CHAPITRE XIV
De Qibrôth-Hattaavah les Hébreux gagnèrent, en passant par Haseroth , le désert de Pharan * . A partir de ce moment, il est impossible de suivre sûrement leurs traces. On sait qu'ils séjournèrent longtemps en un lieu appelé Cadès ; mais les vagues données de la Bible ne permettent pas de déterminer exactement le lieu où la géographie doit placer cette station^. Si les explorateurs modernes ne sont point
* Le désert du Pharan s'étend entre TÉgypte, le désert du Sinaï et la Palestine, dont il est séparé par le désert de Sin et la vallée d'Arabab, à l'est. On identifie Haseroth avec Haderah, sur le bord du golfe Elanitique ou golfe d'Akabah. Le mot Haseroth signifie enceintes, clôtures: on pourrait le traduire par le mot douars. C'étaient des petits clos entourés de murs de pierres, où les Arabes réunissent encore aujourd'hui leur bétail et où ils dressent leurs tentes (Palmer, The désert of the Exodus, t. II, p. 321; de Bertou, op. cit., p. 34; de Laborde, Commentaire géographique, etc.
^ La Bible nous apprend seulement que Cadès n'était pas loin de l'Idumée (Num. xiii, 22; xx, 27), dans une région montagneuse (xx, 8). Voir la carte d'Ancessi (pi. VI), où sont projwsés deux emplacements. Cadès était sur la limite du désert de Pharan et du désert de Sin. La Bible la place dans l'un et l'autre désert (Num. XIII, 26, et xx, i). De Bertou, op. cit., p. 19 et 56, parle aussi de deux Cadès, l'une au sud de Chanaan, et l'autre près de Pétra, en Edom. M, de Laborde est opposé à ce sentiment.
parvenus à fixer d'une façon certaine la route des Israélites , du moins ils ont jeté de grandes lumières sur la topographie de la péninsule et les conditions de vie de ses anciens habitants. Leurs relations sont souvent un commentaire précieux des récits du Pentateuque, et ils aident à les comprendre. L'écrivain sacré a fait partie des pérégrinations et assisté aux scènes qu'il raconte : un habitant des villes de la Palestine n'eût point été capable de tracer un tableau si pittoresque, si vivant, confirmé dans tous ses détails par les explorateurs contemporains*.
Les secours miraculeux de Jéhovah ont soutenu les Hébreux en détresse dans les plaines de Pharan ; mais il ne faut point oublier non plus que ce pays n'est point un désert au sens rigoureux du mot; sans doute il n'est pas cultivé, mais au printemps il est riche en pâturages dans plusieurs de ses parties. On y rencontre de nombreuses sources, au bord desquelles croissent des bois de palmiers et de tamarisques. Les puits sont souvent aisés à creuser; on les entoure d'auges et de petits canaux qui servent à abreuver les troupeaux. Comme au temps de l'Exode, ces puits sont fermés par une grosse pierre, que les Arabes complaisants s'empressent de rouler, lorsqu'ils voient venir vers l'abreuvoir les jeunes filles qui paissent les moutons-. L'été est la saison dif-
' Voir, sur ce sujet, Stanley, Sinai nnd Palestine; Palmer, The désert of the Exodus ; Laborde, Comment, rféog. sur h Gen. et les Nomh. ; les difFérents ouvrages de Holland, sur la presqu'île du Sinaï, etc.
2 Palmer, op. cit., t. I, p. Si; t. 11,319; cf. Gen. xxix, 10; Exod. II, 16-17; Num. xxi, 18.
ficile; beaucoup de puits se dessèchent; le pays offre alors un aspect désolé; mais la vie se réfugie dans les oasis qui parsèment le désert. Malheur aux hommes et aux troupeaux qui n'y vont pas chercher l'eau et l'ombrage ] On sait que dans les jours de détresse Dieu fit pour son peuple couler l'eau des rochers, et lui envoya les cailles et la manne.
