CHAPITRE XIII
Nous venons d'étudier en détail les prescriptions de la Thora et d'en constater les excellences divines. Si, après cette étude, nous considérons le peuple hébreu , nous nous trouvons en présence d'un contraste frappant : l'esprit de ce peuple est aussi terrestre et abaissé que la loi faite pour lui est noble et élevée. Ce contraste manifeste ressort de toute l'histoire d'Israël, mais surtout de la période que nous allons décrire. La disproportion entre la loi des Hébreux et leurs mœurs, explique leurs résistances et leurs révoltes. La Thora vient du ciel, Israël sort d'un avilissant esclavage. Les faits ne sont que la conséquence de cette antinomie.
Dès le départ du Sinaï commencent les agissements de ce peuple à tête dure, de cette nation indocile, presque toujours en révolte contre ses chefs. En vain, depuis le passage de la mer Rouge, Dieu a multiplié les prodiges en sa faveur : la foule grossière et superstitieuse partage sa confiance entre Jéhovah et le dieu Apis ; elle semble , dans sa généralité, ne tenir presque aucun compte des événe-
ments et du monde de merveilles au milieu duquel elle a vécu ; elle veut ignorer sa destinée et sa mission. Comme Jésus -Christ, Moïse a pu dire jusqu'à la fin au peuple qu'il avait affranchi : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et vous ne me comprenez pas encore * ! »
L'esprit de la Loi était amtipathique aux Hébreux. Longtemps ils ne s'intéresseront ni aux mystères des sacrifices ni à l'avenir messianique dont ils sont les préparateurs inconscients. Ils fermeront l'oreille aux enseignements de leurs prophètes. Au fond de la Loi reposait cependant le germe messianique , comme au cœur d'un fruit repose le germe d'un grand arbre; mais ce germe demandait des siècles pour briser ses enveloppes multiples, devenir arbre et porter des fruits.
Toutefois la Loi a eu des conséquences immédiates. Son premier résultat fut d'éveiller la conscience, de faire sentir la gravité du péché, l'état de l'humanité tombée au paradis terrestre et se pervertissant toujours davantage. Saint Paul dit, dans son langage mystique, que la Loi révéla aux Hébreux qu'ils vivaient sous la malédiction ^ Les plus intelligents des contemporains de Moïse purent entrevoir au moins vaguement un avenir où la malédiction se changerait en miséricorde.
Mais à cette époque reculée où régnaient la magie,
* '( Yidistis universa quœ fecit Dominus corani vobis,.,. el non dédit vobis cor intelligens. » (Deut. xxix, 2-4.)
2 Gai. III, 10 et 13; cf. Lev. xviii, 8; Deut. xxvii, 26; Ezech. XX, 25; Os. VIII, 12.
la superstition et le mensonge, où tout sacerdoce prétendait avoir ses miracles, l'éclat triomphant des prodiges du Sinaï ne suffisait pas pour convaincre Israël des conditions exceptionnelles où la bonté de Dieu l'avait placé. Malgré tout ce qu'il avait vu, il .admettait difficilement que Jéhovah fût plus puissant que tous les autres dieux, et que les lois dictées en son nom eussent une autorité absolument supérieure à celle des autres nations. Le sens de ce qui se jDassait sous ses yeux lui échappait. Lorsque, par exemple, après une révolte, les serpents venimeux envahirent le camp, Moïse dressa au milieu des mourants un serpent d'airain, et invita ceux qui avaient été mordus à regarder le symbole pour être guéris ^ comprirent-ils bien tous qu'ils n'étaient pas sauvés par un serpent de métal enchanté, mais par
* Num. XXI, 4-9. « Interrogés, raconte un voyageur moderne, 5ur cette question des serpents (dont parle la Bible), mes guides répondirent : « Quoique petits, les serpents de cette vallée (qui sépare Jetebatha d'Asiongabcr) portent la mort cachée sous leur langue ; l'homme qu'ils piquent n'a pas deux heures à vivre. » L'Arabe avait à peine terminé sa phrase, que, s'arrêtant, il indiqua du doigt un petit serpent enroulé et dormant au soleil. Ayant saisi un pistolet, j'allais faire feu sur le reptile, quand Soliman offrit de le prendre vivant... Se penchant avec précaution, il posa résolument le pouce sur la nuque du reptile , la comprima fortement; puis, lui passant l'index sous le col, il l'enleva sans que le serpent pût lui lancer son venin. C'était bien un descendant des serpents brûlants de la Bible. Sa longueur n'excède pas 75 centimètres, sa circonférence 6 centimètres environ. Il est jaune, a le dos couvert de petites écailles, la tête plate, très effilée ; il réunit enfin les signes extérieurs qui caractérisent les espèces les plus venimeuses de cette contrée de l'Asie. Ici, comme en tant d'autres circonstances, le fait naturel se trouve parfaitement d'accord avec le récit biblique. » (De Bertou, op. cit., p. 95.)
