa par oubli dans la place un forgeron du nom de Pedro de la Rosa, que le sultan Mohammed renvoya plus tard à Lisbonne sur une corvette anglaise de passage à Mazaghan. Cet homme rapporta qu'il avait mis le feu aux mines lorsque les Maures furent entrés dans la place ; qu'il en mourut 5,000 y compris un cousin de l'empereur, et qu'un

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grand nombre furent horriblement mutilés. Si un peuple au désespoir a pu commettre de pareilles atrocités, la responsabilité en remonte toute entière au ministre Pombal, et elle pèse lourdement sur sa mémoire.

Quelques jours après, les exilés débarquèrent à Lisbonne, où les attendaient de nouvelles déceptions. A Texception de quelques familles nobles qui avaient des parents à la cour, ils furent conduits, par ordre du roi, aux magasins de l'ancien couvent des Hiéronymites, à Belem. Ces malheureuses populations, exténuées et abattues, reçurent une nourriture insuffisante et malsaine ; la plupart tombèrent malades, et beaucoup moururent en maudissant à leur dernière heure Tambitieux ministre qui avait causé leurs maux. Ceux qui survécurent furent envoyés au Brésil, où ils fondèrent une colonie qu'ils appelèrent, en souvenir de leur patrie. Villa Nova de Mazaghan. Ainsi finirent les descendants de ces fameux guerriers, dont le roi Don Pedro II était si fier, qu'il s'écriait qu'il n'y avait pas de meilleurs cavaliers que ses vassaux de Mazaghan (1).

(1) Sur l'histoire de Mazaghan on peut consulter, en espagnol : CastellanoSj Descripcion historica de Marruecos ; en portugais : Luis Maria de Couto^ Memorias para a historia da praça de Mazagax).

C'est la tête pleine de ces souvenirs que je débarquai, avec mes compagnons ordinaires, sur un quai commode construit par les Portugais : c'est le seul port du Maroc qui ait un débarcadère. Après avoir longé les murs extérieurs, nous entrâmes dans l'enceinte de la douane, qui se trouvait encombrée par une cargaison de pierres de taille refusée par le sultan sous prétexte que quelques pierres s'étaient brisées en route : les sultans savent joindre au faste une sage économie.

Une douane marocaine est un spectacle assez curieux. Sous une galerie à arcades mauresques se tient gravement le pacha en personne, assis à l'orientale, les jambes croisées, et humant la pipe ; à ses côtés sont deux écrivains qui inscrivent avec leur bambou le détail des marchandises, du poids et des sommes payées. De vigoureux nègres procèdent au pesage, en présence de ces personnages : bien que nous soyons en rhamadan, et que ces hommes n'aient rien bu ni rien mangé de toute la journée, ils manient sans la moindre difficulté, par une chaleur énervante, des poids infiniment plus

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lourds que ceux qu'on emploie dans nos douanes : ces poids ne sont que des masses informes, et ils les étreignent dans leurs larges mains avec une vigueur athlétique. Les marchandises sont estimées au hasard par une sorte de commissaire -priseur qui fixe le montant des droits de douane. On conçoit que tous ces agents, dont les fonctions sont gratuites, s'entendent avec une touchante unanimité pour prélever une large part sur les sommes acquittées, et que les produits de la douane doivent être singulièrement diminués lorsqu'ils arrivent au trésor impérial, dont ils constituent cependant la principale ressource.

La domination portugaise à Mazaghan est de date si récente, que les nouveaux occupants n'ont pu encore lui ôter sa physionomie primitive : contrairement à la coutume mauresque, les maisons sont percées de fenêtres, et les fenêtres sont protégées par des volets verts. Je me serais cru dans quelque petite ville du Minho : à chaque pas je rencontrais des édifices qu'on ne voit guère en pays arabe, des tours, des églises, des casernes délabrées. L'église qui servait autrefois de cathédrale est devenue la demeure d'un marchand juif, et a conservé entièrement son aspect d'autrefois.

Nous entrâmes par une porte basse, en courbant réchine, dans une maison juive adossée aux murs de la ville, et après avoir gagné la terrasse, nous nous hissâmes sur les épaules les uns des autres pour atteindre le sommet des murailles.

Ces murailles racontent la gloire du pays de Vasco de Gama et du Camoëns : elles ont un air de grandeur et de solidité qui fait contraste avec les mesquines constructions mauresques ; ceux qui les élevèrent étaient des hommes de forte trempe. Leur largeur est telle que les mulets, les chameaux y cheminent comme sur la grande muraille de la Chine.

Tout autour règne un large fossé qui du temps des Portugais communiquait avec la mer et servait de bassin pour les petits bâtiments : ce fossé n'est plus qu*un foyer de pestilence, où croupit une eau corrompue : nous y avons vu se vautrer des enfants tout nus. Les canons portugais qui garnissent les bastions du côté de la mer sont rongés par la rouille, et leurs affûts tombent en pourriture.

