CHAPITRE IX
LA PROPHÉTIE d'aNNE. LE MESSIE -ROI
Le lecteur qui a étudié avec nous les prophéties du Pentateuque n'ignore pas que, longtemps avant la judicature d'Héli , les oracles sacrés avaient annoncé le Messie dans des termes et par des ligures qui révélaient déjà sa royauté. Balaam avait vu se lever une étoile sur Jacob et un sceptre dominer Israël. Avant lui, Jacob avait prédit que Juda exercerait la domination sur ses frères. Les destinées futures du Lion de Juda semblaient bien celles d'un monarque et d'un roi. Sous une forme encore un peu vague, indécise, obscure, c'était bien une destinée royale que Jacob prophétisait à son quatrième fils, en reportant sur sa tête les bénédictions d'Abraham qu'il avait lui-même reçues d'Isaac.
Voilà un point de départ qu'il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut apprécier comme il convient la prophétie d'Anne.
Nous avons déjà remarqué que les prophéties messianiques du Pentateuque, bien qu'ayant pour objet l'avenir le plus lointain, se rattachent par plus d'un côté au temps et aux circonstances où elles se produisent. Prononcées à l'occasion des principaux
événements de l'histoire d'Israël, elles en sont pour ainsi dire sorties comme la fleur de son calice. Le peuple de Dieu, et la suite de son histoire, n'ont pour fin que la floraison de Fœuvre rédemptrice. Destinées à révéler le Christ au jour de sa venue, à fournir un élément puissant de conviction religieuse pour toute la suite des temps, les prophéties ont aussi réjoui et encouragé le siècle où elles ont vu le jour. On voit, par la manière dont elles sont distribuées dans l'histoire des Hébreux , qu'elles ne tombent point du ciel au hasard, et que la Providence a réglé l'économie de leur apparition.
Le Proto-Evangelium fut une consolation ménagée par Dieu à nos premiers parents , trompés et désespérés ; la bénédiction de Sem fut la récompense d'un acte pieux qui , mis en regard de la faute de Gham, jette une vive lumière sur les caractères et les destinées des Sémites et des Ghamites; les promesses faites à Abraham donnent confiance et courage au chef d'un peuple nouveau, peuple incomparable par sa mission, peuple de Dieu; la prophétie de Jacob réglait l'avenir des douze tribus et révélait l'avenir de chacune d'elles, en particulier celui de Juda, laïeul du Ghrist, selon la chair ; la prophétie de Balaam fut un gage de protection divine oifert aux Hébreux, dans un des moments les plus critiques de leur histoire ; la prophétie de Moïse avait pour but de consacrer l'institution de l'ordre des prophètes en Israël. Elle annonçait le Ghrist prophète dans le lointain des siècles, celui qui résume le prophétisme tout entier.
Les prophéties des livres de Samuel, elles aussi, ont leur raison d'être historique ; elles répondaient à un besoin national, à une évolution sociale à laquelle elles conciliaient les esprits, nous voulons dire la royauté.
La période historique des juges se fermait au milieu du désarroi , après une défaite qui avait compromis la judicature. La nécessité de modifier les institutions publiques était reconnue par les hommes les plus éclairés de la nation ; Dieu luimême n'avait -il pas fait entrevoir à Moïse h royauté future ? Mais , au moment oîi Anne pro phétisa, que d'inquiétudes et de craintes devaient s'éveiller dans le cœur des pieux Israélites, en présence d'un changement politique aussi capital ! La royauté présentait de grands avantages et elle était réclamée par la situation : mais ne deviendrait- elle point un pouvoir tyrannique? Les rois, monarques temporels, remplaceraient-ils l'autorité des juges de manière à dissiper les préventions dont elle était encore l'objet, à concilier les partis, à réaliser les espérances? Ce qui devait surtout inquiéter les hommes religieux, c'était la crainte que Jéhovah ne vît point d'un œil favorable un tel changement dans la constitution : Israël ne s'appartenait pas; il n'avait point fait sa constitution, il ne pouvait la défaire, ni la modifier par lui-même, en un point aussi grave. Enfin dans quelle famille fallait-il choisir le roi désiré?