Au moment où nous reprenons Thistoire des Hébreux, ils étaient arrivés aux frontières de la Palestine. Tous n'avaient qu'une pensée, celle d'y entrer sans délai. Pour condescendre à leurs désirs, Moïse envoya douze hommes , un de chaque tribu , avec la mission d'explorer le pays de Ghanaan'. Il est à croire que ces hommes étaient différents d'esprit et d'humeur, et que, pendant leur excursion, les uns, c'était malheureusement la majorité, ne comptant pas assez sur Dieu , s'exagérèrent les défenses du pays et les difficulté? de la conquête ; les autres, pieux et modestes, ne voyaient rien de difficile et surtout d'impossible pour Jéhovah, mais leurs avis étaient mal écoutés et dédaignés.
Après quarante jours, ces hommes, qui au désert n'avaient eu si longtemps devant les yeux que sables et rochers, revinrent enthousiasmés de la fertilité de la contrée ; mais ils déclarèrent en même temps que
' Les Israélites étaient campés à Cadès, que nous plaçons au pied des pentes escarpées du Djebel -Yémen , montagne ({ui interrompt au sud le plateau de Judée. Le but de Moïse était sans doute de franchir le Djébel-Yémen par le ravin qui sert de lit au Nahr-Fukré. Les expressions du récit biblique méritent d'être étudiées; elles s'adaptent merveilleusement à la configuration du terrain (V. de Bertou, op. cil., p. 26).
la conquête projetée ne leur semblait pas possible : les habitants étaient des hommes de stature gigantesque, établis dans des villes très fortes : « C'est une terre qui nous dévorera, disaient les explorateurs ; à côté des géants qui l'habitent, nous paraissions des sauterelles. Inutile de tenter de les vaincre. »
Ces paroles pessimistes et passionnées déconcertèrent les esprits. Deux hommes très considérés, Caleb et Josué, qui avaient pris part à l'enquête, cherchèrent à atténuer l'effet de ces discours : « Jéhovah, disaient-ils, nous veut du bien; avec son aide nous posséderons cette terre où coulent le lait et le miel. Nous viendrons à bout des prétendus géants; partons, nous les vaincrons. » Mais ces considérations pieuses n'eurent pas de succès. Il s'agissait, disait -on, d'opérations militaires où la supériorité des forces prime tout. Caleb et Josué mèneraient le peuple à un désastre. On se disposait à leur faire un mauvais parti; on voulait lapider les deux mystiques. Ce n'étaient que cris et malédictions contre Moïse et ses amis. Le législateur et son frère Aaron avaient bercé le peuple d'espérances folles ; ils l'avaient engagé dans une entreprise insensée. On parlait déjà d'élire un nouveau chef ; il ne restait plus qu'à implorer le pardon du pharaon et à retourner en Egypte.
Pendant qu'on le maudissait. Moïse, prosterné devant Jéhovah, implorait avec larmes le pardon pour son peuple.
Encore une fois nous allons assister à un de ces dialogues touchants, que nous connaissons déjà,
d76 L'ANCIEN TESTAMENT
entre le Seigneur et son prophète , et constater à nouveau la puissance de la prière. Le Pentateuque va raconter le drame mystérieux qui se renouvelle toutes les fois qu'un juste, médiateur entre le pécheur et le Ciel offensé, implore le pardon du coupahle. C'est un fait qui déconcerte notre siècle froid et sceptique, et néanmoins constaté en hagiographie, que ces communications sensibles du Père céleste s'inclinant vers sa créature et ces touchantes familiarités des saints à genoux devant Dieu.
