CHAPITRE II
LA PROPHÉTIE DE BALAAM. CARACTERE POETIQUE DU RECIT SON ORIGINE ET SON FOND HISTORIQUE
Un grand nombre de commentateurs ont attribué aux deux derniers livres du Pentateuque , les Nombres et le Deutéronome, le caractère d'annales et même de journal. Tantôt le législateur vieillissant rappelait au jour le jour, suivant les occasions, des lois déjà promulguées, des exhortations , des faits dont il importait de conserver la mémoire ; tantôt il résumait ou reproduisait, en tout ou en partie, les chants par lesquels des lévites ou d'autres poètes avaient déjà célébré les événements. On dirait parfois, en effet, des strophes ou des fragments de cantilène. Le langage poétique entre aisément dans les habitudes des peuples nomades. Lorsqu'on levait l'arche pour se mettre en route. Moïse prononçait ces paroles, qui rappellent le psaume- Exsiirgat :
Levez-vous, Jéhovali, que vos ennemis soient dispersés! Qu'ils fuient devant votre face , ceux qui vous haïssent !
Quand Israël arrivait clans un campement favorable, Moïse s'écriait :
Revenez, Jéhovah, demeurer parmi nous, Au milieu du camp des myriades d'Israël'.
Les plus simples récits se teignent des couleurs et des hyperboles de la poésie. Les explorateurs de la terre de Ghanaan font ainsi leur rapport :
Le pays est une terre qui dévore ses habitants , Les hommes y sont de taille énorme; Ce sont des fils d'Enac, de la race des géants: Devant eux nous étions comme des sauterelles ^.
Ces observations des commentateurs nous sont revenues à la mémoire , en étudiant Tépisode de Balaam, tel que le raconte le livre des Nombres. La poésie, en effet, y occupe une large place. Moïse n'y aurait-ii pas, en substance, et quelquefois avec leurs hyperboles , reproduit les chants lyriques dans lesquels les Hébreux, ses contemporains, célébrèrent les humiliations de Balac? C'était un trait à la fois instructif et plaisant que le désappointement du roi moabite, dupe d'un devin payé fort cher pour maudire Israël, et qui lavait glorifié. Au moment où ce fait important s'accomplit, on dut souvent le redire, et même le chanter.
Partout la poésie a été la première forme de l'histoire. Quelques paroles vivement colorées enchâssaient un fait et en faisaient un joyau à conserver :
^ Xum. X, 33-36.
^ Num. XIII, 32-34.
on les répétait, on les chantait. C'est l'origine de l'ode, de l'hymne, du poème épique. La prose historique est venue tard , avec sa froide précision , ses dates, ses justes scrupules. Israël aima le cantique avec une prédilection marquée : ce fut un peuple chantant. Les lieux où il passait, les choses mémorables dont il était le témoin , ses succès et ses revers, furent tour à tour l'objet de ses chants. Il publia et popularisa de la sorte les événements de son histoire. Le torrent de l'Arnon, limite de Moab et de ridumée, la source qui jaillit à la prière de Moïse, donnent lieu à des hymnes qui précèdent la prophétie de Balaam.
Monte, fontaine!
Chantons -la!
Fontaine trouvée par les chefs.
Creusée par les nobles.
Avec le scejjtre.
Avec le bâton du commandement \
Tout vit dans ces hymnes composés au milieu de l'enthousiasme du moment, sur les lieux mêmes où les faits s'accomplissent. Le poète sacré fait sortir le miel des rochers et l'huile des pierres les plus
1 Num. XXI, 12-20; 27-30. Le chant de la victoire remportée sur les Amorrhéens précède immédiatement le récit des aventures de Balaam. Le chant de l'Arnon est pris du Livre des. Guerres; il en est de même sans doute du chant de la fontaine. On remarquera que le nom de Moïse ne se trouve pas dans ce dernier chant , où il eût cependant été à sa place ; il ne se lit dans aucun des chants antiques. De même, le législateur n'est nommé nulle part dans l'épisode de Balaam. On a cru trouver là une indication en faveur du caractère poétique et aussi de l'authenticité de cet épisode.
dures ' . Le psalmiste fait bondir les montagnes comme des béliers ^ ; le chantre de Balaam fait penser et parler les animaux comme les hommes ^,
On a regardé l'histoire de Balaam comme un emprunt fait aux annales de Moab*. Israël ne fut que témoin éloigné : il ne put guère apprendre les événements que de la bouche des Moabites, d'après les rapports qu'en firent le devin et les deux serviteurs qui raccompagnaient^ C'est d'eux qu'on tient la singulière histoire de Tânesse, qui n'eut pas d'autres spectateurs. En la racontant, Balaam était préoccupé de sauvegarder sa réputation de sage, de prophète honoré de rapports familiers avec la divinité. Il pouvait se permettre toutes les hardiesses, toutes les interprétations avec des gens tels que les Moabites, aveuglés par de grossières superstitions '^.
