CHAPITRE VI
RAPPORTS DU TABERNACLE ET DE l'aRCHE AVEC LES MONUMENTS ÉGYPTIENS
On a longtemps combattu rautorité du Pentateuque en invoquant l'impossibilité matérielle des faits qu'il raconte. Il n'est pas croyable, disait-on, que , dans la presqu'île désolée du Sinaï , Moïse ait pu construire le tabernacle somptueux décrit dans le Lévitique. Cependant les découvertes modernes ont fait justice de cette affirmation téméraire.
Aujourd'hui les critiques qui ont pris pour règle de nier ce qui est au-dessus de leur entendement , opposent au Pentateuque une objection nouvelle. Ce n'est pas Dieu qui aurait dicté le plan du tabernacle et indiqué ses dispositions et ses ornements ; Moïse aurait tout simplement copié et reproduit les sanctuaires qu'il avait vus en Egypte. Tout serait égyptien dans la constitution mosaïque , les symboles religieux aussi bien que les dogmes et les rites.
Nous ne nions pas les rapports généraux qui existent entre les temples d'Osiris ou d'Isis et le tabernacle de Jéhovah, entre l'arche d'alliance et les coffres portatifs des Egyptiens, entre les vêtements
du grand prêtre et ceux des prêtres de Tanis, entre les prescriptions rituelles d'Israël et les usages relifjieux de Misraïm. Nous croyons même utile de signaler ici ce que M. Maspero et les autres égyptologues nous ont fait connaître à cet égard: on n'en peut rien conclure de contraire à la réalité des communications diyines du Sinaï.
Dieu ayait eu ses desseins profonds en conduisant en Egypte les fils d'x\braham. L'Egypte était une terre nourricière , une école de sagesse , la patrie des arts. On pouyait beaucoup apprendre à son commerce. Ajoutons qu'en dépit de ses erreurs et de ses superstitions, l'Egypte était aussi une école de religion. Le grave Hérodote, sans doute parce qu'il ignorait la Judée, a pu dire en face des Grecs rassemblés aux jeux olympiques : « Les Egyptiens surpassent tous les hommes dans le culte qu'ils rendent aux dieux'. » Deux grandes préoccupations dominaient la yie de ce peuple : la présence de la divinité mêlée à tous les éyénements de la terre , et les destinées de l'homme après la mort. Notre existence terrestre ne peut pas être le tout de la vie.
L'Egypte a élevé des monuments immortels à la gloire de la divinité. Ce ne sont pas des édifices froids et presque vides, comme ceux des Grecs, avec l'unique ornement de la statue du dieu et des frises sculptées pour la gloire de l'artiste. Leur caractère grave et pieux frappe encore le touriste d'un res-
' Ilerodot. ii , 37. Macrobe, au nom de toute lantiquité, appelle les Égyptiens solos divinorum conscios , les seuls dépositaires des secrets divins { Sat. i , i2).
pect religieux. Partout sur les parois des chambres ou chapelles funèbres se remarquent des scènes de prière, d'adoration et de sacrifices. Partout les figures de la divinité recevant les offrandes du prêtre ou du roi. Du reste, les Egyptiens voyaient Dieu partout dans le vaste univers ; on dirait qu'ils vivaient en lui. Leur esprit était toujours plein de ses grandeurs, et ses louanges étaient toujours sur leurs lèvres. Dans les manuscrits, même profanes, qui ont échappé à la destruction, le nom de la Divinité se trouve à chaque ligne. Qu'importe que les Grecs légers et profanes, les vieux Romains sceptiques n'aient vu dans cet excès que matière à épigramme? « Les dieux, disait un poète, naissent partout en Egypte; il y a du dieu dans leurs oignons et dans leurs poireaux ^ »
Si l'on dépouille la religion égyptienne de sa gangue polythéiste, l'idée qui restera est celle d'un sentiment juste et vrai de la présence de Dieu et de sa providence ; c'est le sentiment recommandé aux chrétiens. Penser à la Divinité , lui plaire en toute chose, la fléchir si on l'avait offensée, voilà la vie de l'Egyptien. A la ville étaient les temples du dieu, à la campagne ses chapelles. On le voyait présent
' Porrum et cœpe nefas violare et frangere morsu, O sanclas gentes , quibus hsec nascuntur in hortis Numiaa !
(Juvenal. xv, 9-11}.