une puissance supérieure? Des siècles s'écouleront avant que l'auteur du livre de la Sagesse persuade les Juifs que le Dieu guérisseur était le Logos, la Sagesse de Dieu^, ce Verbe qui recevra un jour son vrai nom, Jésus, Sauveur des hommes ^
Non seulement Israël ne s'élevait pas à ces hauteurs, mais il ne comprenait bien que ce qui parlait à ses sens. Sa grande préoccupation était de n'avoir plus de viande à manger ! Si le vent du sud apporte des cailles, ils en l'ont un usage si immodéré, que beaucoup d'entre eux payent de leur vie leur intempérance; ce qui fit donner à l'endroit où ceci se passa le nom de Qibrôth-Hattaavah , Tombeau de la concupiscence ^.
Il fallut un long temps pour élever les esprits à des considérations morales et religieuses, faire de cette bande une nation disciplinée, dévouée à une grande cause. Sans cela, comment pourtant songer à conquérir la Palestine? Moïse eut raison de ne pas compter sur la génération d'esclaves qu'il ame-
* Sap. XVI, 7-21.
"•^ Joan. III, 14-13. Sur le sens typi([ue du serpent d'airain, voir surtout S. Léon, Serm. 8 de Pans. Dom.
^ Num. XI, 4-13, 30-34. On ne peut former que des conjectures sur le lieu appelé Qibruth, comme, en général sur la route suivie par les Hébreux et les stations énumérées dans les Nombres ( XXXIII ). On sait seulement que, guidés par Hobab, le beau-frère de Moïse (Num. x, 29-32), les Hébreux se dirigèrent vers le nord et vers la limite méridionale de la Palestine , en inclinant un peu à Test, du côté du golfe d'Âkabab. Le départ du Sinaï eut lieu le vingtième jour du deuxième mois de la seconde année après la sortie d'Egypte (avril-mai). Voir sur l'itinéraire et les stations des Hébreux le travail consciencieux de M. le comte de Bertou : le Mont Hor, etc.
nait d'Egypte, mais sur celle qu'il allait former, et c'est pour mener à bien cette première œuvre d'éducation religieuse et politique, qu'il résolut de séjourner au désert.
Sur les ordres de Dieu, il plaça d'abord auprès de lui une élite d'hommes sûrs et respectables, pour qu'ils l'aidassent à maintenir dans le devoir un peuple sans cesse en état de rébellion.
L'Eternel dit à Moïse : « Va réunir soixante -dix hommes d'entre les chefs de famille, que tu connais comme tels et comme officiers du peuple : amène-les au tabernacle de communication et place-les en ma présence; je descendrai alors, et je te parlerai. Je prendrai de l'esprit qui est sur toi et le reporterai sur eux, pour qu'ils portent avec toi le fardeau de ce peuple et que tu n'en sois plus chargé tout seul. » Et Moïse ayant réuni soixante-dix hommes d'entre les chefs de famille, les plaça autour du tabernacle. Et l'Eternel descendit de la nuée; il parla à Moïse, il prit de l'esprit qui était sur lui et il le reporta sur les soixante- dix chefs. Et dès que l'esprit fut venu sur eux, ils se mirent à prophétiser'.