Jéhovah dit à Moïse : « Après tant de merveilles opérées pour eux, jusques à quand ces gens méconnaîtrontils leur Dieu et lui refuseront-ils leur confiance? Je vais les frapper de la peste, les anéantir; et puis je te ferai un peuple plus grand et plus puissant que celui-ci. ï> Moïse répondit : « Ecoutez , Seigneur : Quand les Egyptiens ont reconnu les effets de votre puissance qui a délivré ce peuple . ils en ont répandu le bruit parmi les habitants de ce pays, et maintenant tous savent que Jéhovah est au milieu d'Israël. Si vous nous faites périr, ces mêmes nations, qui ont entendu parler de vous, diront: « Jéhovah et a été impuissant à leur donner la terre qu'il leur avait « promise. C'est pour cela qu'il les a laissés mourir dans (( le désert. » Montrez-vous magnanime. Seigneur. Ne m'avez-vouspas dit un jour : « L'Eternel est lent à s'irri- « ter, il est miséricordieux à l'égard du péché. » Pardonnez donc la faute de ce peuple, selon l'immensité dcA^otre amour, comme vous lui avez pardonné depuis son départ de l'Egypte jusqu'ici. » Alors Jéhovah dit à Moïse : « Je pardonne, puisque tu le veux' mais, je le jure par ma vie . aucun de ceux qui m'ont rejeté ne verra le pays que j'ai promis à leurs pères. y>
Pendant que Moïse priait , les Hébreux comprirent
qu'ils offensaient Dieu ; leurs dispositions rebelles changèrent : le prophète les trouva consternés et repentants. Mais voilà que, passant de la lâcheté à la témérité, ils demandent à marcher tout de suite contre les Chananéens. Moïse se contenta de leur dire : « Pourquoi partir sans l'ordre de Jéhovah ? Cela ne vous réussira point. » En effet, l'expédition fut malheureuse; on sait que les Israélites furent taillés en pièces. Après la défaite, une nécessité s'imposait désormais : il fallait reprendre la vie nomade du désert '.
Ce dernier événement grandit l'autorité de Moïse. On vil en lui un second Abraham, le père de la nation. (( Ce fait, dit Hanneberg, est pour nous aussi instructif qu'il le fut pour les Israélites : il nous donne l'idée de ce que l'homme peut sur le cœur de Dieu par la prière. L'homme est libre; il peut agir en opposition aux volontés de Dieu et entrer dans des voies qui le conduiront à sa perte. Mais s'il obéit aux inspirations du Ciel et s'il met sa volonté d'accord avec la volonté divine, il opère souvent des choses étonnantes, et arrive à des succès qui dépassent toutes ses espérances. C'est alors que s'accomplissent les merveilles de l'histoire. »
Les Hébreux parcoururent en nomades, pendant trente-huit ans, le désert auquel les Arabes ont
* Num. xin-xiv. Le récit biblique s'explique fort bien si Ton place Cadès au pied du Djébel-Yémen. Les Israélites montèrent, malgré Moïse, vers le pays de Chanaan. Mais ils n'allèrent pas loin sans rencontrer les Amalécites et les Chananéens, qui habitaient la montao^ne.
donné le nom de Tyh Beni-Israël, Gyrovagie des enfants d'Israël'. Gomme l'avait prévu Moïse, la génération qui avait fatigué Jéliovah par des révoltes sans cesse renouvelées mourut au désert. La miséricorde ne supprime pas en Dieu la justice. Le dogme catholique enseigne que le pardon d'une faute ne dispense pas de l'expiation ; de là les satisfactions volontaires conseillées ou même imposées aux pénitents. La Bible nous montre les Hébreux de la seconde génération plus conscients de la justice divine. C'était, disaient leurs saints, l'infidélité des pères qui fermait aux enfants l'entrée de la terre promise et les retenait au déserta Au premier mois de la quarantième année après la sortie d'Egypte, les Israélites enfin revinrent à Cadès, cette fois préparés à combattre^.