Jéhovah voulut bien répondre lui-même à ces questions et dissiper les incertitudes. Il le fit par trois
prophéties relatives à la royauté : la prophétie d'Anne, mère de Samuel ; celle de Nathan , et celle des dernières paroles de David. Dans la première, il déclare que le roi aura force et puissance, qu'il brisera ses ennemis; dans la seconde, que le roi définitif, le roi selon son cœur, sera de la famille de David et régnera éternellement ; dans la troisième , il confirme les deux autres. Et parce que, dans le temps qui précéda et qui suivit immédiatement l'institution de la royauté , l'anxiété dut être particulièrement vive , ce sont aussi les livres de Samuel qui, avec l'histoire de cette époque , renferment ces trois prophéties.
En prédisant à la royauté un magnifique avenir, Dieu avait en vue l'avancement du plan divin de la rédemption et le règne du Messie , dont il voulait esquisser la figure. Car à travers les splendeurs de la royauté terrestre apparaîtra une royauté plus élevée, la royauté du Scliilo, entrevue par Jacob , celle du sceptre chanté par Balaam , celle d'un idéal divin dont David et Salomon ne seront que les types figuratifs. Ce que les temps passés n'avaient entrevu qu'obscurément va être solennellement annoncé. Le germe de la prophétie du Messie-roi repose dans le Pentateuque ; mais son évolution, son éclosion, n'apparaît que dans le livre de Samuel et dans les Psaumes. A l'occasion du premier prophète. Moïse, le caractère prophétique du Messie a été prédit : à l'avènement de la monarchie hébraïque, l'empire spirituel du monarque attendu est solennellement annoncé. Il y a entre
le prophète Moïse et le Christ prophète, entre les rois David et Salomon et le Messie-roi, des rapports providentiels ménagés avec un art admirable. Nous le constaterons à l'aide de l'exégèse , de la critique et de la tradition. Le Nouveau Testament sera ici le critérium.
Alors même qu'Anne, mère de Samuel, n'eût pas prophétisé, elle ne serait point étrangère à l'histoire de l'institution de la royauté chez les Israélites. Cette femme illustre donna le jour au prophète consécrateur des deux premiers rois, au rédacteur, si nous osons ainsi parler, de la charte de la monarchie hébraïque.
C'est au moment où, mère reconnaissante, cette pieuse Israélite vient remercier le Ciel de la naissance merveilleuse de son fds, que, saisie par l'esprit de Dieu, elle prophétise le roi-Messie.
Mon cœur a tressailli dans le Seierîieur, Dans le Seigneur j'ai relevé la tête'.
Ma bouche s'est ouverte contre mes ennemis.
Je me suis réjouie dans votre salut, mon Dieu : Nul n'est saint comme Jéhovali.
Il n'y a point d'autre Dieu que lui, 11 n'y a point de rocher comme Elohim ^.
^ En hébreu : « Dieu a élevé ma corne. » Cette expression traduisait dans le langage des Hébreux l'idée du succès, de la force et de la gloire.
^ On sait que l'Écriture compare souvent Dieu à une montagne, à un rocher. La Palestine , traversée dans toute sa longueur par le prolongement du Liban , est hérissée de montagnes dont plusieurs sont majestueuses. Les montagnes étaient pour les Hébreux un refuge dans la guerre, etune source de richesses dans la paix. Un grand nombre de ces montagnes étaient cultivées : les terres
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N'abondez plus en paroles orgueilleuses.
Plus de paroles insolentes.
Car Jéhovah est le Dieu qui sait tout , Et les actes sont pesés devant lui.
Les arcs des puissants sont confondus ,
Et le faible a maintenant la force pour ceinture.
Les riches se sont gag-és pour un morceau de pain,
Et ceux qui mouraient de faim sont rassasiés.
La femme stérile a enfanté sept fois,
Et la mère de nombreux enfants sèche de douleur ^
C'est Jéhovah qui fait mourir et qui fait vivre;
Il précipite aux enfers, et il fait monter à la lumière. Jéhovah dépouille et enrichit.