Moïse se plaint que les Israélites ne pouvaient ofîrir un sacrifice au Dieu véritable sans être exposés à être lapidés par les Égyptiens : " Si nous immolons ce qu'ils adorent , nous serons lajîidés par eux. <i (Exod. viii, 26.)
dans lin palmier, dansiin sycomore, dans im rocher, dans une source, dans un serpent. Devant tous ces symboles et toutes ces manifestations, on lui offrait des sacrifices ou des présents. Pas de foyer qui n'eût sa statue dans une niche ou attachée à la paroi du mur; une lampe brûlait sans cesse devant l'idole, et chaque jour on déposait devant elle une offrande'. Le choix parfois singulier et même ridicule des symboles divins ne pouvait détruire ce fond de religion très sincère. Leur sagesse ne leur permetlait pas, dans l'éducation des enfants, de faire de la religion un moyen accessoire et, comme nous disons, facultatif. La crainte de la Divinité était la base de l'enseignement moral. Nous avons sur ce sujet assez de données pour savoir à quel point la religion se mêlait à la vie de famille. On en voit un exemple dans les conseils du vieux scribe Ani à son fils Choshotep : « Crains le dieu Schou (le soleil), mon enfant ; c'est lui qui te donne ton pain de chaque jour, c'est lui qui t'a donné ta mère. Imite ta mère en toutes choses, crains de l'offenser, car elle n'a pas levé les mains vers le dieu que déjà ses prières sont exaucées ^ » Il y a dans ces lignes, remarque M. de Rougé, quelque chose de cette majesté douce qui nous charme dans les récits de la Genèse. Eût-il été indigne de Dieu d'inspirer à Moïse la pensée de transformer ces conseils en prescrip-
' Maspero , op. cit., p. 120.
- Lenormanl , ///»■/. anc. de l'Orient, t. III, p. 141; de Rougé, Note sur les principaux résultats des fouilles exéculées en Egypte (1861); Annales de philos, chrétienne , septembre 1861.
62 LAxNClEN TESTAMENT
tions positives? Parce qu'on les trouve sur des lèvres égyptiennes , en viennent - ils moins du ciel ?
On ne peut à plus forte raison se scandaliser de la pensée que Dieu ait inspiré à Moïse de prendre à rÉgypte ce qui pouvait servir au culte monothéiste. Il est très vrai que le tabernacle semble une réduction du temple égyptien. On y remarque, en effet, les dispositions générales des sanctuaires d'Héliopolis qu'a décrits Strabon. Salomon n'eut qu'à développer les mêmes éléments pour élever un monument superbe à la gloire du vrai Dieu '.
C'est d'abord une cour rectangulaire, sur trois côtés de laquelle règne un portique formé par un mur et un double rang de colonnes. A côté sont des réservoirs ou bassins destinés aux purifications et à certaines cérémonies religieuses. On accédait au temple par une porte ornée de colonnes , et l'on pénétrait dans une salle plus large que longue dont le plafond était soutenu par d'autres colonnes : c'était la salle de V assemblée ou de V apparition ; seuls le
^ Par un renversement de toutes les règles de la critique et du bon sens, ce serait au contraire, suivant MM. Reuss, Wellhausen et Renan, le temple qui aurait précédé le tabernacle : celui-ci n'aurait été qu'une pure fiction , une invention dÉzéchiel ou de quelque prêtre exilé à Babylone. Des raisons, on n'en donne point : « On comptait peu alors avec l'invraisemblance, se contente de dire M. Renan; on supposa un temple avant le temple, sans se soucier des impossibilités que cela soulevait... Une telle conception était en contradiction flagrante avec les récits du temps des juges, de Saûl, de David. Mais labsence de critique et surfout le manque d'assemblage des textes laissaient place à tous les à peu près. » En vérité, de telles phrases remplissent d'étonnement : elles dénotent des auteurs au moins bien embarrassés.
roi et les prêtres de haut rang pouvaient y pénétrer.
Derrière cette première salle, et séparé d'elle par une riche cloison, se trouvait le sanctuaire, le <7/,/.6; de Strabon. Il ne contient, dit cet auteur, aucune statue ; mais on y rencontre parfois Fimage de quelque animal sacrée C'est là, dans ce lieu saint et réservé, que le chef des prêtres et le pharaon venaient remercier le dieu et lui parler « face à face ». Ce qui distinguait ce lieu et lui donnait son caractère auguste et mystérieux, était une sorte de petite chapelle qui renfermait l'image de la divinité ou son emblème.
Tout le monde a pu remarquer sur les sarcophages des musées égyptiens, sur les bijoux et ailleurs, une représentation assez étrange. Au centre d'une barque , tantôt tirée par une file d'êtres fantastiques, tantôt dirigée par des rameurs, s'élève une sorte de cabine dans laquelle se tient, debout ou assise , une divinité à corps humain et à tête d'animal. De chaque côté du dieu sont placés des génies qui semblent protéger l'image de leurs ailes étendues. C'est la hari, la barque du dieu Rà ; la cabine est son temple, naos, et les génies aux ailes déployées en sont les kérubim protecteurs ^
' Strab. XVII , 27.
- Le dieu Râ était le dieu-solelL La navigation en Egypte étant le mode de transport habituel , car le Nil constituait la grande artère de communication , c'est dans une barque qu'on se représentait le soleil opérant sa course diurne au plus haut du ciel et sa course nocturne sous la terre. Dans les idées cosmographiques des Egyptiens , les eaux éternelles , après avoir formé la voûte des cieux, s'engoulTraient vers l'occident dans les entrailles de la terre, parla Bouche -de -la- fente , Ro-Pegart, que l'on plaçait à
La barque sainte était généralement faite de bois précieux ; son naos ou sanctuaire était parfois en argent ou en or, semé de pierres précieuses. Les deux génies, en bois plaqué d'or, protégeaient Fidole de leurs ailes et se faisaient face. A la proue et à l'arrière étaient sculptés ou ciselés des emblèmes sacrés du plus beau travail'. Aux jours de fêles, on portait solennellement en procession les baris : hommes et femmes chantaient, en s'accompagnant du tympanum et de la lyre, des hymnes en Thonneur du dieu placé dans le naos.