Rien ne peut donner une meilleure idée de la ville qu'une promenade sur les fortifications. Mazaghan est dans une situation admirable pour la défense : elle se trouve à l'extrémité d'une

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pointe qui s'avance dans l'Atlantique, et forme un carré parfait, flanqué de bastions à chaque angle. Si les Portugais n'avaient dû abandonner la ville par suite du caprice d'un ministre, ils y seraient probablement encore.

Comme les murailles sont beaucoup plus élevées que les maisons, nous pouvions jeter des regards indiscrets dans les patios mauresques ; nous surprîmes en maints endroits des visages de femmes non voilés : dès qu'elles nous apercevaient, elles poussaient des cris d'horreur et s'enfuyaient en appelant toutes les malédictions d'Allah sur les infâmes giaours qui osaient fouler le sol sacré du Moghreb. Dans une petite cour attenante à une maison de bains, nous vîmes quelques malheureux qui levaient vers nous des yeux suppliants. C'étaient des prisonniers : ces infortunés vivaient là en plein air, sans abri ; la porte de la cour, toute grande ouverte, n'était gardée que par deux soldats, et nous nous dîmes que rien ne devait être plus facile aux détenus que de s'échapper : ils n'y songent point, soit par crainte de châtiments terribles, soit par suite de cette résignation absolue, qu'engendre le fatalisme musulman.

Nous leur jetâmes quelques pièces de monnaie, qu'ils ramassèrent avec mille démonstrations de

reconnaissance. C'est par les aumônes que leur font des amis compatissants, que les prisonniers se procurent leur subsistance : le gouvernement ne pourvoit en aucune façon à leur entretien , et ceux qui ne sont secourus par personne sont destinés à mourir d'inanition. On a peine à croire à d'aussi horribles réalités !

En continuant notre promenade autour de la ville, nous contournons tout un quartier qui n'offre plus qu'un amoncellement de ruines :

c'est là sans doute que se trouvaient les magasins et les greniers que les Portugais détruisirent avant d'abandonner la ville aux Maures. Parmi ces ruines se trouve un imposant édifice de plus de quarante mètres de hauteur, dont l'intérieur semble avoir été somptueux : en gravissant les marches en pierre d'un escalier croulant, on arrive à une vaste salle dont les fenêtres ont vue sur la mer, et dont le plafond s'est effondré. On se perd en conjectures sur la destination de cet édifice : il est assez vraisemblable que c'était le palais du gouverneur général.

Comme les Portugais étaient continuellement en guerre avec les Maures, ils se trouvaient souvent empêchés de sortir de la ville pour p\ùser de l'eau aux sources qui se trouvaient

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dans les environs. C'est pourquoi ils imaginèrent de construire une immense citerne, où les habitants pourraient en tous temps s'approvisionner d*eau potable. Cette citerne, située au centre de la ville, est aujourd'hui encore la principale curiosité de Mazaghan : elle est admirablement conservée. Nous y sommes descendus au moyen d'une échelle. La voûte est supportée par de gros piliers gothiques : on se croirait dans une crypte inondée. Les arcades sont au nombre de six sur les quatre côtés, et elles ont environ sept mètres de largeur. Les côtés n'ont guère moins de cinquante mètres de longueur, ce qui donne une superficie de 2,500 mètres carrés. Cette citerne était toujours pleine ; il n'y a pas longtemps qu'on y naviguait encore sur une nacelle dont nous^n'avons vu que les débris vermoulus ; mais il serait difficile d'y naviguer aujourd'hui, car elle est presque à sec : telle est l'incurie des Maures, qu'elle est devenue un cloaque infect, servant de réceptacle à toutes les ordures de la ville.

Aux portes mêmes de Mazaghan nous avons visité un douar, où la population pauvre vit dans des huttes en chaume que je ne pourrais mieux comparer qu'à nos meules de blé : le chaume s'applique sur une charpente de forts

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bâtons de canne fichés en terre et réunis au sommet. Nous sommes entrés dans une de ces habitations africaines, et nous y avons vu des femmes mauresques qui n'avaient point le visage voilé comme leurs voisines de la ville : elles ne firent pas la moindre difficulté de se laisser dévisager par des chrétiens : leur gorge, leurs seins et leurs pieds étaient historiés de tatouages au henné ; elles portaient des anneaux aux chevilles. Ces huttes n'avaient d'autre mobilier que quelques nattes servant à la fois de sièges, de lits, de tables.

Les environs de Mazaghan n'offrent pas l'aridité de la campagne de Mogador : on y rencontre quelques jardinets séparés par des haies de branches sèches : les poivriers, les figuiers, les grenadiers, les oliviers, les bananiers et autres arbres semi-tropicaux y ombragent des plantations de choux, de navets, d'aubergines, de pastèques, de cardons. Le système d'irrigation est assez curieux : chaque jardin possède une citerne alimentée par un moulin de puisage que fait mouvoir un chameau ou un mulet privé de l'usage de la vue : ces pauvres bêtes tournent sur elles-mêmes du matin au soir. Les Maures semblent n'avoir aucune idée de l'arrangement d'un jardin : les plantations sont dis-

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