' On s'est emparé du silence que garde le Pentatcuque sur ce (jui se passa pendant ces trente -huit années, pour révoquer en doule ce long séjour des Hébreux dans le désert, bien qu'il se trouve suffisamment motivé par la conduite du peuple. Gœthe, dans son Israël in (1er Wûste, et les néocritiques aujourd'hui soutiennent que tout le voyage des Béni -Israël dura à peine deux ans. Les historiens et les poètes sacrés regardent cependant ce séjour de quarante ans dans le désert comme un fait historique (Jos. v, 6; XIV, 10; Am. ii, 10; v, 26; Ps. xciv, 10). Sans doute le nombre 40 exprime souvent, dans l'Ecriture, un temps sans détermination rigoureuse; mais nous pensons que cette expression s'appliquOrait mal à une durée de deux ans. M.Renan, pour des raisons qu'il ne dit pas, « supposerait volontiers que ce séjour fut d'un an ou de dix-huit mois. » [Hist. du peuple d'Israël , t. I, p. 207.)
2 Num. XIV, 29, 32-33.
3 La Bible place à cette date la mort de Miryam , sœur de Moïse. Elle n'eut pas la consolation d'assister au succès définitif
. de l'œuvre à laquelle elle s'était ardemment dévouée. Le peuple juif conserva toujours pour Miryam une profonde vénération. L'Écriture [tarie de sa mort et de son tombeau, ce qu'elle fait
DERNIERES STATIONS AU DÉSERT nO
Moïse avait, en efFet, avancé considérablement l'éducation d'Israël. Il avait obtenu qu'on se conformât aux prescriptions légales autant que les circonstances le permettaient. La nouvelle génération valait mieux que la première. Cependant les enfants se ressentent longtemps de l'humeur et des mauvais exemples de leurs pères. On le vit bien quand, l'eau étant venue à manquer, se renouvelèrent les scènes d'autrefois. Tout le peuple s'ameuta contre le législateur et son frère Aaron : ce furent les mêmes reproches, les mêmes malédictions que jadis. Le parti égyptien se révélait avec son insolence, ses ingratitudes, ses regrets et ses gourmandises d'autrefois. «. Pourquoi, disaient ces incorrigibles, pourquoi nous avez-vous conduits dans ce désert? Ne voyezvous pas que nous mourons, nous et nos troupeaux? Pourquoi nous avoir amenés dans ce lieu détestable, où l'on ne peut semer, où il n'y a ni figuiers, ni vignes, ni grenadiers, ni même d'eau à boire? »
Chacun de ces reproches s'explique par l'aspect morne et désolé de la contrée qui avoisine le mont Hor, au pied duquel Israël se trouvait en ce moment. Ce qui se comprend moins, c'est qu'un peuple oublie subitement tout un passé providentiel et
rarement pour les femmes (Num. xx, 1). Elle la place dans les listes généalogiques, ce qui est plus rare encore (I Parai, vi, 3). Miellée place Miryam sur le même pied que Moïse et Aaron I Mich. VI, 4). D'après quelques commentateurs, ce serait à Miryam et à ses deux frères que le prophète Zacharie ferait allusion dans ces paroles : «J'ai ravi trois pasteurs en un mois. » (Zach. XI, 8.) Enfin, selon les rabbins, c'est à ses prières que le peuple aurait été redevable de n'avoir jamais manqué d'eau dans le désert de Pharan (Zschokke, die Bibl. Frauen, p. 181).
miraculeux. Les mutineries sont sans cesse renaissantes, la foi est intermittente et les rébellions sans fin. Lhistoire d'Israël est celle de l'humanité à toutes les époques et dans tous les temps. Hélas! c'est notre propre histoire.
