CHAPITRE VII
Nous trouvons réunis dans la personne d'Hélj deux pouvoirs publics distincts et jusque-là séparés, la judicature et le sacerdoce. Dans le milieu d'infidélité où chacun de ces deux pouvoirs devait exercer son influence, leur action séparée était devenue inefficace. Peut-être même existait-il entre le grand prêtre et le juge une émulation jalouse qui stérilisait leurs efforts mutuels pour le bien. Dieu, qui voulait sauver Israël, réunit les deux pouvoirs pour un temps dans la main d'Héli.
Nous ignorons par suite de quelles circonstances le grand prêtre devint juge. Les livres de Samuel, qui semblent avoir pour but principal de relater les origines de la royauté, ne nous renseignent guère sur les commencements de sa judicature. L'histoire de cette époque ne s'étend un peu longuement que sur les combats livrés aux Philistins et sur leurs conséquences.
Nous ne savons pas non plus comment le sacerdoce passa de la famille d'Eléazar dans celle d'Ithamar, second fils d'Aaron. Il n'est point à croire
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qu'Héli ait employé la violence : ce-serait méconnaître cet homme vertueux que de supposer de sa part un coup d'Etat inspiré par l'ambition. Il nous est représenté sous les traits d'un vénérable vieillard et presque d'un saint ; dans ses rapports avec la mère de Samuel, l'Ecriture en parle comme d'un ange du ciel '.
On explique l'élévation d'Héli au sacerdoce de la manière suivante. Il était déjà juge, et des actions d'éclat lui avaient concilié une large et saine popularité, quand il fallut pourvoir à la succession du grand prêtre. On savait qu'Héli descendait d'Aaron, et l'on jugea utile de réunir en sa personne les deux dignités de cohen et de schophet. Il y allait, pensaiton, du salut du pays.
On peut supposer qu'Héli, dans sa jeunesse, avait été considéré comme un héros et qu'il avait
' Avec riiistoire d'Héli et celle de Samuel commencent les quatre livres que nous nommons livres des Rois. Ils forment deux œuvres distinctes et portent un nom particulier dans la Bible hél)raïque : les deux premiers s'appellent livres de Samuel, les deux derniers livres des Rois. Les premiers ne formaient primitivement qu'un seul livre qui fut partagé en deux par les Septante et la Vulgate. Ils comprennent trois sections : 1° enfance et judicature de Samuel (1 Reg. xi-xii); 2° règne de Saûl (xxii-xxxi); 3° règne de David (11 Reg.), et ils racontent les faits historiques d'une période d'environ cent ans. Les Pères en général en ont attribué la composition à Samuel; mais cette hypothèse ne repose sur aucun fondement solide. Tout porte à croire que l'auteur vivait api-ès le schisme des dix tribus, auquel il fait souvent allusion. Il eut le rôle d'un compilateur. Il s'est servi du Jasar, ou livre des Justes (\l Reg. i, 18), et sans doute aussi des écrits de Samuel et du prophète Gad ( I Parai, xxix, 29). Ces divers matériaux d'histoires, rattachés entre eux, forment un tout suivi. Cependant le compilateur ne s'est pas astreint à un ordre chronologique rigoureux.
déjà accompli de grandes choses, lorsque le sacerdoce suprême lui fut offert. Il est certain qu'à la fin de sa judicature les Philistins avaient perdu notablement de leur puissance. Héli avait su réunir contre eux, en une armée compacte, des soldats de toutes les tribus. Aussi ses services, non moins que sa piété, l'avaient rendu populaire. On se souvenait encore, après sa mort, des beaux temps de sa judicature , et la rudesse du coup qui s'abattit sur sa maison n'empêcha pas que sa mémoire demeurât en vénération. Son arrière -petit- fils, Achias, jouissait sous Saûl des restes de la célébrité de son aïeul, et de ses titres à l'honneur et à l'estime publics. Il eut pour fils Abiathar, qui fut longtemps l'organe officiel des oracles de Jéhovah, durant le règne de David*.
Il semble que l'influence d'Héli se fit plus sentir dans la sphère militaire que dans la sphère sacerdotale. Beaucoup de désordres, en effet, continuèrent sous son pontificat^ ; la conduite d'Ophni
' Achitob, l'aîné des enfants de Phinées, fils dlléli , fut le père d' Achias, nommé aussi Achimélech (I Reg. xxii , 9), lequel fut grand prêtre sous Saûl (I Reg. xiv). Lorsque Saiil , abandonné de Dieu, massacra les prêtres de Nobé, seul un des fils d'Achias, Al)iathar, réussit à échapper. Il se réfugia, avec Téphod, auprès de David (I Reg. xxii et xxiii), pendant que Sadoc, de la famille d'Éléazar (I Parai, vi, 30) paraissant tout d'un coup, relevait cette famille, et s'attachait à Saûl et à Isboseth. Il y eut ainsi deux grands prêtres simultanément en Israël (II Reg. viii, 17). Lors de la révolte d'Adonias, Abiathar, s'étant déclaré contre Salomon, fut disgracié (III Reg. ii , 35).