Le dieu n'était pas toujours une de ces statues symboliques à tête de lion, de singe, d'épervier, de chat ou de taureau ; parfois c'était celle d'un pharaon ou d'un riche Egyptien, une sorte d'incarnation diyine sur la terre ; parfois enfin c'était l'animal sacré tout yivant ^
Toucsl de la ville crAlwiid. La J);ir(jue du Soleil y pénétrait avec les eaux dans le monde inférieur. Pendant douze heures la barque divine parcourait sous terre de longs corridors sombres , tantôt attaquée, tantôt protégée par des génies. Elle s'enfonçait toujours plus profondément jusqu'à minuit. Alors elle commençait à remonter vers la terre, et, au matin, le Soleil avait atteint l'extrême limite de la contrée ténébreuse et sortait à l'orient , clans le pays de Bogit, c"est-à-dii-e « de l'accouchement », ])our éclairer un nouveau jour.
* Le musée du Louvre possède plusieurs naos. Le plus intéressant est un monolithe de granit rose, d'environ deux mètres de hauteur sur un mètre de profondeur et de largeur. Le naos du musée de Turin est précédé d'un portique, soutenu de deux colonnes à chapiteaux, et fermé dune porte à deux battants. Il est en bois et orné de dessins sculptés, représentant la marche du dieu Râ. Seul le roi ou le grand prêtre avait le droit d'ouvrir la porte du naos, qui était scellée. ( Perrot et Chipiez, Ilisl. de l'art dans l'antiquité , t. I.)
* Le naos renfermait le plus souvent un scarabée. Celui de
Moïse en érigeant le tabernacle, et plus tard Salomon en construisant le temple sur le plan des sanctuaires de l'Egypte, firent ce que feront un jour les chrétiens. Ceux-ci construiront leurs temples sur le modèle des édifices religieux en renom; et même , quand les usages des païens leur paraîtront bons à garder, ils les adopteront. Bien plus, après les avoir purifiés et bénis, ils affecteront au culte du vrai Dieu les monuments que les Césars avaient élevés à leurs divinités. Israël et les chrétiens brisaient les idoles , mais ils conservaient les ouvrages d'art, surtout quand ils pouvaient leur être utiles.
Nous avons voulu nous arrêter à décrire ce que la néocritique appelle le type du tabernacle et de l'arche d'alliance. Sans nier les rapports manifestes qui ont été indiqués, il nous serait facile de signaler, à notre tour, de grandes différences. Mais pourquoi s'attarder à ce travail inutile? L'énorme différence qui sépare la bari de l'arche mosaïque, c'est que, dans la première et autour d'elle, les prêtres égyptiens se sont appliqués à placer tout ce qui pouvait rappeler et recommander l'idolâtrie ; tandis que, dans le tabernacle et autour de l'arche. Moïse a rassemblé tout ce qui la condamnait. Point de barque , car Dieu ne voyage pas comme Rà-IIarmakouti ; point d'image de la Divinité , mais seulement les tables de la loi ; au-dessus de l'arche, le trône invisible du Dieu invisible. Le législateur a substitué aux génies ailés deux kérubim , c'est-à-dire deux anges , créatures de
Turin , croit-on , était destiné à renfermer un serpent. (Ancessi, Atlas, pi. iv).
l'Eternel, indiquant par leur posture qu'à Dieu seul sont dus l'hommage et l'adoration ; ces êtres mystérieux protestaient à leur manière contre le culte rendu à des êtres sensibles et créés. Ces figures adorantes représentaient plutôt des idées abstraites, comme le devoir de l'adoration'. De fait, ils ne reçurent jamais aucun hommage du peuple Israélite. Dans les emprunts faits à l'Egypte, il ne faut donc voir que des rapports de ressemblance et non d'identité ; et nous affirmons avec une pleine confiance que ces rapports ne contredisent en rien la croyance traditionnelle que en organisant le culte. Moïse était l'inspiré de Dieu.
* Les deux génies du naos représenté dans l'Atlas d'Ancessi portent le symbole de la justice et de la vérité (pi. iv). Nous ne pensons pas qu'on puisse leur donner le nom de « divinités ailées ». Moïse n'eût pas fait en leur faveur une exception à la défense si formelle des images peintes ou sculptées. « Lart des autres peuples de l'Orient et celui même de la Grèce ont aimé à combiner ainsi ces grandes paires d'ailes soit avec le corps humain , soit avec le corps de dilTérents quadrupèdes. Ces figures ont pu finir par prendre une valeur purement décorative. » ( Perrot et Chijiiez, Hist. de l'art dans l'ant., I. p. 801.)