Il précipite et il exalte.
Il suscite les petits de la poussière , Et il prend l'indigent sur son fumier, Pour le placer au milieu des grands , Et le faire asseoir sur un siège d'honneur.
A Jéhovah appartiennent les colonnes de la terre : C'est lui qui sur elles a assis le mondée Il veillera sur les pas des hommes pieux ,
végétales, retenues par de petits murs, s'y étageaienten terrasses. Le Carmel couvert de vignes luxuriantes , le Thabor avec ses oliviers, étaient considérés par les Juifs comme Fimage à la fois de la puissance et de la bienfaisance de Jéhovah.
* Les Juifs et d'autres interprètes, Origène, par exemple {Ilom. in libros Rec/um), affirment, d'après la tradition, que non seulement Phénenna n'eut plus d'enfants depuis la naissance de Samuel, mais même qu'elle perdit ceux qu'elle avait eus auparavant. Tout ceci, dit dom Calmet, représente parfaitement la synagogue comparée à l'Église. L'une est devenue stérile , l'autre est devenue mère d'une nombreuse postérité.
^ Les Hébreux se représentaient le monde comme les anciens Égyptiens. La terre était, à leurs yeux, une table mince, avec ses continents et ses océans alternés. Le ciel s'étendait au-dessus , pareil à un plafond de fer, plat selon les uns , concave selon les autres. Comme il ne pouvait demeurer au milieu des airs sans sup-
Et les méchants seront muets dans les ténèbres ' :
L'homme , malgré sa force , n'est que faiblesse. Le Seigneur 1 les rebelles tombent devant lui ;
Il tonnera sur eux du haut des cieux.
Le Seigneur jugera les confins de la terre. Il donnera la puissance à celui qu'il aura établi roi.
Et il comblera de gloire le règne de son Christ.
Le cantique d'Anne n'est -il, comme certains critiques le supposent , qu'une pièce de poésie du temps de David, attribuée par l'auteur des livres de Samuel à la femme d'Elkana ^? Cette hypothèse ne repose sur aucun fondement solide; elle contredit gratuitement le témoignage positif de l'histoire et de la tradition. Le cantique, considéré dans son ensemble, et sauf les paroles prophétiques qui le terminent, est manifestement une action de grâces pour des bienfaits déjà reçus : Dieu a délivré de la stérilité la mère de Samuel, et ce fait, motif du cantique, y est expressément mentionné. Peuton, parce qu'il est versifié, en dénier à Anne la
port, on avait imaginé de le soutenir au moyen de quatre colonnes ou de quatre grandes montagnes qui se dressaient aux quatre points cardinaux.
* Le silence est souvent identifié à la mort , dans l'Ecriture. Moïse , en parlant des Égyptiens qui furent noyés dans la mer Rouge, s'écrie : « Qu'ils soient muets comme la pierre! » (Cf. Is., XV, 1 j.
- Kueiien croit que le cantique d'Anne a primitivement fait partie du livre du Jasar, comme la complainte de David sur Jonathas (II Reg. i, 18); il n'aurait été écrit qu'après l'introduction du régime monarchique. Ilupfeld {die Psalmen, t. i, 361 et seq.) a essayé de prouver cette hypothèse par de nombreux arguments. M. Reuss rejette l'authenticité du cantique « au nom de V instinct historique, si puissant aujourd'hui ! >,
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composition? La poésie facile des Hébreux coulait comme naturellement de toutes les lèvres. Le Nouveau Testament aussi bien que l'Ancien en font foi : les Juifs chantaient à Dieu leur reconnaissance.
Il n'y a rien de surprenant non plus à ce que cette Israélite, s'élevant au-dessus d'elle-même et de ce qui la touche personnellement, considère les faveurs divines dont elle a été l'objet, comme un témoignage des grâces que Jéhovah accordera à sa nRtion. Anne est une de ces femmes héroïques de la Bible . dont le patriotisme inspiré rappelle Débora et annonce Judith. I^lle avait longtemps gémi, elle avait longtemps souffert de ses douleurs privées; mais elle avait gémi aussi, elle avait souffert des douleurs publiques; et Dieu lui faisait entrevoir, dans les consolations domestiques, la délivrance future d'Israël.