Ne dirait-on pas que Dieu, pour avoir un peuple
* Num. XI, 16-18, 24-26. Les critiques modernes, qui s'obstinent à considérer le Peutateuque comme une mosaïque de récits de différents auteurs prétendent retrouver ici le fait raconté dans l'Exode ( XVIII, 25-26; xxiv, 9). Comme le remarque justement Rosenmûller, les chefs que choisit Moïse sur les conseils de son beau -père, et dont il est question dans l'Exode, avaient charge d'aider le prophète dans l'administration civile et judiciaire. Ici les soixante-dix anciens ont pour mission de maintenir le peuple, ut populum ferrent, c'est-à-dire d'intervenir dans les révoltes continuelles du peuple. D'ailleurs rien n'empêche de croire que les soixante- dix anciens furent pris parmi les chefs déjà constitués. — Les dernières paroles du passage que nous citons (verset 25) sont traduites par les interprètes d'une façon fort différente. Les uns
à lui et créer la communauté d'Israël, procéda comme il devait faire pour créer l'Église chrétienne, quinze siècles plus tard , lorsqu'il répandit l'Esprit- Saint sur les apôtres et les disciples les plus fervents réunis au Cénacle ? Il est certain que la première société chrétienne d'où sortit l'Eglise fut inaugurée presque de tout point comme l'avait été la première société israélite. Le même Dieu est l'auteur de lune et de l'autre. Dans toutes les deux il créa des hommes nouveaux pour une œuvre nouvelle , appelée à transformer le monde.
Moïse avait, en effet, besoin d'être soutenu et aidé : il était à la veille d'une révolte contre l'institution du sacerdoce.
Les prérogatives déjà accordées à Aaron paraissaient excessives aux lévites et même à un grand nombre d'Israélites de toutes les tribus. Les lois généralement démocratiques du Sinaï semblaient en désaccord avec l'institution d'un principal qui dominait de si haut prêtres, lévites et laïques. Outre les privilèges qui servaient de base à l'institution, cette charge sacrée devait être héréditaire dans la famille d'Aaron , frère de Moïse. Un sentiment denvie couvait dans les cœurs d'un grand nombre d'hommes considérables qu'écrasait une suprématie qui ressemble trop à celle du pape, pour n'en être pas la figure prophétique. Le lévite Coré et deux Rubénites , Dathan et Abiron , se firent les
lisent avec les Septante : « Ils prophétisèrent, mais ils ne continuèrent pas; » les autres, avec la Vulgate, traduisent ainsi: « Ils prophétisèrent, et ils ne cessèrent jamais depuis. »
échos bruyants de cette jalousie. Le mouvement s'étendit à la foule. Moïse, voyant le danger, pria Dieu de prendre lui-même en main la cause de son sacerdoce. Laissons parler la Bible :
Coré, petit-fils de Lévi', prit avec lui Datan, Abirani et On, de la tribu de Ruben, et ensemble ils se révoltèrent contre Moïse, avec deux cent cinquante Israélites, chefs de la nation et hommes distingués, appelés aux conseils. Ils vinrent trouver Moïse et son frère Aaron, et ils dirent : « C'en est assez ! est-ce que tout le peuple n'est pas sacré ? Jéhovah est au milieu de lui : pourquoi vous élevez -vous au-dessus des autres? > Quand Moïse entendit ces paroles, il se jeta la face contre terre. Puis, s'adressant à Coré et à ses partisans : « Demain, dit-il, Jéhovah fera connaître qui est consacré pour lui offrir les sacrifices et s'approcher de son autel. Vous prendrez des encensoirs, vous mettrez du feu et de l'encens, et celui que l'Eternel choisira sera prêtre. Ah! Lévites, continua Moïse en s'adressant aux révoltés, il ne vous suffisait donc pas que Dieu vous eût laissés approcher de lui; vous demandez encore le sacerdoce? C'est contre Dieu que vous vous liguez. »
Le lendemain les gens de Coré prirent chacun un encensoir et se présentèrent à l'entrée du tabernacle, où ils trouvèrent Moïse et Aaron. Quand tout Israël fut assemblé, la gloire de Jéhovah se manifesta, et Dieu dit à Moïse et au grand prêtre : « Eloignez -vous de cette multitude, je Aais l'exterminer. » Tous deux se jetèrent alors la face contre terre en disant : « 0 Dieu, auteur de toute vie, quand un seul homme a péché, vous vous irritez contre tout le peuple ! » Et Jéhovah dit à Moïse :
^ Par Yéchar, son père , Coré était cousin germain de Moïse et d'Aaron.
