‹ De Moise à DavidChapitre 70 sur 106 · LES LOIS SOCIALES ET L'EGYPTE · texte numérisé non relu

LES LOIS SOCIALES ET L'EGYPTE

Josué et des Juges, nous constatons de nombreuses infractions, il n'y a rien là qui doive nous surprendre ^ Les pratiques religieuses ont été en Israël ce qu'elles sont encore partout aujourd'hui, négligées par les indifférents, repoussées par les gens d'opposition , suivies seulement par un petit nombre de pi^atiquants , ceux que nous nommons justement les fidèles.

S'il est un fait manifeste dans l'histoire des Hébreux, c'est l'attachement qu'ont montré de tout temps pour la loi les prophètes et ceux qui ont combattu avec eux. Leur parti, souvent injurié, dédaigné, vaincu, finit par triompher. Grâce à ces hommes généreux, les défections n'eurent jamais le caractère aigu de l'apostasie officielle ; ils encouragèrent les faibles , rallièrent les indifférents et convertirent à la fm les ennemis du monothéisme.

Tout ce qu'on peut conclure des faits invoqués par la néocritique , c'est l'inobservation répétée et prolongée de la loi, ou du moins de certaines prescriptions, nullement la non -existence de cette loi. En protestant contre la violation du précepte, les prophètes en constataient la réalité.

Au reste, la question n'est plus sur le terrain où la plaçait M. Renan. En attribuant à la Loi un -caractère égyptien , l'archéologie a reculé son origine jusqu'à Moïse, et par le fait elle a non seulejnent ébranlé, mais détruit l'hypothèse de la rédaction de la Thora après David.

* Nous nous proposons de prouver plus loin qu'il faut en rabattre -de ces infractions, colossalement grossies par les néocritiques.

Tout en reconnaissant les services que d'éminenis égyptologues , comme M. Maspero , ont rendus à l'archéologie biblique , nous voulons ici faire quelques remarques sur les emprunts que Moïse aurait faits, selon eux, à la morale égyptienne.

Bien avant les découvertes modernes, on savait, par les auteurs anciens et même par la Bible, en combien de choses s'est révélée la sagesse des Égyptiens, a Cette nation grave et sérieuse, a dit Bossuet, connut d'abord la vraie fin de la politique, qui est de rendre la vie commode et les peuples heureux. Comme la vertu est le fondement de toute société, ils l'ont soigneusement cultivée ^ » Leur morale avait une élévation que n'a pas eue celle des peuples de civilisation plus complète*. Ils savaient, par exemple , que Dieu ne réserve pas ses tendresses aux heureux et aux puissants de ce monde et que les faibles en obtiennent la meilleure part. Leur religion commande qu'on nourrisse, qu'on habille les pauvres, qu'on les exempte des tâches trop lourdes, qu'on ne les pressure point, qu'on leur évite les larmes inutiles. Dans le témoignage que se rendent à euxmêmes les rois et les riches sur leurs stèles funéraires ou sur les papyrus du Livre des morts déposés dans leur tombeau, une des vertus dont ils se font le plus honneur, c'est la bonté, et ils en parlent en des termes qui font songer à la morale chrétienne : « J'ai donné du pain à qui avait faim, de l'eau à qui

* Bossuet, Hist. univ., IW p., c. m.

^ La Bible constate qu'ils étaient sages jusque dans leurs oppressions : Sapienter oppriniamus eum (Exod. i, 10).

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avait soif, des vêtements à qui était nu... Je n'ai pas calomnié l'esclave auprès de son maître ; j'ai donné asile à l'orphelin, j'ai été le soutien de la veuve, le bâton du vieillard, la terreur du cruel, le protecteur du déshérité, le défenseur de l'opprimé. Jamais je ne fis aucune distinction entre le grand et le petit ^. »

Sans doute , c'est là une sorte d'épitaphe , et l'on sait que les rédacteurs d'épitaphes ne ménagent guère l'éloge aux défunts. Sur les tombeaux des pharaons, jamais la mention d'une défaite n'accompagne les longues listes des victoires : telles sont les règles du genre. Cependant derrière les éloges surfaits apparaît ce qu'un peuple révère comme grand, bon et beau; on y découvre les principes de sa morale. On peut tenir pour certain que celle-ci avait en Egypte un caractère d'élévation qui justifie les éloges de l'histoire. Cette nation avait gardé mieux que toutes

* La morale du Livre des morts est fort ancienne ; on en lit les témoignages épars sur les monuments des premières dynasties (Maspero, loc. cit., et Mélanges d'arch. égypt., t. Il, p. 215; Pleyte, Étude sur le chapitre cxxv du rituel funéraire, p. 11, etc.). Amoni, prince héréditaire du nome de Meh, parle comme le rituel : « Il n'y a pas d'enfant mineur que j"aie mis en deuil, pas de veuve que j'aie dépouillée, pas de laboureur que j"aie repoussé, pas de berger que j'aie emprisonné, pas de chef-decinq-hommes à qui j'aie pris ses hommes pour la corvée; il n'y a pas eu de misérable en mon temps, pas d'affamé à mon époque. » (Maspero, Recueils de travaux relatifs à l'arch. égypt., Inscription de Beni-Hassan, t. I, p. 173.) Sur les différentes lois égyptiennes, v. Lenormant, Hist. anc. de l'Orient, t. III, p. 45 et suiv. Nous n'avons aucun recueil de ces lois fameuses. On peut seulement déduire quelques dispositions légales des rares pièces de procès ou de contrats qui sont parvenus jusqu'à nous.

