‹ De Moise à DavidChapitre 73 sur 106 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Après trente-huit ans de gyrovacjie , Israël était revenu à Cadès. Le campement n'était pas éloigné du Jourdain , que Ton avait résolu de traverser pour entrer en Palestine'. N'ayant aucune vue hostile sur les pays silués à l'est du fleuve, les Hébreux espéraient arriver sans obstacle jusqu'aux endroits guéables. Ils rencontraient à l'orient, un peu vers le nord, les Edomites ou Iduméens. Ces derniers descendaient d'Esaii, fils d'Isaac , et les Béni-Israël étaient leurs frères.

Les tribus iduméennes formaient deux classes distinctes : celle qui habitait la chaîne des monts Séir ne fusionnait point avec celle de la plaine. La première se montrait bienveillante pour les Hébreux.

* C'était la frontière de Chanaan la moins bien fortifiée par la nature.

Du reste, elle n'y perdait rien : ceux-ci payaient jusqu'à l'eau qu'ils buvaient. Mais les habitants de la plaine ou du Djébal, qui s'étaient de bonne heure constitués en monarchie , se déclarèrent résolument hostiles ^ En vain Moïse, dans un message plein de précautions et de courtoisie, fit demander à leur roi la permission de traverser leur territoire, promettant que son peuple suivrait la route ordinaire des caravanes et ne mettrait le pied ni dans un champ cultivé ni dans un verger. Il lui fut répondu : « Vous ne passerez pas; si vous le tentez, nous vous barrerons la route les armes à la main. »

Moïse se décida à revenir sur ses pas, jusqu'à l'extrémité du golfe Elanitique, et à faire le tour des monts Séir ; il remontera vers le nord, en longeant la frontière orientale de l'Idumée.

La première station , dans les environs du mont Hor, fut marquée par un événement douloureux pour le cœur de Moïse. Il reçut l'ordre de gravir la montagne avec Aaron et son fils Eléazar, et de donner l'investiture à ce dernier pour succéder à Aaron, qui allait mourir. Il lui fallait prendre les habits précieux du sacrificateur suprême sur les épaules de son frère, pour en revêtir son neveu. Le prophète fit ce que Dieu lui avait ordonné , et Aaron mourut en effet avant que Moïse eût quitté le sommet de la montagne. La communauté israélite le pleura pendant trente jours*.

* C'est ainsi qu'il faut interpréter Deut. ii, 4, 29, et Num. xx, 14-21. (V. Rosenmuller, in Deut. ii, 29.)

'^ Num. XX, 24-30; cf. Xum. xxxiii, 35-38; Deut. x, 6-7; xxxii, 50.

Lorsque les jours de deuil furent passés, les Hébreux se remirent en marche et revinrent sur leurs pas jusqu'à Esiongaber. De là, remontant au nord , ils se dirigèrent résolument vers la terre de Chanaan , en côtoyant les frontières orientales de ridumée ^ D'Esiongaber au torrent de Zared , qui limitait le pays de Moab, il y a environ cent soixante-dix kilomètres : on les parcourut en cinq étapes ^ .

Restait à traverser le territoire des Moabites et celui des Ammonites. Les descendants de Moab et

Il est très difficile de concilier ces différents passages. Il faut admettre que les Hébreux passèrent plusieurs fois par les mêmes endroits. Les listes des stations ne sont pas toutes non plus également nettes et complètes. Cependant nous ne trouvons pas trace, dans le texte sacré , des contradictions que les néocritiques y ont vues. Si le Deuléronome fait mourir Aaron à Mosera, et les Nombres, sur le mont Hor, c'est que Mosérah étant au pied du mont Hor, on a identifié les deux noms; ou bien , dit dom Calmet, Aaron mourut sur le mont Hor pendant que le peuple campait à Mosera. Mais il est plus simple de traduire ainsi les deux versets du Deutéronome : c Les Israélites étant partis pour aller à Mosera, Aaron mourut près de là, sur le mont Hor. » On voit encore aujourd'hui sur une hauteur, près des ruines de Pétra, un tombeau qu'on dit être celui d' Aaron (de Bertou, le Mont Hor ; Irby and Mangles, Travels in Egypt, etc.; Vigouroux, la Bible et les déc. mod., t. II, 1. V, c. XI).

* Les stations de ce voyage sont énumérées Num. xxxiii, 41-49 et Deut. 11,8 et seqq. Ce dernier passage donne sur le pays que traversèrent les Hébreux des renseignements utiles à l'histoire. « Il était autrefois habité par les Emites et les Horites , races de géants. Les fils d'Esaii les avaient exterminés et s'étaient établis à leur place. »

^ Num. XXI, 11, et Deut. ii, 8. C'est encore le même chemin que suit de nos jours la caravane des pèlerins musulmans se rendant de Damas à la Mecque. Elle s'arrête toujours, pour se ravitailler, à Esiongaber, le château d'Akabah d'aujourd'hui.

d'Ammon, tous deux fils de Lot, neveu d'Abraham, avaient les mêmes ancêtres qu'Israël'. Moïse, qui ne voulait avoir affaire qu'aux Chananéens, désirait traverser en paix ces contrées, payant tout ce que les siens consommeraient pour leur subsistance. Pourquoi traiter mal des peuples frères? Mais ceuxci ne voyaient pas sans inquiétude s'avancer vers leurs plaines fertiles cette foule énorme d'émigrants bien armés. A cette inquiétude s'ajoutait une grande agitation produite par des événements considérables, qui avaient bouleversé toute la contrée.

