ENTREE DES PROPHETES DANS L HISTOIRE D ISRAËL. SAMUEL
Ce n'est point un événement fortuit, mais tout à fait providentiel que l'entrée des prophètes dans la vie d'Israël, à ce moment de son évolution. Les juges ne parvenaient pas à défendre la nation contre les invasions périodiques des étrangers. On entendait répéter souvent qu'avec un roi héréditaire , les frontières seraient mieux respectées et l'Etat mieux gouverné. En fait, Israël était à la veille de se constituer en monarchie.
Mais, dans les vues de Dieu, la royauté devait avoir pour contrepoids le prophétisme; aussi cette institution des premiers jours prit elle une nouvelle importance au moment où parut un roi. Israël va voir surgir une suite presque ininterrompue d'hommes qu'une vocation divine placerait audessus du sacerdoce et de la royauté. A eux serait dévolue la tâche de rappeler aux prêtres leurs devoirs sacrés , et celle aussi de diriger les princes , de modérer l'exercice de leur autorité et de leur déclarer les volontés du Ciel.
Non seulement le sacerdoce et la judicature deve-
naient impuissanls. mais la loi elle-même, mal connue . mal interprétée , courait le danger de passer à l'état de lettre morte. Il fallait à la tête d'Israël des hommes nouveaux, des hommes de Jéhovah, comme dit TEcriture, qui rendraient à la loi son autorité et lui donneraient sa vraie signification. II fallait rappeler, par des moyens nouveaux , la vie et le mouvement chez un peuple languissant. Hommes sans peur et sans reproches, les prophètes reprendront hardiment les prêtres qui, trop attachés au culte matériel , en méconnaissaient souvent Tesprit ; ils combattront aussi les erreurs des princes et leurs empiétements.
Le prophétisme ne fut point, comme les protestants aiment à le dire, le véritable sacerdoce des Hébreux ' : les prophètes n'étaient que les surveillants des prêtres, appliqués à dégager l'esprit qui vivifie de la lettre qui tue. Ils laissèrent le cohen consulter Dieu par Yurim et tiimmim ; pour eux, dans leurs veilles et leurs prières, ils seront favorisés de célestes visions, recevront les ordres de Jéhovah et feront exécuter ses volontés. Ilozé, a voyant, » sera leur nom ^
La nouvelle critique se trompe lorsque , considé-
1 '( Moïse, dit M. Munk, assigna aux prêtres des fonctions toutes matérielles. » {Palestine, p. 170). Cette assertion contredit l'idée (jue les prophètes eux-mêmes se faisaient du sacerdoce. « Le prêtre, dit Malachie, est l'envoyé de Dieu auprès des hommes et l'interprète de sa volonté; ses lèvres sont les dépositaires de la science. ;> (Malach. ii, 7.)
- I Reg. IX, 9. Ce passage prouve qu'il exista des proi)hétes avant Samuel.
raiit les prophètes dans leurs rapports avec le pouvoir politique, elle en fait des ambitieux avides de domination, de fougueux républicains, des révoltés et des tribuns ^ Ils interviennent, auprès des autorités civiles, sans jamais demander une faveur, et uniquement pour sauver le monothéisme et la théocratie. Quand la royauté favorisera Fidolâtrie, qu'elle la laissera s introduire parmi le peuple saint, les prophètes élèveront hardiment la voix , avertiront le peuple et menaceront les princes. Si les princes ne les écoutent pas , ils armeront des bras vengeurs pour renverser les trônes ^
Depuis la mort de Moïse jusqu'à Samuel, les prophètes furent rares ; cependant ce serait une erreur historique de dire que Samuel fut le premier de tous, le fondateur du propliétisme. Il en a été le restaurateur ; mais , quand il parut , nous Favons dit, l'institution existait déjà. Le livre des Juges, si bref à l'égard des institutions mosaïques, les suppose : l'esprit prophétique planait sur Israël, malgré ses malheurs ^. Nous avons vu un prophète apparaître à Gédéon ; un autre est député vers
' Renan, Hist. du peuple d'Israël, t. II, p. 422. Les prophètes ne blâment pas en « socialistes » ou en " journalistes démocrates » les iniquités sociales dont ils sont les témoins, mais parce qu'elles sont contraires à la loi et qu'elles retardent l'œuvre de la rédemption promise. Amos ne fut point « le patron des publicistes radicaux )) (II, p. 425), ni Jérémie « un Félix Pyat, doublé d'un jésuite implacable » (III, p. 3oO).