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les autres , dans le domaine de la morale , un souvenir des révélations primitives.

Les traits de sagesse relevés sur les papyrus autorisent-ils à conclure que « toute la morale de Moïse se trouve en germe dans les livres égyptiens ' » ? La source a pu être commune, mais avec cette différence que l'Egypte n'offre que des dérivations mélangées d'erreur, tandis que Moïse a conservé les pures ondes du juste et du vrai. Trop de dureté et de tyrannie dépare la morale égyptienne pour qu'elle puisse être identifiée aux lois bienfaisantes de Moïse. Que d'oppressions légales condamnées par laThora! « Ce pays, dit M. Lenormant, semble avoir été nécessairement condamné au despotisme. Depuis la date la plus reculée à laquelle nous fasse remonter l'histoire jusqu'à nos jours, le peuple égyptien a toujours été un troupeau sous la verge du maître. Quelque grande, quelque admirable qu'ait été à certaines époques la civilisation, jamais Tidée de liberté ne s'y est éveillée , même à l'état de rudiment embryonnaire ^ »

M. Maspero l'avoue lui-même, en dehors de la caste des prêtres et des guerriers, « le reste, bourgeois et campagnards, n'était entre les mains du pharaon et de ses barons qu'une matière inerte, taillable et corvéable à merci. Les esclaves ne comptaient que pour peu de chose. » Le sort de l'ouvrier et de l'agriculteur était pareil à celui du fellah d'au-

* Maspero, Hist. anc, etc., p. 19i.

^ Leiiormant, Hist. anc. de l'Orient, t. II, p. 27.

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jourd'hui •. Les scribes du pharaon en ont tracé des tableaux lamentables : « Ne te rappelles-tu pas la situation du fermier quand on lève la dîme des grains? Les vers ont rongé la moitié du blé; les hippopotames, les rats, les sauterelles, les oiseaux vivent sur Tautre moitié. Si le fermier manque un moment de surveiller son champ, les voleurs pillent ce qui reste, et voilà que le scribe débarque pour lever la dîme. Les gardes des silos du fisc arrivent avec des gourdins, et les nègres avec des nervures de palmier. Tous crient : « Du blé ! il nous faut du blé ! » Il n'y €n a point. On bouscule le paysan, qui tombe tout de son long sur le sol ; lié, traîné au canal, on l'y jette la tête la première ; sa femme est liée en même temps que lui , ses enfants sont enchaînés ; cependant les voisins s'enfuient pour sauver leur propre grain*. » Inutile de réclamer devant les tribunaux contre les exactions dont on a été victime : le scribe qui a condamné le cultivateur insolvable siège de droit parmi les juges.

On dirait que le souvenir de ces cruautés poursuivait Moïse quand il rédigea ses lois si clémentes. Elevé à la cour des pharaons, il n'a pas ignoré la

' Maspero, op. cit., p. 308 et 339. « Rien n'empêchait le mauvais prince ou. Tofficier prévaricateui' de ruiner et de maltraiter à sa guise le peuple auquel il commandait. Un ordre de lui, et les corvées s'abattaient sur les propriétaires dun bourg, leur enlevaient leurs esclaves , les obligeaient à laisser leur fonds inculte ; dès qu'ils se déclaraient impuissants à acquitter leurs contributions, la prison s'ouvrait pour eux et pour leur famille. »

2 Papyrus Sallier, n° i, pi. vi ; Maspero, op. cit., p. 337; les Contes populaires de l'Egypte ancienne, p. 43.

sagesse de Misraïm ; mais il a été surtout instruit par Dieu, Nous dirons avec Bossuet qu'il a commencé son éducation morale dans les écoles de l'Egypte, mais c'est à l'école de Dieu qu'il est devenu le a prophète jouissant en paroles et en œuvres ». Dieu prépare de loin les vocations ; souvent sa providence ménage des moyens humains auxquels sa toute -puissance donne plus tard leur complément et leur efficacité. Aucun peuple de l'antiquité, pas même la sage Egypte, n'eut jamais une conception aussi élevée, aussi juste, aussi nette que le peuple hébreu des vrais rapports de l'homme avec Dieu et avec ses semblables.

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