Les Amorrhéens, fixés jusqu'alors sur les rives du Jourdain, s'étaient étendus vers l'orient et formaient deux royaumes sur le territoire moabite : celui de Basan , dont la capitale était Astaroth-Garnaïm, au nord, et le royaume d'Hésébon, ai sud. Refoulé par eux et affaibli , Moab fut forcé d'ouvrir ses frontières aux Hébreux ; mais Sihon , le roi amorrhéen d'Hésébon, marcha au-devant des envahisseurs. Il eut à le regretter ; sa capitale tomba entre les mains d'Israël, qui de ce fait devint maître de la région qui s'étendait du torrent de Jabbock à l'Arnon, c'est-à-dire de tout le pays de Galaad. Les livres saints ont conservé le chant où fut célébré ce premier triomphe. Le poète met en scène les Amor-

' Gen. XIX, 37-38. Les Moabites et les Ammonites avaient chassé ou exterminé les peuplades de géants qui habitaient à Test du Jourdain, et ils s'étaient établis, les premiers à l'orient de la mer Morte, en face de Jéricho, les seconds entre le Jabbock et l'Arnon. Ar et Kîr étaient les deux capitales de Moab, Rabbath la capitale dAmmon.

rhéens , fiers de leurs victoires passées , et narguant les Moabites vaincus :

Mallieur à toi, Moabl Tu es perdu, peuple de Chamos!

Ton dieu laisse fuir tes fils ; Et tes filles sont captives Du roi des Emorites, Sihon.

A ces insolentes bravades, les Hébreux, vainqueurs du roi Sihon, répondent les paroles suivantes :

Nous les perçâmes de fièches.

Tout a péri, d'Hésébon à Dibon :

Le ravage s'est étendu jusqu'à Nofah, Le feu a gagné jusqu'à Médebali.

Le royaume de Basan succomba à son tour. Og, le roi du pays, fut battu à Edra'i ou Edra, forteresse réputée imprenable et dont on voit encore les vastes ruines. Le prince émorite était le dernier survivant de la race des géants. Longtemps on montra son lit de fer à Rabbatli-Ammon : il mesurait neuf coudées de long et quatre de large ^

^ Deut. III, 8 et seqq. ; cf. Num. xxi , 31-36; Jos. xiii, 12. Le texte du Deutéronome relatif au géant Og n'est , suivant un grand nombre d'auteurs , ni de Moïse ni d'un contemporain. Il semble, selon la remarque de dom Calmet, avoir été ajouté au temps de David, qui s'empara de Rabbath-Ammon (II Reg. xii , 30). M. Reuss attribue à Og ce que la Bible dit de son lit, long de neuf coudées et large de quatre. {Y. Michaelis, h. /.). M. Le Hir croit qu'il s'agit d'un sarcophage en basalte, où le corps de Og avait été déposé (Ancessi, p. 11).

Moïse poursuivit sa marche rapide et victorieuse jusqu'à r Anti-Liban et à la montagne d'Hermon. Ainsi, au moment décisif du passage du Jourdain, les Hébreux voyaient les ennemis de la rive orientale réduits à l'impuissance. Ils s'installèrent dans les contrées conquises. Encouragés par la victoire, ils prenaient conscience de leur force K

D'Edraï, les fils d'Israël descendirent dans les plaines de Moab, ou Arboth-Moab, et ils campèrent dans la vallée de Sittim, ou des Acacias, tout près des rives du Jourdain, en face de Jéricho. Là, ils voulurent compléter leur organisation et attendre les ordres de Dieu. L'arche était au milieu d'eux, sous sa tente magnifique , et les pavillons d'Israël se groupaient avec ordre autour de la demeure de Jéhovah. Ils n'étaient plus séparés de la terre promise que par le Jourdain ; le sol qu'ils foulaient devait former une partie des possessions de Gad et de Ruben,

A ce moment critique où allait s'engager le long

' Num. XX, 14-xxi, 1; xxv, 1; Deut. m. Les victoires d'Israël prouvent combien la vie du désert leur avait été profitable. Ils s'étaient constitués en armée; ils avaient dans leurs rangs des soldats égyptiens, et ils possédaient des armes. Car les tribus nomades devaient toujours être armées pour la défense des troupeaux. Ils acquéraient dans une seule victoire des avantages que les vaincus s'étaient ménagés au prix de longs efforts. On ne sait où M. Renan a pris que « Moïse avait disparu avant les approches du pays de Moab » (t. I, p. 214). Si les lambeaux des vieux chants que le Pentateuque a conservés ne parlent pas de lui , rien dans le récit ne montre son absence. L'esprit de décision qui préside aux résolutions est un indice de sa présence (Num. xxi , 4-9, 15, 31-36). Nous dirons plus tard pourquoi le législateur n'apparait pas dans l'épisode de Balaam.

conflit entre le monothéisme et Tidolâtrie, entre le royaume de Dieu et les puissances adverses , la foi d'Israël avait besoin d'être plus robuste que jamais. C'est pourquoi Dieu résolut de confirmer solennellement les antiques promesses par un événement étrange , mais bien propre à graver dans les mémoires l'éclatant témoignage de la protection qu'il allait donner à son peuple. Il voulait arracher enfin à la nation choisie ce cri d'invincible confiance : (( Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? »

Balac, roi des Moabites, craignait qu'Israël ne lui préparât le même sort qu'à ses voisins déjà vaincus. Superstitieux et idolâtre , il eut l'idée d'appeler près de lui un devin renommé, pour maudire les Plébreux et tourner contre eux les forces magiques qui étaient en son pouvoir. Balaam était ce devin.

Page 1