'-^ Nous avons développé ces pensées dans les chapitres préliminaires de notre volume les Prophètes d'Israël, quatre siècles de lutte contre l'idolâtrie.
^ Jud. VI, 8; I Reg. ii, 27; ix, 9; cf. m, 1 ; Act. m.
Héli ; tous deux viennent et parlent au nom de Jéhovah, ainsi que feront leurs successeurs. Leur mission n'a pas encore Timporlance de celle de Samuel ; mais elle prouve que le prophétisme existait avant lui et n'avait jamais entièrement disparu depuis Moïse. Ils avaient eu un rôle toujours considérable ; ils avaient donné aux événements leur véritable signification , indiqué le remède aux calamités, et désigné les hommes choisis de Jéhovah pour sauver le peuple. L'histoire du nahi envoyé au grand prêtre Héli reproduit bien le type du langage que feront entendre les nouveaux prophètes, quand Dieu les enverra devant les grands de la terre :
Un homme de Dieu vint trouver Héli et lui dit : t( Voici la parole de Jéhovah : Est-ce que je ne me suis pas révélé à ceux de ta famille , quand ils étaient en Egypte au service du pharaon? Est-ce que je ne les ai pas choisis entre toutes les tribus pour être mes ministres? Pourquoi foulent -ils aux pieds mon offrande et mes sacrifices? Pourquoi estimes -tu tes fils plus que moi? Les prémisses des offrandes de mon peuple sont- elles pour vous ? Ecoute donc la parole de Jéhovah , le Dieu d'Israël : J'avais juré que ta famille et celle de ton père serviraient en ma présence à tout jamais ; mais maintenant l'Eternel le déclare : loin de moi! J'honore qui m'honore, je méprise qui me méprise. Il va venir des jours où de ta famille il ne restera plus personne. Seul un de tes descendants restera pour le service de mon autel ; mais ce sera pour toi un rival. Tous les autres périront. Voici le signe que je te donne : tes fils Ophni et Phinées mourront le même jour. Et je me choisirai un ministre fidèle, qui agira selon mon cœur : je lui donnerai des enfants qui lui succéderont, et il servira
4Î50 LANCIEN TESTAMENT
devant mon oint (le roi) à perpétuité. Et quiconque restera de ta famille viendra se prosterner devant lui, pour une pièce d'argent et un morceau de pain , et il dira : Donne-moi l'onction sainte, afin que jobtienne une place de prêtre, et que j'aie un morceau de pain à manger ', t>
L'intervention du nfihi qui adresse à Iléli ces paroles menaçantes n'est que le prologue de l'entrée solennelle des nouveaux prophètes dans l'histoire d'Israël.
La grande personnalité de Samuel a attiré l'attention des critiques modernes. Tous reconnaissent qu'il a joué un rôle prépondérant, et l'on ne comprend guère la raison pour laquelle M. Renan semble vouloir le diminuer, « Son action dans la lente croissance du dogme d'Israël, dit le critique, fut réelle, quoique non comparable à celle des prophètes du ix" siècle ^ » Ni Samuel, ni les autres prophètes dont il ouvre la série n'ont eu la prétention de créer un nouveau dogme. Nulle part ils ne se posent en novateurs de doctrine ; ils invoquent la religion de leurs pères.
Ewald loue beaucoup Samuel : il est, dit-il, du nombre de ces grands hommes que l'histoire nous montre, aux époques critiques et décisives, agissant d'abord contre leur gré, puis se laissant entraîner par la nécessité des temps et la justice de leur cause. Avec une force indomptable, ils pour-
1 I Re-. II, 27-36.
^ Renan, Hist. du peuple d'Israël, t. I, p. 382.
suivent leur œuvre sans reculer devant aucune opposition ni aucune persécution. Ce n'est point un principe nouveau, supérieur aux principes posés par Moïse , qu'invoque Fhomme de Dieu ; il ne fait que s'emparer des principes reçus avec une vivacité nouvelle, parce que rien n'était plus essentiel que de ne point laisser périr les vérités antiques. Elles ressuscitent, en quelque sorte, dans son esprit, et il a assez de puissance pour les faire renaître de nouveau dans la vie nationale, et transformer tout son peuple, autant que les circonstances le comportent. Samuel est le véritable héros de cette époque : il décida, pour des siècles, du sort d'Israël. Il commença par résister aux nouveautés politiques; mais dès qu'il les eut reconnues nécessaires, il en devint le soutien le plus dévoué. Pour fonder la royauté, il sacrifia ses intérêts et ceux de sa famille à une volonté qui n'était pas d'abord la sienne. Son action s'exerce sur deux époques absolument différentes : dans l'une comme dans l'autre, il est à l'abri de tout reproche, digne de tout éloge. C'est lui qui fit David. Bref, il fut le promoteur de tout ce qu'ont produit de grand les siècles suivants ^
Samuel naquit au village de Rama, dans la tribu d'Ephraïm , à une petite distance de Silo. Il eut pour père un lévite nommé Elkana. descendant de Coré-. Des critiques ont prétendu que la généa-
' Ewnld, Geschichte des Vol. Isr., t. II, p. '691.