Sans répondre aux rebelles, Moïse et Aaron quittèrent l'assemblée et vinrent se prosterner, la face contre terre, à l'entrée du tabernacle. Alors Dieu ordonna à Moïse de prendre le bâton du commandement, qui rappelait le prodige du passage de la mer Rouge et le miracle du rocher de la Querelle, et il ajouta : « Parlez au rocher en présence de tout le peuple, et le rocher donnera des eaux. »
Que se passa-t-il en ce moment dans l'esprit du prophète ? Pourquoi . au lieu de parler au rocher, le frappe-t-il avec le bâton, non une fois, mais deux fois? Que signifient ces paroles qu'il adresse préalablement à la foule : « Rebelles que vous êtes, est-ce que nous vous ferons sortir de l'eau de ce rocher ? » Les Pères ont expliqué les actes et les paroles de Moïse par une défaillance passagère de son absolue confiance en la parole de Dieu. Moïse était indigné et presque colère. Le peiple se révoltait tout comme autrefois, quand Moïse le croyait définitivement guéri de sa défiance impie. Le prophète savait sans doute que Dieu ferait jaillir l'eau du rocher, puisqu'il le lui avait annoncé ; mais le peuple était -il digne de ce prodige? Voilà le sens de ces paroles : « Pensez -vous que nous vous ferons sortir de l'eau du rocher? » Et comme s'il doutait luimême . il ne parle pas au rocher : parler, comman-
der de la voix ne serait pas assez ; il frappe avec le bâton, une fois, deux fois. C'était là, disent les Pères, un manque de docilité et de foi parfaite. Une telle manière d'agir, cette colère, ces hésitations, pouvaient faire douter de la fidélité de Dieu à ses promesses, et laisser entendre qu'il finirait par abandonner Israël*. Pourquoi le grand serviteur de Jéhovah ne faisait-il pas simplement ce qui lui avait été ordonné - ?
L'Eternel, irrité, dit à Moïse et à son frère : c< Parce que vous n'avez pas eu en moi la confiance que vous me devez, et que vous avez refusé de me glorifier devant le peuple comme je le voulais, vous n'entrerez pas, vous non plus, dans la terre promise. »
Les commentateurs ont longuement discuté sur le doute de Moïse et sa punition. La privation d'entrer dans la terre promise est un grave châtiment qui suppose une faute proportionnée. Ce rocher, disent-ils, d'où jaillirent des eaux si abondantes et si bienfaisantes, était une image de la rédemption par le Christ, source intarissable de la grâce : Pefra erat Christ us. Moïse compromettait un grand enseignement.
' Ps. cv, 33, et Niim. xx, 12.
- Num. XX, 2-13. Les néocritiques rapprochent ce fait d'un fait semblable qui est raconté dans FExode (xvii), et ils en concluent que nous lisons un soûl fait puisé à deux sources différentes. Le manque d'eau dut se produire bien des fois dans ces déserts affreux, et amener les mêmes murmures chez un peuple incorrigible. On sait que les rabbins et saint Paul parlent du rocher frappé par Moïse comme s'il eût suivi les Israélites à travers le désert; l'Apôtre y voit une image du Christ (I Cor. x, 4). 11 est dit que le rocher suivait, parce que les Hébreux ne souffrirent jamais du manque d'eau sans que Dieu les exauçât aussitôt (Num. XX, H; Ps. civ, m.
Dieu exioe de ses représentants officiels , de ses pontifes et de ses prêtres, une foi à toute épreuve. Témoins privilégiés des merveilles de la grâce , ils doivent en déposer Sans restriction , sans peur et sans reproches. Un plus sévère jugement, dit l'Ecriture, attend ceux que Dieu a placés à la tête de son peuple La peine infligée à Moïse en est un éclatant témoignage. Après tant de travaux, après avoir supporté pendant tant d'années l'ingratitude de la nation qu'il doit conduire à la terre promise, le prophète s'en voit lui-môme exclu. Il aura eu le travail, un autre recueillera le fruit. C'est souvent la condition du chrétien ici-bas. La terre est le lieu du mérite, le ciel le lieu de la récompense. Comme les apôtres, Moïse n'a connu que le labeur et la peine ; sa récompense éternelle nous sera révélée par sa présence dans la lumière du Thabor : « Moïse mourra sans aucune récompense sur la terre , dans un temps, dit Bossuet, où Dieu les donnait si libéralement. Aaron gardera son sacerdoce, héréditaire dans sa postérité. Caleb verra sa famille pourvue magnifiquement; les autres reçoivent d'autres dons : Moïse rien ; on ne sait ce que devient sa famille. C'est un personnage public , né pour le bien du monde, ce qui est la véritable grandeur'. »
Quelque tristes que soient les continuelles révoltes d'Israël, il faut remarquer que toutes étaient suivies de repentance. Les pardons de Dieu et tant de leçons prodiguées ne restaient pas sans fruits
' Bossuet, Polit, sac, 1. III, a. m, '.i'^ prop. - Sap. XI, 5, 27.