« Faites retirer la multitude qui entoure les tentes de Goré, de Datan et d'Abiram. »
Et quand la foule fut retirée , Moïse dit au peuple : « Soyez attentifs à ce qui va s'accomplir : si ceux-ci meurent de la mort commune à tous les mortels, ce ne sera pas Jéhovah qui ma envoyé; mais si Jéhovah accomplit une chose inouïe, si la terre s'entr'ouvre et les engloutit, vous reconnaîtrez que ces hommes ont méprisé l'Eternel. » A peine achevait-il de parler, que la terre s'entr'ouvrit et engloutit les révoltés avec leur famille et tous leurs biens; ils descendirent vivants au schéol, et la terre se referma sur eux. Quant aux deux cent cinquante hommes qui avaient présenté l'encens, le feu du ciel les dévora'.
^ Nuni. XVI. L'Ecriture indique, selon les commentateurs, deux classes de révoltés : les uns se soulevaient contre les privilèges d'Aaron, les autres contre Fautorité toute-puissante de Moïse. Les néoci'itiques ont cru à un double récit religieux et politique ; cette hypothèse n'est pas fondée. Deux classes de mécontents ont ^u se réunir dans une même révolte et donner lieu à une double punition. La terre engloutit les adversaires de Moïse et le feu du ciel les ennemis d'Aaron (verset 35). Les voyageurs modernes racontent ce qui suit : « Au pied de la montagne de Séir, à deux journées de marche de Gadès, vers le sud, près de l'endroit où louadi Abou-Kshebi débouche dans la vallée d'Araba, le sable est couvert de distance en distance de déjections volcaniques qu'il est impossible de méconnaître, quelque surprise que puisse causer leur présence en ce lieu. Ces scories, sur la route suivie par le peuple hébreu après son départ de Cadés, font naturellement penser au châtiment infligé par FÉternel à Goré et à ses complices. La Bible déciit bien une éruption volcanique (cf. Deut. xxxii, 22). La justice divine, si hautement annoncée par Moïse, n'est pas moins miraculeuse pour avoir été accomplie par l'intervention d'un phénomène naturel ; les volcans sont soumis à Dieu, comme les autres foi'ces de la nature. Les scories répandues sur le sol de louadi Abou-Kshebi sont là comme autant de témoins dont l'autorité des saintes Ecritures pourrait se passer, mais que le voyageur contemple avec un z-espect plein d'émotion. » (De Bertou, le Mont Hor, etc., p. 46.)
Le châtiment terrible des détracteurs de la hiérarchie sacerdotale sanctionna pour toujours la loi lévitique et les pouvoirs du grand prêtre. Mais l'insurrection n'avait pas eu seulement pour cause la jalousie suscitée par les privilèges dont jouissait le chef du corps sacerdotal ; l'autorité dictatoriale de Moïse était aussi visée. Le prophète avait des adversaires secrets parmi ceux qui l'approchaient de plus près , et jusque dans sa famille. L'homme et les sociétés, si haut que l'on remonte, si bas que l'on descende, rencontrent leurs ennemis les plus ardents et les plus dangereux tout près d'eux, l'homme chez ses parents et ses obligés, la société chez ses défenseurs naturels : inimici hominis domestici ejus. Quiconque exerce l'autorité et détient le pouvoir devient aisément odieux. La Bible a raconté dans un même récit le châtiment des prêtres ambitieux et des politiques séditieux. Des intrigues féminines complètent le drame.
