CHAPITRE IV
En présence d'un ennemi supérieur en nombre et fort d'une récente victoire, Balac reconnaît l'impuissance des moyens naturels de résistance qu'il peut opposer à Israël. Il désespère même de la protection de ses dieux. N'ont-ils pas déjà laissé périr Og et Sihon ?
Mais il lui reste une dernière ressource , une suprême espérance. L'art magique peut venir à son secours. Il existe en Mésopotamie, à Péthor, la ville des devins, un magicien incomparable. Les sorts qu'il jette produisent des effets terrifiants et valent une armée : s'il voulait maudire Israël !
Balac se décide à envoyer cbercher cet homme formidable , Balaam , au nom terrible , fils de Béor le destructeur. Ses conseillers lui porteront cette parole : « Viens, maudis ce peuple ; peut-être alors pourrai-je le vaincre et le chasser du pays. »
La susperstition de Balac a été celle de tous les peuples païens. Les Grecs et les Romains, malgré leur civilisation, étaient persuadés de la puissance des enchantements , puissance qu'ils égalaient à celle
des dieux. Les monuments classiques de Rome et d'Athènes en fournissent des preuves aussi nombreuses qu'irrécusables ' .
Balac résolut d'envoyer à Balaam une députation formée des anciens de Moab et de Madian, chargés d'un riche présent. Apprenant la cause de leur voyage , le devin est séduit par l'appât des richesses et des honneurs : il ne rejette point la demande qui lui est adressée. Cependant il craint Jéhovah et demande à le consulter pendant la nuit. Le Seigneur vient, en effet, à Balaam pendant la nuit, et il lui dit : « Qui sont ces hommes qui reposent chez toi? )) Et Balaam répond : « Balac, le fils de Sippor, me les a envoyés pour me dire : Un peuple entier,
* Pline, à une époque où le doute philosophique minait la foi païenne, Pline, dont la sophistique grecque avait ruiné les convictions religieuses, pose la question de la puissance des enchantements, et il n'ose la trancher, malgré son scepticisme. « C'est une grande question, dit-il, jusqu'ici non résolue, de savoir si les mots et les paroles magiques ont une action réelle. Il est vrai que la raison répugne à admettre cette action, mais la pratique de tous les temps montre que tous les peuples y ont une foi persistante. Nos pères, continue-t-il , n'en faisaient point l'objet d'un doute, et même ils admettaient, ce qui nous semble énorme, que les hommes pouvaient ravir aux dieux la foudre. Lucius Pisoraconte, au livre I^'' de ses Annales, que le roi TuUus Hostilius,. d'après une prescription de Numa, essaya, par des pratiques superstitieuses, de forcer Jupiter à descendre du ciel; mais, ayant, négligé quelque rite magique, il fut frappé de la foudre. Beaucoup d'autres auteurs enseignent que, par la force de certains, mots, le sort des plus puissants États peut être changé : tant est grande la vertu des enchantements. V. Flaccus cite les autorités les plus respectables pour montrer comment les Romains , dans les sièges des villes, avaient coutume de conjurer par leurs prêtres les divinités protectrices des cités ennemies. » {Hist. nat., xxxviii, 3 et seqq.)
sorti de l'Egypte, couvre tout le pays : viens et maudis ce peuple; peut-être pourrai-je alors le battre et le chasser. » Dieu dit alors au devin : « Ne pars point avec les envoyés de Balac et ne maudis pas ce peuple , car il est béni. » Balaam communique cette réponse aux envoyés, s'excusant de ne pas partir. Balac lui envoie une seconde députation plus nombreuse et plus brillante. Le devin les accueille de nouveau , et malgré la réponse qu'il a déjà reçue du Ciel, il demande à le consulter une seconde fois pendant la nuit. Dieu consent au départ de Balaam ^ : il avait ses desseins. Il y met seulement une condition : Balaam ne dira à Balac que ce que l'inspiration divine aura mis sur ses lèvres. Aveuglé par l'avarice, le devin reçoit cette proposition avec joie ; il selle son ânesse et part aussitôt avec les princes de Moab.