Anne ressentait donc à la fois dans son cœur la reconnaissance de l'épouse devenue mère et le saint orgueil, la fière espérance de la femme israélite ; et ces deux ordres de sentiments , elle les exprime dans son cantique. C'est un hymne national, si l'on veut, mais en même temps l'hymne d'une mère qui, pour témoigner sa gratitude à Dieu, lui dévoue son fils premier -né. L'ardent patriotisme d'Anne et sa foi lui ont valu l'honneur de l'inspiration prophétique. La reconnaissance de la mère et le patriotisme de la femme israélite, l'inspiration et la vérité historique ne s'excluent point; de fait, tout cela se rencontre dans le cantique de l'épouse d'Elkana.
Ewald, qui refuse à Anne l'honneur de l'avoir composé , appuie Thypothèse d'une interpolation sur un motif bien léger. Si, dit-il, on supprime le cantique et que l'on rapproche les paroles qui le suivent de celles qui le précèdent, on trouve que la narration se continue d'une manière très satisfaisante et naturelle. Comment en serait-il autrement, puisque l'écrivain sacré reprend son récit précisément au point où le cantique d'Anne l'avait suspendu? Le chapitre i finit par ces mots : « Ils adorèrent le Seigneur. » Suit le cantique, qui constitue la part principale de cette adoration. Puis le narrateur reprend son récit : « Elkana retourna chez lui, à Ramataïm. » Oii est l'indice de l'interpolation?
Le style du cantique d'Anne, son ton brusque, nerveux , sa vigueur, ses phrases elliptiques et anguleuses , ses archaïsmes , nous reportent aussi au temps des juges et aux rudesses de langage de cette époque.
On s'est demandé si ce magnifique morceau de poésie avait été improvisé par Anne, au moment où il fut prononcé , ou s'il ne fut pas plutôt apporté tout fait de Ramataïm à Silo. La poésie des Orientaux, affranchie des règles gênantes auxquelles se complaisait le génie grec, ne consistait guère que dans un langage plus solennel, plus imagé, plus ou moins rythmé, dont tout le monde usait: lettrés, illettrés, les femmes comme les hommes. Quiconque avait reçu de Dieu un témoignage particulier de protection et sentait l'émotion envahir son âme, croyait de son devoir d'exprimer dans un chant les sen-
timents de gratitude que lui inspirait le bienfait reçu. Ces sentiments revêtaient spontanément un langage coloré , enthousiaste , élevé : ils devenaient un hymne du cœur; et lorsque le pieux Israélite allait aux jours de fête au tabernacle ou au temple, à Silo, à Jérusalem, il avait souvent sur les lèvres son cantique tout prêt. Recueillies avec soin, ces poésies prenaient place parmi les souvenirs des ancêtres : les pères les transmettaient comme un joyau de famille à leurs enfants. De là tant de chants insérés dans la Bible. Tout le monde connaît ceux de Débora, de Judith, et le plus beau de tous, celui de la Vierge.
Il y a donc lieu de penser que le cantique d'Anne se trouvait composé, quand elle vint à Silo. Il se peut qu'il ne fût d'abord écrit que dans le cœur de la mère , qui se Tétait redit souvent en berçant Samuel ; mais la plupart des sentiments qui s'y rencontrent pouvaient avoir dès longtemps reçu leur forme définitive. Toutefois le dernier verset, celui qui contient la prophétie donl nous nous occuperons , semble provenir d'une illumination subite , d'une vision accordée à l'instant même à la mère de Samuel.