2 Un assez grand nombre d'auteurs rapportent au temps de Samson ou à celui d'IIéli, l'épisode épouvantable raconté dans les derniers chapitres du livre des Juges (xix-xxi). Cependant nous
et de Phinées en témoigne. Le sacerdoce ne gagna ni en gravité ni en autorité. Les prêtres demeuraient avides des biens de la terre et libertins jusque dans l'exercice de leurs fonctions. Impuissant à réformer les mœurs autour de lui , Héli se contentait de vivre irréprochable. On ne cite pas d'actes de répression envers ses enfants, mais seulement des paroles, des réprimandes dont le sens juste et élevé ne corrigeait pas l'inutilité : « Si un homme pèche contre un homme, Dieu les réconcilie ; mais, si l'homme pèche contre Jéhovah , où trouver le réconciliateur * ? »
Le plus grand malheur de la vie d'Héli fut de laisser tomber l'arche au pouvoir des Philistins. L'arche construite par Moïse était le centre de la vie nationale et religieuse : sa perte équivalait à la prise d'une capitale. Israël n'avait point d'autre centre, d'autre lieu de ralliement. Elle reposait à Silo, entre Sichem et Béthel, dans la tribu d'Éphraïm*. On a vu qu'on s'y rendait de tous les points de la Palestine. Les fêtes annuelles, et surtout la Pàque, y amenaient de nombreux pèlerins. Là on faisait son offrande ; on se prosternait devant Jéhovah , au seuil du tabernacle , on lui exposait ses angoisses avec ses besoins, on lui faisait des vœux, et l'on s'en retournait consolé ^.
savons par un texte formel (xx, 28) qu'à ce moment-là c'était Phinées, petit-fils d'Aaron, qui était grand prêtre. Le fait dut donc se passer jaeu de temps après la mort de Josué.
1 I Reg. II, 2o.
' I Reg. I, II, m; cf. Jud. xxi, 19.
3 I Reg. I, 9-18.
Héli contribua plus que tous ses prédécesseurs à rendre populaire le pèlerinage de Silo. Son zèle à honorer Tarche lui concilia l'estime et la vénération ; il aide à comprendre comment la transmission du sacerdoce dans sa famille put s'accomplir sans obstacle. La Bible ne dit point exactement pendant combien de temps dura le souverain pontificat d'Iiéli, mais il est certain qu'il gouverna Israël au moins pendant vingt ans ^
Si nous nous reportons à un fait raconté dans la Bible et antérieur à la judicature d'Héli^, nous aurons une idée de la décadence et du désarroi de l'ordre lévitique à ce moment de l'histoire.
Sur la montagne d'Ephraïm vivait , dans la retraite, un homme nommé Alikali. Cet homme avait dérobé à sa mère une somme d'argent. La femme ne connaissait pas le voleur : elle prononça contre lui les plus terrifiantes malédictions. Son fils, en redoutant les effets, avoua son larcin, et restitua la somme volée. Dans sa joie , la mère eut l'idée de faire exécuter une image de Jéhovah, en bois recouvert de métal , et elle plaça cette image dans un petit
* I Reg. IV, 18. Les Septante disent pendant vingt ans. Les oj^inions des savants varient beaucoup sur l'époque de la judicature d'Héli. Les uns voient en lui le successeur de Samson ; d'autres supposent un intervalle entre Samson et Héli ; d'autres enfin voient dans Samson un contemporain d'Héli, et cette opinion est la plus vraisemblable.
^ Jud. xvii-xviii. Cet épisode n'est pas relié aux événements l'acontés dans le livre des Juges. Dom Calmet le rapporte au temps qui suivit la mort de Josué et des anciens ; d'autres auteurs le font contemporain de Samson, en se basant sur ce fait que les Philistins avaient alors conquis une grande puissance.
temple. Mikah voulut en tirer profit : il fabriqua un éphod, et se mit à donner des consultations lucratives par Viirim et tummim.
Cependant un jeune lévite de Bethléhem , peut-être en rupture avec le culte officiel et à la recherche dune position, vint à passer devant la maison de Mikah. Celui-ci l'arrêta, et, prévoyant les avantages que lui procurerait la présence d'un lévite, il l'engagea à demeurer dans sa maison pour desservir son petit oratoire. On convint de dix sicles d'argent par an ^ ; de plus, il serait pourvu à son entretien et à sa nourriture.
Mikah traitait son hôte comme un fils ; devant l'étranger, il le saluait du titre de « père et de prêtre » , et il se disait à lui-même, dans sa naïveté ignorante : « Maintenant je sais que Jéhovah me fera du bien, car j'ai un lévite pour mon temple. » L'auteur sacré ajoute mélancoliquement qu'en ce temps-là il n'y avait point de roi en Israël^. Il n'y avait pas non plus de grand prêtre commandant avec autorité , et capable d'imposer aux lévites le respect de la loi.