- I Parai, vi, 22-23, 33-34. On a cru que le premier livre des Rois le faisait naître d'un Éphraïniite (i, l); c'est plutôt d"ua Ephratite; car c'est à tort que les néocritiques traduisent lîTlEN,
logie des Chroniques est supposée, et que leur auteur avait pour but de donner à Samuel les droits du lévite, parce que cette qualité légitimait les fonctions sacerdotales que nous le voyons exercer en plusieurs occasions. Mais, si on eût osé introduire dans la Bible un pareil faux, on aurait plutôt fait descendre Samuel du grand prêtre Aaron ; puisque , selon la loi, les lévites n'étaient pas plus aptes que les autres Hébreux à exercer le sacerdoce et à offrir les sacrifices.
Voici comment la Bible raconte la naissance et les premières années de Samuel. Sans qu'il soit besoin de les lui faire remarquer, le lecteur saisira dans ce récit des traits frappants de ressemblance entre le fils d'Anne et le fils de Marie. La mission de Samuel figurait celle de Jésus. X'élait-il pas appelé, lui aussi, à délivrer son peuple et à le sauver de la décadence politique et religieuse? L'intérieur dElkana figure , douze siècles à l'avance , celui deNazareth. Sans doute, Jésus a le privilège unique de naître d'une vierge ; mais Anne , comme Marie , sont saluées pleines de grâce. Samuel et Jésus sont
Ephrali, par Ephraïmile , et qu'ils en concluent à la contradiction ou à la multiplicité des documents. Le mot Ephratite est souvent employé comme synonyme de Bethléhémite ; les Paralipomènes en donnent la raison (I Parai, ii, 51; iv, 4; cf. Ruth, i, 2; I Reg. XVII, 12). Elkana était originaire de Bethléhem , mais il habitait la montagne d'Ephron ou d'Éphraïm , qu'il ne faut pas confondre avec la grande crête de la tribu d'Éphra'im. Le mont Ephron se trouvait situé sur la frontière de Benjamin et de Juda , à l'ouest , dans la région de Rama ou Ramata'im (Jos. xv, 9; cf. II Parai, xiii, 19). Les lévites, n'ayant pas de territoire assigné à leur tribu, habitaient partout et portaient le nom de leur tribu d'origine.
appelés nazaréens. De tous les deux il est dit : (.(. L'enfant croissait en sagesse et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. » A l'âge de douze ans, l'un et l'autre commencèrent leur mission de prêtre et de prophète. Saint Ephrem a raison de chanter : Chrisle Jesii, Anna te in Samuele /icjiirnium suo pectori oppressif : « 0 Christ ! c'était vous qu'Anne pressait sur son cœur en la personne de Samuel. »
Un homme de Ramataïm, nommé Elkana, avait deux, femmes, l'une appelée Anna, et l'autre Phénenna^ Celleci avait des enfants, mais Anna n'en avait point. Or Elkana allait tous les ans adorer Jéhovah et offrir des sacrifices à Silo, où les deux fils d'Héli, Ophni et Phinées étaient prêtres de l'Eternel 2. Et chaque fois c^u'il offrait un sacrifice, il donnait à sa femme Phénenna, à ses fils et à ses filles les portions ordinaires ; mais pour Anna il réservait une part de choix parce qu'il l'aimait, bien que l'Eternel l'eût rendue stérile. Sa rivale lui reprochait son malheur et la harcelait de propos irritants ; en particulier, toutes les fois qu'Elkana et ses épouses montaient ensemble à la maison de Jéhovah, Phénenna se moquait d'Anna; celle-ci, dans sa tristesse, pleurait beaucoup et ne mangeait point. Et son mari lui disait : « Pourquoi pleures-tu et ne manges- tu pas? Pourquoi es-tu triste? Est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que ne te vaudraient dix enfants ? »
Un jour qu'ils se trouvaient à Silo, Anna se leva après
' Elkana avait épousé une seconde femme probablement à cause de la stérilité de la première. N'oublions pas d'ailleurs que nous vivons à peu près sous le régime patriarcal.