Le cantique commence par de vifs et chaleureux sentiments de reconnaissance et de louange. « Mon cœur a tressailli d'allégresse, mon Dieu m'a comblée de gloire... Nul n'est saint comme le Seigneur, etc. » Puis Anne , s'adressant à Phénenna , lui reproche ses duretés passées et lui révèle les desseins de Dieu à son égard : jusqu'ici Dieu a comblé Phénenna de
prospérités ; mais puisque ces prospérités ont nourri son insolence, il les retire. Suivant les traditions rabbiniques, Phénenna devint stérile à son tour, et la mort lui enleva les enfants qui entretenaient son insolence. Il se pourrait néanmoins que les paroles d'Anne célèbrent d'une façon générale et poétique les jugements ordinaires de Dieu, et la manifestation de cette providence qui brise l'arc des forts quand ils abusent de leur puissance, et qui fortifie les faibles au sein de l'oppression. Un fait est certain, c'est que le langage d'Anne s'élève par degrés à mesure qu'elle chante, et, vers la fm, elle a oublié Phénenna. C'est alors que se révèle à elle, sous une forme vague, obscure encore, l'avènement de la royauté. « Dieu tire le pauvre de la poussière et l'indigent du fumier, pour le faire asseoir entre les princes et lui donner un trône. » Mais un monarque plus grand qu'un roi de Palestine apparaît bientôt à la prophétesse : Anne voit déjà le roi puissant des cieux qui jugera toute la terre.
Jéhovah ! ils seront confondus ses ennemis. Il tonnera sur eux du haut des cieux.
Jéhovah jugera les confins de la terre,
Et il donnera la puissance à son roi. Et il exaltera la puissance du Christ^
^ Le texte hébreu serait mol à mot en latin : « Dominas ! conterantur rixantes contra eum, super ipsuni in cœlis tonabit. » Thenius croit qvie le texte hébreu a été altéré par les copistes et, s'appuyant de l'autorité des Septante et de celle de la grammaire, il propose cette version : (( Jéhovah conteret inimicos suos : ascendet in cœlos et tonabit. »
Roi et christ sont synonymes dans l'Ecriture. Le roi est appelé christ, à cause de l'onction sainte par laquelle il était sacré. On sait l'usage que les Orientaux aiment à faire de l'huile parfumée dans leur toilette. Peut-être cet usage, d'abord profane, n'a-t-il eu pour cause à l'origine que de neutraliser les effets désagréables des exhalaisons du corps dans les pays chauds. Mais il est certain que, plus tard, les onctions entrèrent dans le rite des cérémonies religieuses, et qu'elles prirent alors un sens mystique très élevé. Dans la Bible, l'huile est le symbole de l'esprit pénétrant et envahissant de Jéhovah ; c'est par elle que les prêtres et les lévites étaient consacrés à Dieu. Samuel oignit Saûl et David, en signe de leur royauté, et depuis, les rois, chez les Hébreux, furent toujours consacrés par l'onction sainte. Cette locution : « l'oint du Seigneur, » désigne le roi, dont elle est devenue le nom honorifique.
Nous avons traduit siiblimahit cornu par « il exaltera la puissance » : c'est qu'en effet ces expressions corne et puissance sont synonymes en poésie. Le taureau, parmi les animaux domestiques, est le plus fort et le plus redouté. Ce qui le rend tel est surtout la puissance de ses cornes. De là vient que, dans l'Écriture, le mot cornu exprime la domination. Notre texte veut donc dire : « Le roi d'Israël sera redoutable comme le roi des troupeaux, armé de ses cornes terribles, toujours prêt à attaquer ou à se défendre. » La souveraineté royale est représentée plusieurs fois sous l'image des cornes. Dieu fît voir à Daniel, sous cette figure, la succession des empires.
Les Septante ont ajouté à la signification du texte hébreu, ou du moins ils l'ont paraphrasé, si toutefois ils n'ont point eu sous les yeux un texte différent du nôtre. L'addition n'a pas d'importance; au point de vue de la force de la prophétie. S'ils ont substitué au singulier -''^, roi, le pluriel pacri- Itîjai , c'est qu'il s'agit , dans les paroles d'Anne , bien moins d'un roi en particulier que de tous les rois, de la royauté elle-même, résumée, personnifiée dans le Christ.