Son extrême empressement déplut à Die;i : évidemment Balaam nourrissait dans son cœur de mauvaises dispositions, qui ne feraient que s'affermir en
* Ce n'est pas que Dieu, car nous admettons qu'il s'est révélé à Balaam, change de volonté. Précédemment il avait défendu au devin de partir pour maudire Israël. Dans le cas présent, il lui permet de partir, à la condition expresse qu'il ne le maudira point. Dieu, en retardant sa permission, faisait mieux connaître sa sollicitude pour Israël, et combattait les dispositions mauvaises de Balaam. Celui-ci bénira vraiment Israël malgré lui. N'oublions pas toutefois ({u'on ne put connaître les faits que d'après les récits des Moabites, qui eux-mêmes les tenaient de Balaam. Le narrateur ne fait que les rapporter. Philon a cru que Balaam avait feint cette seconde réponse de la part de Dieu, et qu'il s'en servit comme d'un prétexte pour suivre les envoyés de Balac. La suite de récit, dit dom Calmet, parait confirmer cette opinion {Comment., Num. XXII, 20).
2i6 L'ANCIEN TESTAMENT
chemin. Peut-être était-il déjà secrètement résolu à maudire Israël.
C'est alors que commence un travail secret de Jéhovah sur la volonté de Balaam. Le récit qui suit n'est, au dire de certains commentateurs, qu'une traduction dramatique des terreurs que Dieu inspira au devin cupide, et des combats que la crainte de Jéhovah et l'avarice se livrèrent en son âme. D'autres interprètes se croient en présence d'une fiction inventée par le rusé sorcier pour justifier plus tard sa conduite. Histoire ou fiction, voici ce que Balaam a raconté.
L'ànesse , quittant la route, cherche à se dérober. Il veut la ramener de force , mais à la vue de l'ange elle se presse contre un mur; enfin, rouée de coups, elle se roule à terre et se plaint à son maître.
L'apparition de l'ange, le langage de Fânesse, ne seraient-ils point une simple traduction de faits subjectifs dans l'imagination de Balaam'? Le poète n'a-
' Saint Pierre écrit formellement que l'animal muet parla d'une voix humaine, pour réprimer la folie du prophète (II Petr. ii , 6). Mais l'apôtre parle selon la croyance commune des Juifs; il vise l'enseignement moral et non la réalité matérielle des faits. Selon nous, il s'éloignerait peu de la vérité celui qui, tout en tenant compte de l'élément poétique, se rapprocherait de l'interprétation de saint Grégoire de Nysse. D'après lui, Fânesse ne proféra aucune parole articulée, mais jeta simplement son cri ordinaire sous les coups qu'elle recevait : cujus vocem quasi articulatam historia enarravit. Balaam, qui avait coutume de tirer des augures du cri des animaux, comprit aisément son ânesse. {De vitaMosis, circa fin.). Leibnitz {Op. omnia, t. IV, p. 275) soutient que l'épisode se passa en songe : dans son rêve, Balaam aurait prêté à sa monture ses propres sentiments. Le docte Jahn se rapproche de cette opinion. 11 trouve que le songe de Balaam est suftîsamment indiqué par l'Écriture (Num. xxii, 8 et 19, 31-35). Il prétend de
t-il pas arrangé la scène et relevé de détails épiques ce spectacle des caprices et de l'obstination d'un animal'? Enfin Dieu, dans sa puissance, aurait -il vraiment fait parler Fânesse ? Les commentateurs se sont posé ces questions. Sans vouloir les trancher, nous continuons le récit biblique.
Jéhovah se manifeste alors à Balaam : « Ce chemin, lui dit-il, conduit à ta perte, et je suis venu m'opposer à toi. » Le devin répondit : « J'ai eu tort, je m'en retournerai. — Va toujours, reprit Jéhovah; mais tu ne diras que ce que je te dirai. »
Lorsque Balac apprit l'arrivée de Balaam , il alla au-devant de lui jusque sur les rives de l'Arnon, qui formait l'extrême limite de son royaume. Le devin est reçu avec honneur : (( Me voilà bien arrivé chez toi, dit-il à Balac; mais je ne dirai que les paroles que Dieu me mettra dans la bouche^. » Le lendemain, le roi conduisit Balaam sur la colline de Bamoth-Baal, non loin de Dibon ^ ; de là, il pouvait découvrir les dernières tentes du camp des Israélites, qui s'étendait dans la plaine : « Construisplus (jue le devin a très l)ien pu transformer son songe en réalité, ou même qu'il a imaginé cette histoire pour expliquer sa conduite à Balac. « 11 faut, ajoute Jahn, savoir gré à Thistorien qui, voulant nous donner une juste idée du caractère de Balaam, nous a rapporté cet épisode en laissant au lecteur toute liberté de juger s'il a été réel ou imaginé. » {Einleit. T. II, s. 132-133). Voir ces différentes opinions dans RosenmûUer {Schol. in Nujn., Excursus I). Sur les facultés prophétiepies que les Chaldéens attribuaient aux animaux, V. Lenormant, la Divinité chez les Chaldéens, p. S2 et suiv,
' Justi, De Bileami asina loquente.