A cette époque de Thistoire, où l'école n'existait pas, où la lecture était rare, où la préoccupation de la nourriture et de la sécurité faisait le grand souci de la journée, un peuple devait rester longtemps enfant. Son éducation se poursuivait lentement, entre des chutes et des relèvements. La léffislation du Sinaï était une école où Israël profitait tous les jours. Entre la mer Rouge et la Palestine, la masse d'esclaves fuyards dirigée par Moïse acquit de la cohésion , et apprit par de sévères leçons à accepter la loi , à lui obéir : un grand nombre d'Israélites se formèrent alors aux vertus qui furent 1 honneur de leur race. Ce fut là, selon l'expression de saint Paul, qu'ils reçurent le baptême'. Le monothéisme s'enracina pour toujours dans les croyances. Aux déliances et à l'inconstance succéda, dans un progrès sans doute, intermittent mais réel, plus de fermeté et plus de confiance. La prière publique et la prière privée entraient dans les habitudes du peuple. Quand, pour se mettre en route , on enlevait l'arche sainte du tabernacle. Moïse s'écriait : a Levez- vous, Jéhovah, que vos ennemis fuient devant votre face et se dispersent! » Quand on s'arrêtait, il disait : « Demeurez . Jéhovah , au milieu des myriades de vos enfants d'Israël-. » Et le peuple répétait en chantant les paroles de son chef.
Nous possédons dans le psautier un chant magnifique classé parmi les plus anciens du recueil ; malgré certaines retouches, il garde des indices de son
» I Cor. X, 2.
- Num. X, 33-36.
antiquité, jusque dans les obscurités de son texte. On le regarde comme un des cantiques usités dans les marches : c'était un chant du départ dans les pérégrinations à travers le désert de Pharan. On ne le comprend bien que si on le place dans ce milieu historique :
Que Dieu se lève^
Que ses ennemis se dispersent,
Et que ses adversaires s'enfuient devant lui !
' Nous pensons que le psaume lxvii a primitivement appartenu au recueil de chants antiques appelé Livre des guerres de Jéhovah ou à celui du Jasar, et que plus tard on le modifia en quelques endroits en l'adaptant aux usages liturgiques. (Sur le Livre des guerres, voir le volume précédent, pp. 74 et 518.) On a trouvé des ressemblances entre ce psaume et des hymnes que les Egyptiens chantaient dans leurs processions, en portant leur bari sacrée. Aussi bien que l'amour, dans le domaine profane, l'adoration, dans le domaine sacré, est enfermée dans un cercle limité de manifestations, qui sont partout les mêmes. Des religions très ditTérentes ont un langage et souvent des prières analogues. Seulement, plus une religion s'élève, plus le sentiment s'épure; plus une religion est riche de vérités, plus la pensée est forte et pénétrante. Les hymnes égyptiens , comparés aux psaumes de David , accusent une infériorité manifeste. Quelle différence, pour les pensées et les sentiments, entre le psaume Exsurgat ou le Mémento et les chants en l'honneur du Dieu Rà :
Tu t'élèves bienfaisant , Ammon -Râ-Harmakhouti;
Tu t'éveilles véridique, seig'neur des deux horizons;
Tu sors, tu montes, tu trônes en bienfaiteur,
Guidant ta barque dans laquelle cliaque jour,
Par l'ordre souverain de Nout (voûte céleste), ta mère,
Tu parcours le ciel d'en haut, et tes ennemis sont abattus.