Deux choses sont certaines : premièrement, Anne termine son cantique par une prophétie ; secondement, cette prophétie, en même temps qu'elle s'applique à la royauté israélite, doit s'entendre aussi et surtout de la royauté du Christ.
La première de ces deux vérités n'a pas besoin d'être prouvée, puisque le texte parle formellement d'un roi, d'un christ en Israël, et que du temps d'Anne, c'est-à-dire sous la judicature du grand prêtre Héli, la royauté n'existait pas. Un espace de temps considérable encore devait s'écouler avant son institution ; il y a donc ici une prophétie : Anne prédit l'avènement de Saûl, de David, de Salomon, types du Christ.
Mais la prophétie porte plus loin , et c'est là ce qui en constitue le grand intérêt : en même temps qu'elle s'entend de la royauté israélite , elle s'applique directement au Messie.
Il est certain que si l'on considérait isolément le texte qui nous occupe , si on le séparait des autres prophéties de la Bible , qui en donnent le vrai sens ,
il deviendrait difficile de prouver qu'il a trait au Messie. La prophétie d'Anne, prise isolément, ne constitue point une de ces démonstrations qui peuvent être invoquées contre les incrédules en faveur de la divinité de Jésus-Christ; mais elle n'est point sans valeur. Rapprochée d'autres prophéties plus explicites , elle apparaît avec un caractère messianique incontestable ; elle est un prélude que l'on ne peut omettre, quand on veut étudier le concert des solennels oracles dont le thème sera la royauté du Christ. Dans tous, le Messie est le roi par excellence. C'est sous ce titre qu'il est célébré dans les Psaumes : lorsqu'il y est question d'un roi , sans désignation précise , ce roi est presque toujours le Messie ^ Ce ne sont encore là que des indications ; mais le lecteur se convaincra de leur valeur à mesure qu'il avancera dans l'étude des faits prophétiques, et qu'il verra la suite de cet ouvrage.
C'est la première fois que nous trouvons dans la Bible l'annonce d'un Oint , d'un Christ , désigné positivement par l'expression Messie. Le portrait du
^ Plusieurs psaumes peu veut servir de commentaire à la prophétie d'Aune, en particulier les psaumes ii , xliv, et cix. Les nations et les rois se mettent en hostilité ouverte contre Jéhovah et son Christ. Mais Jéhovah leur fait entendre sa voix irritée, il les trouble, il les aveugle. Il établit d'abord son christ, qu'il appelle son fds , l'oi de Sion ; puis il lui donne pour royaume la terre entière et pour sujets tous les j^euples du monde. Il s'agit évidemment du même roi et des mêmes ennemis (jue dans le cantique d'Anne. Isaïe, Daniel, Tobie, en parlant du Messie, se servent d'un langage tout àfait analogue ( Is. xi 4: Dan. vu, 13, 14; Tob. XIV, 9).
Sauveur attendu se complète. Le premier prêtre, Melchisédech . était la figure de Jésus-Christ prêtre; le premier prophète. Moïse, était la figure de Jésus- Christ prophète : le premier roi selon le cœur de Dieu, David, sera la figure de Jésus-Christ roi. « L'Oint du Seigneur, » le roi par excellence, est ici ce que sont le prêtre et le prophète par excellence, à savoir : le Christ, le vrai Messie, le Roi des siècles futurs.
Le nouveau Testament confirme cette interprétation. Entre la prophétie d'Anne et le cantique de Zacharie, le Mar/ni/icrif de la Vierge, le Xiinc dimiltis du vieillard Siméon , les rapprochements sont frappants. Nous lisons dans notre prophétie : Siiblimahif cornu Christi siii, et dans le cantique de Zacharie : Erexit cornu salutis nobis, in domo David pueri sui. Zacharie lui-même nous déclare que cette similitude de mots n'est pas fortuite. Il ne parle comme il le fait, il ne se sert de telles expressions, que parce que les prophètes ont tenu eux-mêmes un langage identique : Sicuf locutus est per os prophetarum^ . La «. corne du Christ » est appelée par Zacharie la « corne du salut » : en effet, c'est le salut que devait apporter Celui qui recevrait le nom de Jésus.