Moïse avait pour femme Séphora ', et pour sœur
* Il s'agit de Séphora , la fille du prêtre madianite Jéthro , dans le passage dont nous parlons. II n'est pas probable que Moïse, en supposant même la mort de sa première femme, ait épousé au désert une Kouschite ou Ethiopienne. Si Séphora est appelée ici une Kouschite, c'est que le pays de Madian était compris dans le territoire auquel l'Ecriture donne le nom de Kousch. En l'appelant Kouschite, c'est-à-dire Chamite, fille d'une race maudite, Marie traduisait son mépris au plus haut degré. Le texte hébi'eu insinue que la dispute de Marie venait de ce que Moïse avait repris cette étrangère que Jéthro lui avait ramenée (Exod. xviii), et contre laquelle elle avait conçu un vif sentiment de jalousie. Cependant quelques auteurs , comme Rosenmûller, soutiennent qu'il s'agit d'une autre femme que de Séphora, et ils appuient leur sentiment sur des raisons qui ne manquent pas de valeur.
Miryam. L'épouse et la sœur ne s'accordaient point. Par attachement pour son frère, Mirjam avait toujours voulu demeurer auprès de lui ; son dévouement lui avait acquis des droits incontestables. Mais ces droits, pensait-elle, étaient méconnus par Séphora , devenue pour elle une rivale. La sœur ne supportait pas la haute fortune et Tinfluence de l'épouse. De son côté, Séphora trouvait sans doute étranges les prétentions de sa belle -sa^ur. Toujours est-il que Miryam humiliée fit partager à Aaron ses sentiments contre Séphora. Aaron , avait un caractère faible : l'histoire du veau d'or l'a déjà montré. Il se laissa envelopper dans la querelle des deux femmes , estimant peut-être que sa sœur était sacrifiée, qu'on ne lui accordait pas assez de considération ni assez d'importance. Les choses allèrent si loin, qu'il crut devoir faire observer un jour à Moïse que lui, grand prêtre, et sa sœur étaient négligés, qu'ils comptaient pour trop peu dans les conseils. De quel droit Séphora prenait -elle des airs de reine ? En définitive, qu'était Séphora? Une Ethiopienne, disaient en chœur Aaron et Miryam ^
Moïse n'ignorait point ces murmures et ces jalousies , mais il détournait son attention de ces rivalités mesquines. Le Pentateuque fait ici remarquer qu'il était très doux, le plus doux des hommes de la terre. Cependant Miryam et son frère s'enhardis-
(Voir, sur ce sujet, Schmaltz, de Uxore Mosis œthiopissœ; Schokke, die Biblisch. Frauen, p. 159.) L'opinion de Josèphe doit être rejetée comme une légende.
* Les commentateurs , passim.