Forts sont tes os, souples sont tes membres,
\'ivantes tes chairs, g'onflées de sève tes veines.
Tu entends l'appel de ceux qui suivent ta barque sainte,
Les exclamations des nautoniers et le cri des dieux.
Le ciel est en joie ; dieux et hommes sont en fête.
Lorsqu'ils voient Rà -Ilarmakhouti g'Iorieux
Se lever dans sa barque et renverser ses ennemis.
Vogue sur ta mère Nout, seigneur de réternité !
Comme la fumée se dissipe , vous les dissipez ;
Comme la cire se fond en présence du feu , Les méchants s'évanouissent devant la face de Jéhovah.
Chantez votre Dieu, célébrez son saint nom; Frayez le chemin à son char, à travers les plaines. Jéhovah est son nom : acclamez son passage. C'est le père des orphelins, le défenseur des veuves.
Notre Dieu dans sa demeure sacrée.
Il ramène les exilés au pays de leurs familles,
11 rend aux captifs la liberté :
Ses ennemis ont les déserts brûlants en partage.
Seigneur, quand vous marchiez devant votre peuple.
Quand vous traversiez le désert, La terre trembla et les cieux se fondirent ;
Sur le Sinaï, ô Dieu d'Israël, Vous versiez , ô Seigneur, une pluie abondante :
Vous avez nourri votre peuple en détresse. Votre peuple au désert a vécu de votre bonté.
Mais voici que l'Eternel donne le signal :
Des messages de victoires arrivent coup sur coup : a Les rois , les chefs d'armée fuient , ils fuient !
Les femmes des vainqueurs se partagent le butin. Et cependant vous reposez au milieu des troupeaux, La colombe (de la paix) déploie ses ailes argentées.
Ses plumes aux reflets d'or.
Le Tout-Puissant a mis les rois en fuite ; Leurs ossements blanchissent le sol,
Comme la neige blanchit le Selmon '. »
Monts de Basan ', monts orgueilleux ,
* Le Selmon est une des cimes les plus élevées des montagnes d'Ephraïm, près de Sichem.
^ Le Basan est le pays situé à Test du Jourdain, borné au sud par le pays de Galaad , et au nord par le mont Hermon. Il fut donné à la demi-tribu de Manassé. C'est un vaste plateau au sol
Monts de Basan aux cimes élevées,
Monts aux sombres sommets, Soyez jaloux de la montag-ne de Dieu !
Voici l'armée de Dieu et ses milliers de chars;
Le Seigneur, son roi, est dans les rangs. Il vient du Sinaï et se hâte vers son sanctuaire. Vous montez, ô Dieu, vers votre montagne avec vos captifs,
Vous recevez les tributs des rebelles ;
Là vous demeurez, Jéhovah, notre Dieu.
Vos ennemis voient votre marche triomphale,
La marche de mon Dieu, de mon roi, vers son sanctuaire,
Les chantres en tête , derrière eux les musiciens ;
Au milieu, les vierges battant le tambourin.
Puis c'est l'humble Benjamin et ses princes.
Les chefs de Juda et leurs puissantes familles.
Les chefs de Zabulon, les chefs de Xephthali. Ton Dieu veut que tu sois fort , ô Israël ! Mais vous, Seigneur, achevez votre ouvrage !
Ni la sage Egypte ni aucun peuple de l'antiquité n'ont mis tant de foi et de grandeur dans leurs chants religieux. C'est qu'Israël se sentait choisi entre tous les peuples pour une mission incomparable. Dieu avait dit à Abrabam : « Toutes les nations de la terre seront bénies en toi et se réclameront du Dieu que tu adores. »
fertile, couvert en partie de forêts de chênes. Il pouvait autrefois, quand il était cultivé, être justement fier de ses richesses (Nuni. XXI, '33).