Le roi dont Anne prophétise la venue peut-il être différent de celui dont parle à son tour le vieillard Siméon , et qu'il appelle « l'Oint du Seigneur » , (( un salut )> préparé aux peuples ?
1 Luc. I, 69-70.
Mais rien, à notre avis, de plus décisif que les étonnantes similitudes qui existent entre la prophétie d'Anne et les paroles du Magnificat. Les expressions se correspondent, et les sentiments sont pareils. Il y a visiblement, dans tous ces chants inspirés, une même tendance, une même aspiration au même but. Dictés par le même Esprit, ils parlent uniformément de l'orgueil des ennemis, de leur destruction, de la délivrance promise, enfin d'un Christ vengeur du pauvre, du fail)le et de l'opprimé.
Il n'y a point lieu d'être surpris que dans ces passages il soit question «. d'ennemis de Dieu et de son Christ » , et de leur destruction définitive. Dans le Proto-Evangelium , une longue inimitié entre le serpent et la race de la femme, c'est-à-dire entre le démon et le Messie , avait été prédite ; la victoire sur l'éternel ennemi du genre humain constitue l'objet de la première prophétie messianique. La prophétie d'Anne déclare à son tour que Satan ne sera pas le seul ennemi de Dieu, du Messie et de son règne; ils auront d'autres adversaires, symbolisés par les ennemis d'Israël, par les nations hostiles qui entouraient le peuple choisi et le harcelaient sans fin. Leur punition et leur destruction sont, d'après le cantique, tantôt l'œuvre de Jéhovah, tantôt l'œuvre du Christ. Ce fait, que nous mentionnons en passant, n'est pas sans importance, car le Messie sera Dieu.
Les Apôtres, les Juifs, les Pères et les commentateurs appliquent la prophétie d'Anne au Messie ;
leur autorité donne à notre interprétation une valeur décisive.
Nous lisons dans les Actes des Apôtres : « Tous les prophètes qui ont prophétisé, Samuel et tous ceux qui sont venus après lui, ont annoncé les jours du Messie ^ » Mais quand Samuel a-t-il prophétisé Jesus-Christ? Il est certain qu'il ne nous est parvenu aucune prophétie messianique directement émanée de lui. Que veut donc dire ici l'apôtre? A notre avis, il vise la prophétie d'Anne, mère de Samuel : par héritage, les biens de la mère appartiennent à l'enfant.
La paraphrase de Jonathan peut être regardée avec raison comme une des plus autorisées pour témoigner des traditions juives. Or elle reproduit ainsi notre texte en l'expliquant : Dahit fortitudinem régi suo, et multiplicahit regnum Messise. Les ennemis dont Anne a parlé sont, au dire de Jonathan, Gog et Magog. cités par Ézéchiel et par saint Jean, comme représentant les ennemis mêmes du Messie^.
Il est vrai que , depuis l'avènement du christianisme, le grand nombre des rabbins ont prétendu que le mot Christ ne s'applique pas au Messie ; ils veulent que ce mot désigne l'ordre des lévites : les victoires dont parle le cantique seraient celles du sacerdoce sous Samuel, sous les Machabées, etc. Mais on sait où leur parti pris contre le christianisme a conduit les juifs modernes.
L'interprétation messianique de la prophétie d'Anne
1 Act. III, 24.
* Ezech. XXXVIII, 2 et seqq.; Apoc. xx, 7-8.
est confirmée par l'autorité des saints Pères et des commentateurs. Nous nous bornerons ici à trois témoignages, qui résument assez bien la tradition.