Cependant la tribu de Dan était à la merci des Philistins : on ne se trouvait plus en sûreté sur son territoire. C'est pourquoi les Anciens, songeant à émigrer, envoyèrent, du côté du nord, à la
' Le siclc d'argent valail, pensc-t-on, environ 2 fr. 80 de noire monnaie.
^ Jud. XVIII, 31. Les paroles de Mikah : « J'ai un lévite pour prêtre , » sont très significatives pour prouver, contrairement aux assertions des néocritiques, l'existence des lévites à l'époque qui suivit Moïse et Josué.
découverte d'un territoire où ils pourraient s'établir. Le chemin que prirent les envoyés les conduisit à la montagne dEphraïm, et ils s'arrêtèrent, pour y passer la nuit, dans la maison de Mikah. Là. ils virent le jeune lévite et apprirent de lui les fonctions qu'il exerçait : ils le prièrent de recourir à Viirim et tuminim pour savoir si leur entreprise devait réussir. Le prêtre consulta l'oracle , et il répondit sans se compromettre : « Allez en paix , votre voyage attire le regard de Jéhovah. »
Sur cette réponse, les Danites repartirent. Ils traversèrent les tribus d'Issachar, de Zabulon, de Xephthali , et rencontrèrent à l'extrémité de la Palestine, sur le territoire phénicien, une ville sans défense, propre à l'établissement de leurs compatriotes : c'était Laïs, située sur les pentes de l'Hermon , et soumise aux Phéniciens de Sidon. De Laïs à Sidon la distance n'était pas grande, mais ce voisinage n'avait rien de dangereux; car, pour atteindre Laïs , les Sidoniens devaient s'engager dans des passages impraticables. Les explorateurs, satisfaits, retournèrent dans leur pays et déclarèrent que Laïs serait un refuge sûr et facile à occuper. Une attaque à rimproviste ne pouvait manquer de réussir aux Danites. Un corps important se mit donc en route pour la conquête.
En passant devant la demeure de Mikah , la troupe, instruite de ce qui s'y pratiquait, résolut de voler le matériel sacré du lévite , léphod et la statue : ils avaient le projet de fonder un sanctauire à Laïs. Le lévite se récria; mais ils lui imposèrent silence
et l'enlevèrent lui-même : « Ne vaut-il pas mieux, lui dirent-ils, que tu sois le prêtre d'une tribu que d'un homme ? « Ils avaient opéré en secret et prestement. Déjà ils étaient loin, quand Mikah, voyant qu'on l'avait volé, se mit à leur poursuite avec les gens du voisinage. « Pourquoi venez -vous à nous en ennemis ? » lui demandèrent les Danites. Mikah leur répondit : « Le dieu que je m'étais fait, vous me l'avez pris , vous m'avez ruiné , et vous osez me demander pourquoi je suis en colère? » Les Danites répliquèrent : « Tais-toi, de peur qu'il ne te soit fait à toi et aux tiens un mauvais parti. » Voyant qu'il était trop faible pour lutter, Mikah retourna dans sa demeure.
La conquête de Laïs s'effectua sans peine. Les habitants furent tous massacrés et la ville brûlée. Les Danites la reconstruisirent et lui donnèrent le nom de Dan ; puis ils installèrent la statue de Mikah dans un petit temple. Le lévite qu'on avait amené y fonda un sacerdoce héréditaire ^
Ce culte , rival de celui de Silo , végéta quelque temps, puis disparut. Silo, au contraire, grandit en influence et demeura le centre de l'unité nationale. Ni les éphods ni les téraphim des lévites schismatiques ou des gens mal éclairés, comme Gédéon, n'eurent de durée. Gomme il n'y avait qu'une seule
* Le texte hébreu appelle le lévite de Mikah Jonathan, fils de Gersom, fils de Manassé. Au lieu de Manassé, la Vulgate et quelques autres versions lisent Moïse, dont l'un des fils s'appelait en efl"et Gersom. Les Juifs, choqués de ce fait qu'un descendant du législateur eût établi un culte idolâtre, auraient, dans le texte biblique, altéré le nom de Manassé. (Voy. Rosenmûller, Jud. xviii, 30.)
arche en Israël, il n'y eut réellement qu'un seul tabernacle.
Ces faits ont eu leurs analogues dans l'histoire de l'Église. Les ^likahs, les Gédéons et leurs lévites se retrouvent dans nos annales : ils se nomment Arius , Eutychès, Novatien , etc. Leurs petites églises ont été justement comparées aux branches séparées du tronc : n'ayant plus part à la sève nourricière , elles languissent bientôt et disparaissent, comme disparaîtront un jour les Eglises séparées.