saient et troublaient même la marche normale des affaires. Les intrigues transpiraient déjà au dehors ; le Seigneur évoqua le litige à son tribunal divin. Les coupables furent appelés hors du camp par la voix de Jéhovah, qui, à cause du caractère sacré d'xVaron, fît peser son courroux sur Miryam. Elle fut frappée d'un coup très sensible pour une femme vaniteuse : une lèpre subite l'envahit tout entière. Moïse pria pour elle : il fut exaucé , sous cette condition toutefois que la coupable demeurerait séparée du peuple pendant sept jours en signe d'expiation et de pénitence. ^ oici comment la Bible raconte les faits :
Or Miryam et Aaron murmuraient contre Moïse au sujet de la femme kouschite qu'il avait prise, et ils disaient : « Est-ce à Moïse seul que l'Eternel s'est révélé? Ne nous a-t-il pas aussi parlé? » (Moïse était très doux, plus doux que tous les hommes de la terre). Jéhovah entendit leurs murmures , et il dit à Moïse , à Aaron et à Miryam : « Sortez tous les trois vers le tabernacle de communication. >» Quand ils y furent, Jéhovah descendit dans la colonne de nuée, à l'entrée du tabernacle, et, appelant Aaron et Miryam : « Ecoutez, leur dit-il, ce que je vais vous dire. C'est par la vision et le songe que je parle aux prophètes qui sont parmi vous ; mais mon serviteur Moïse fait exception dans toute ma famille d'Israël : c'est de bouche à bouche que je lui parle directement, et c'est la personne même de Jéhovah qu'il voit. Pourquoi donc ne craignez -vous pas de murmurer contre mon serviteur Moïse? » Quand la voix sévère de Dieu eut cessé de se faire entendre et que la nuée eut disparu , voilà que Miryam apparut couverte de lèpre et blanche comme la neige. Aaron la regarda épouvanté,
et dit à Moïse : « De grâce ne nous laisse pas chargés du péché que nous avons commis par folie ! Que ma sœur ne soit pas comme l'avorton dont la chair est déjà à moitié putréfiée au moment où il sort du sein de sa mère. » Moïse implora Jéhovah en disant : <i De grâce ! guérissez-la. » L'Eternel répondit : « Si son père lui avait craché au visage, elle serait couverte d'opprobre durant sept jours : qu'elle reste séquestrée hors du camp pendant sept jours; ensuite elle sera rappelée, s Et il fut fait ainsi '.
Les Pères et les commentateurs ont tiré de cet épisode de nombreuses leçons morales "^ Celle qui s'en dégage le plus clairement et le plus utilement, est ainsi exposée par saint Paul : « Que les femmes se taisent dans les assemblées^. » Les Pères ont abondé dans le commentaire de celte défense : ils ont longuement exposé les inconvénients et les dangers d'une pratique contraire. Le cœur de la femme, disent-ils, est un foyer auquel, bonnes ou mauvaises, s'allument toutes les passions ; elle est l'ennemie souvent inconsciente de la paix du sanctuaire. Par contre, ils louent dans Moïse l'homme calme , doux et bon , qui sut unir à un degré égal l'indéfectible raison du sage et la piété du contemplatif*. Ils le proposent
^ Num. xu.
^ Origen. Homil. VI in Num, ; Irœn. C. Hœres. i, 4, n. 12. Les Pères regardent aussi la Kouschite, c'est-à-dire Séphora, jadis païenne, comme un type de l'Eglise où sont entrés les Gentils. Miryam, type de la Synagogue, est jalouse de voir Séphora, la gentilité, participer au salut, et elle insulte Moïse , prototyj^e du Messie. — Mahomet confond Miryam avec la sainte Vierge.
3 I Cor. XIV, 34-35.
^ Gregor. Nys. Je Vita Moi/sis ; Rupertus , in Num. ; Bed. ; Cornel. a Lapid.
comme le modèle du pasteur, à quelque rang de la hiérarchie qu'il soit placé.
Les faits que nous venons de raconter ont été niés ou dénaturés par les rationalistes. L'intervention miraculeuse de Dieu les offusque, les rigueurs du justicier suprême les irritent. Ils corrigent et refont la Bible.
Quant à nous, nous voyons dans les fréquentes interventions de Dieu au désert une continuation logique des merveilles du Sinaï. Ce qui avait été fondé par le miracle était maintenu, confirmé par le miracle. Aux origines d'une œuvre qui doit traverser et dominer les siècles, Dieu a montré par des prodiges qu'il en est l'auteur, et il la consacre par d'autres prodiges. Tels le mosaïsme et l'Eglise. C'est l'intervention miraculeuse de Dieu qui donna à Moïse son autorité et à la hiérarchie sacerdotale sa consécration;