L'illustre évêque d'Hippone, partant de cette idée que le Christ est Dieu et que le Verbe est Christ, arrive à notre texte, et il se fait cette question : (( Comment le Christ exaltera-t-il la tête de son christ? Qu'est-ce donc que le christ du Christ? Serait-ce chaque fidèle? Oui, tous ceux qui ont reçu la divine onction du chrême baptismal sont des christs; mais cependant ils ne seront exaltés et glorijfîés que par le Christ et dans le Christ leur chef, avec lequel ils ne forment qu'un même et seul corps ' . »
Saint Grégoire , à son tour, interprète ainsi notre prophétie : « Le Seigneur élèvera la tête (la corne) de son Christ, quand la gloire du Rédempteur apparaîtra dans les hauteurs du ciel. C'est de cette gloire que parle Jean lorsqu'il dit : « Nous le verrons tel qu'il est. » Sans doute la gloire du Seigneur est en réalité toujours la même ; mais cette gloire nous paraîtra plus élevée, plus radieuse, quand elle nous sera manifestée. Le Christ recevra d'abord la royauté, ensuite « sa tête se lèvera ». Si par ce
^ August. Civit. Dei, lib. XVII, c. vi. « Oserions-nous nous imaginer, dit encore saint Augustin , que ces paroles si divines ne fussent autre chose que les actions de grâces d'une mère pour la naissance de son fils? Serait -il possible que nos cœurs fussent tellement fermés à la vérité, que nous ne comprissions pas que tout co (jui pouvait regarder cette femme , était infiniment audessous de la grandeur des choses que le Saint-Esprit lui a fait dire? » (Cf. loc. cit., c. iv.)
front qui sera exalté on veut entendre la royauté, l'empire, cet empire e^^t l'Eglise : le front du Christ sera exalté quand l'Eglise sera admise à le contempler. »
Enfin, Corneille Lapierre, après avoir cité la prophétie d'Anne , s'exprime de la manière suivante : « ^ oilà l'oracle qui annonce le Christ treize cents ans avant sa naissance, et qui le salue de loin. C'est donc à Anne que revient l'honneur d'avoir la première introduit dans l'Ecriture le nom Messie, qu'on ne trouve ni dans le Pentateuque , ni dans Josué, ni dans les Juges. Le Seigneur, par le ministère de Samuel, élèvera la tête de son Christ, c'est-à-dire la royauté, la force du Messie, d'ahord dans la personne de David , afin que , succédant à Saûl, il fasse oublier ce roi infidèle et étende au loin les frontières d'Israël. Car David fut le christ, l'oint du Seigneur, aimé de lui d'une manière admirable, et choisi pour que de sa race naquît le Messie -roi. « Ainsi tout ici se rapporte au Christ : c'est par le Christ que Dieu jugera les « confins delà terre », non seulement les confins de la terre sainte , mais ceux du monde entier, l'univers qu'il a, par la prédication des Apôtres, soumis à la foi et à la loi de l'Évangile, l'univers dont il est devenu le prince, le roi, le législateur. Le Seigneur a donné « force et empire à son Roi » quand il l'a constitué roi et seigneur de toutes les nations converties par les Apôtres : alors il « a exalté la corne , » c'est-àdire la force, la royauté de son Christ.
« C'est ce qu'il fera bien mieux au jour du juge-
ment, quand, par son Christ, il jugera les nations, les hommes de tous les pays et de tous les temps ; il donnera le ciel à ceux qui lui auront été fidèles et obéissants, et l'enfer à ceux qui se seront révoltés contre lui. Roi absolu du ciel et de la terre, il commandera à tous les anges et à tous les hommes. Alors Dieu élèvera « la corne » de la royauté, la gloire de son fils jusqu'au ciel, pour y triompher avec les élus au sein de l'éternelle félicité. »
On le voit. Corneille Lapierre n'est point opposé à l'opinion qui applique la prophétie aux rois selon le cœur de Dieu et particulièrement à David. On a pu le faire avec vérité : dans son caractère général, elle vise le Messie d'abord, et, par dérivation, tous les rois d'Israël qui l'ont représenté. Celui qui n'est pas initié à l'économie des prophéties n'est peut-être point frappé de ce caractère messianique des paroles d'Anne ; mais tout cela ira s'éclairant, et, à mesure que nous pénétrerons davantage dans la zone lumineuse des grands oracles, on se convaincra mieux que le roi, le Christ chanté par la mère de Samuel était vraiment le Christ futur, le Roi immortel des siècles, Jésus, sauveur des hommes.