- Elkana offrait des sacrifices d'actions de grâces, car dans ce sacrifice seulement une partie de la victime revenait à celui qui Toifrait. (Lev. vu, 11-17.)
454 LANCIEN TESTAMENT
le repas et se rendit au tabernacle , l'àme remplie de chasrin. Or le 2:rand prêtre Héli était assis sur son siège, sur le seuil du temple de l'Eternel. Et Anna, pleurant à chaudes larmes , fît un vœu à Jéhovali : « Seigneur. Dieu des armées, si vous voulez avoir égard à rafïlietion de votre servante et penser à moi , si vous voulez me donner un fils, je le consacrerai à Jéhovah pour toute sa vie , et jamais le rasoir ne passera sur sa tète'. )> Et elle prolongeait sa prière devant lEternel. Le grand prêtre Héli l'observait ; il voyait ses lèvres seules remuer , sans entendre de paroles , comme si Anna se fût parle à elle-même : il la crut ivre, et lui dit : «ï Jusques à quand donneras -tu le scandale de ton ivresse ? Va - 1" en . X)
G est la première fois, dans l'histoire sacrée, que, sur les lèvres du peuple, Li prière revêt un caractère d'intimité, de piété émue et confiante comme celle du Pater. D'ordinaire. l'Israélite se plaçait debout devant Jéhovah et criait sa requête; ainsi priaient le pharisien et le publicain de l'Evangile.
Un grand nombre de Pères se montrent sévères à l'égard d'Héli ; ils l'accusent d'ignorance dans les choses spirituelles, puisqu'il se méprit au point
* Saint Chrysostome iSerni. I de Anna, n. 6) fait remarquer la noblesse des sentiments de la mère de Samuel. Elle ne pense pas aux moqueries de sa rivale , elle ne demande pas vengeance ; elle ne i)rie pas le Seigneur de lui accorder de nombreux enfants , mais un seul fils, et ce fils, il ne sera pas pour elle, mais pour Dieu. — La longue chevelure était, nous l'avons vu dans l'histoire de Samson, le signe distinctif des nazirs. Les Hébreux, comme les Égyptiens, se coupaient les cheveux; chez les deux peuples, la chevelure longue et en désordre était un signe de deuil, de réclusion, de séparation.
de confondre une ardente piété avec une grossière ivresse, « comme ces pasteurs des âmes, ajoute Hanneberg, qui, sans goût et sans expérience de la vie intérieure, trouvent commode de mépriser ce qu'ils ne comprennent pas. » Les Septante ont trouvé tellement dure la parole d'Héli, qu'ils Font mise sur les lèvres d'un de ses méchants fils.
Avec une douceur, une humilité , une modestie rares chez une femme , observe saint Chrysostome , Anne répondit :
« Non, mon seigneur, je n'ai bu ni vin ni liqueur forte : je suis une femme dont le cœur déborde de peines , et je ne fais qu'épancher mon âme devant Jéhovah. Je ne suis pas une malhonnête femme ; c'est l'excès du chagrin et de la tristesse qui me fait parler ainsi. » Alors Iléli lui dit : « Va en paix, et que le Dieu d'Israël daigne t'accorder la demande que tu lui as faite. »
A ces mots , continue l'Ecriture . Anna se leva et s'en alla prendre sa part du repas. Et à partir de ce moment sa figure se rasséréna. La dernière parole du prêtre l'avait consolée.
L'année suivante, Anne n'accompagnait pas son époux à Silo : elle nourrissait un enfant, son fils, Samuel , Sn'^Zw , le demandé, le désiré. Pendant trois ans elle le nourrit de son lait^ et, après qu'elle l'eut sevré, elle le conduisit à Silo et le confia à Héli pour qu'il le consacrât au sanctuaire comme nazir ou nazaréen: « Je suis, dit-elle au grand prêtre en
' L'usa^re, en Israël, parait avoir été de ne sevrer les enfants que dans leur troisième année. (II Mach. vu, 27.)
lui remettant l'enfant, je suis cette femme que vous avez vue un jour ici prier Dieu dans Taffliction de son cœur. Je le suppliai alors de me donner un enfant; il m'a donné celui que vous voyez. Et moi je veux le prêter à Jéhovah , afin qu'il soit à Dieu tant qu'il vivra. »
Ce fut alors qu'Anne, après avoir adoré le Seigneur, dit le beau cantique que nous allons commenter.