Moïse, ici, fit un peu comme Hérodote : il enregistra les faits tels qu'on les racontait , tels aussi que les poètes d'Israël les traduisirent après la victoire de Madian , qui fut tant célébrée par les chantres hébreux ', Mais, en les insérant dans le Pentateuque, le législateur se lit garant de la vérité , quant à la
* Deut. XXXII, 13.
^ Ps. cxiii, 4.
^ Le caractère poétique du récit a été affirmé et soutenu par Justi {(le Bileami Asina loquente) et par Ilezel {In Nuni. xxii).
* Rosenmiiller, Schol. in Xuni., Excursus I.
^ Num. XXII, 22. Les princes de Moab ne prennent aucune part à l'aventure; ils allaient sans doute en avant- garde (v. 3o).
•^ Saint Grégoire regarde l'histoire de Balaam comme un récit qui aurait circulé avant de parvenir à Moïse : hisloria narravit , dit-il. Voir plus loin, pages 215, note 1 , et 216, note 1.
■^ Voir plus loin, liv. III, ch. i.
substance du récit. Le caractère historique des faits qui sont le fond de ce récit n'est donc pas atteint. A travers les métaphores et les licences poétiques du psaume In exilu , on retrouve très bien l'histoire. Si le poète sacré représente les eaux du Jourdain reculant vers leur source , on comprend que ce n'est là que la traduction poétique du sfeierunt aquse % du livre de Josué.
Un des charmes de la Bible , c'est la liberté et la variété de son langage. Que de beautés littéraires nous devons au libre essor du génie inspiré ! Les écrivains sacrés ne les ont point cherchées, mais ils se sont manifestement complu à bien dire. Chaque partie de la Bible a son caractère propre , où se reflètent l'époque et les habitudes de l'écrivain : Moïse, dans les Nombres, a voulu conserver les traits saisissants de la poésie de son temps, et écrire l'histoire comme on l'écrivait dans ces siècles reculés.
Balaam est un personnage historique ; tous les critiques ont admis l'existence de ce type original des vieux Kasdim ^ En effet, le rôle du devin au moment de l'entrée d'Israël dans la Palestine a été considérable ; il est lié non seulement aux événements qui précèdent la traversée du Jourdain ^, mais aussi à
* Jos. m , 16.
2 Ditmar {Gesch. cler Isr.) est le seul critique qui ait regardé riiistoire de Balaam comme une pure allégorie. 11 compare le devin à Orphée, et n'admet pas plus la réalité de l'un que de l'autre. M. Renan (t. I, p. 217) semble aussi regarder cette histoire comme une légende.
^ Num. XXV et xxxi , 8.
ceux qui la suivent. Quand Josué assigne à Ruben le territoire de l'ancien royaume de Moab , le souvenir de Balaani lui revient à l'esprit. Sur le point de mourir, il cite encore cette histoire devant tout le peuple comme une des preuves les plus éclatantes de la protection de Jéhovah ^
Bien des années après, le prophète Michée, en «xposant les griefs de Jéhovah contre Israël, lui reproche l'ingratitude insigne d'avoir oublié l'affaire de Balac et de Balaam^. La haine éternelle des Hébreux contre jMoab ne trouve-t-elle pas là sa raison et son explication ? Néhémie n'eut qu'à rappeler la même histoire, et aussitôt les Juifs se séparèrent des femmes moabites qu'ils avaient épousées ^ Enfin le Nouveau Testament revient souvent aussi aux agissements criminels du devin cupide et à ses oracles *.
Tout en relevant des traces nombreuses de poésie dans l'épisode que nous étudions, la critique n'a donc pas le droit de nier l'élément historique. Nous sommes en présence d'un écrivain qui, pour rendre des faits plus saisissants , leur a conservé les couleurs du récit populaire,
* Jos. XIII, 13-23 ; xxiv, 9- 10 ; cf. Deut. xxiii, 4-5.
'■^ Mich. Yi, 0.
^ Xehem. xiii , 2.
< Matth. Il, 2-10; II Pelr. ii, 13; Jud. Il ; Apoc. ii, 14; xxii, 16.