- Xum. XXII.
^ Bamoth-Baal signifie à la lettre : montagne consacrée à Baal, où l'on avait coutume d'offrir à Baal des sacrifices.
moi ici sept autels, dit-il au roi de Moab, et prépare-moi sept taureaux et sept béliers. »
Celui qui parle ici est bien un mage chaldéen ; il ne prétend point à la réponse du ciel avant d'avoir offert un sacrifice. Le shahroii ne se livrait à aucun acte de son ministère avant de s'être ménagé la faveur des dieux ou d'avoir apaisé leur courroux par des victimes et des offrandes. S'agissait-il de délivrer quelqu'un d'une possession diabolique , le devin immolait un bouquetin , une gazelle ou un jeune chevreau offert par celui qui le consultait. Les dieux étaient censés s'en nourrir, et ils exauçaient les prières ^
Les sacrifices obtenaient toujours leur effet, si on réussissait à les multiplier au gré du dieu. Les nombres, le nombre sept surtout, jouaient dans les invocations un rôle décisif. On répétait sept fois sept formules, et les esprits qu'on invoquait étaient souvent au nombre de sept '.
* « Soleil, disail le sacrificateur, viens à rélcvalioii de mes mains , viens à l'appel , — mange les offrandes du suppliant , — raffermis sa main, — et que par ton ordre il soit délivré de son affliction, que son mal lui soit enlevé. » (Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, p. 46 et suiv.; Sayce, op. cit., p. 487; Maspero , op. cit., p. 680 .)
^ Lenormant, Hist. aiic. de l'Orient, t. V, p. 208. Voici un passage du livre rituel des incantations : d Sept, sept, — au creux de l'abîme des eaux ils sont sept, — les destructeurs du ciel, ils sont sept. Ils ont grandi au creux de Fabinie, dans le palais; — mâles ne sont, femelles ne sont, — ils sont des bourrasques qui passent. — Ils ne prennent point femme, n'engendrent point d'enfants ; — ils ne connaissent ni la compassion ni la bienveillance, — n'écoutent ni la prière ni la supplication. — Comme des chevaux sauvages, ils sont nés dans les montagnes; — ils sont les ennemis d"Ea; — ils sont mauvais, ils sont mauvais, — •
Après avoir ofFert les sept sacrifices et accompli les rites préparatoires à la divination, Balaam dit au roi : « Reste auprès des victimes ; moi, j'irai à l'écart, et peut-être Jéhovah viendra-t-il à moi; et je te rapporterai ce qu'il m'aura révélé. » Le devin se transporta alors sur un mamelon dépouillé de végétation * ; il y attendit quelque signe de Jéhovah , qui se manifesta bientôt, et, sur son ordre, Balaam retourna tout raconter à Balac,
Nous retrouvons ici Balaam avec son double caractère : c'est un devin-prophète , qui mêle les superstitions païennes au culte du vrai Dieu. Il immole des taureaux et des béliers à Jéhovah, mais c'est sur les montagnes de Baal". Il va consulter le Seigneur, mais il n'oublie rien du rite des augures.
Le livre de Hartung jette quelque lumière sur la manière dont Balaam dut procéder en cette circonstance. L'augure, selon lui, choisit pour connaître la volonté des dieux un endroit élevé, d'où il puisse embrasser l'horizon, et, la face tournée vers la ville ou le pays au sujet desquels il consulte le ciel, il
et ils sont sept, ils sont sept, — ils sont deux fois sept. » (Rawlinson, Cuneif. Inscrip., t. IV, pi. 2; Lenormant, Etudes accadiennes. t. III, p. 122; Sayce, op. cit., p. 463.)
* ''E'C ne peut, selon Hengstenberg, signifier autre chose que dépouillement et nudité. Le verbe ns*kl* a pour signification principale radere, scalpere, limare. La Vulgate traduit le mot schepi psLV velociter ; les Septante par £-j9îîav (-/ûpav), planam regionem. CSum. XXIII, 3.)
^ Selon de nombreux commentateurs , Balaam aurait sacrifié à Baal et non à Jéhovah (V. Cornel. a Lapid., Num. xxiii, 1). Balac sacrifie en efïet avec lui (xxiii, 2), et il est certain que Balac était un adorateur de Baal.
adresse une prière aux divinités. Puis le visage à demi voilé, le ])àton recourbé et sans nœuds dans la main, il cherche l'orient et trace une ligne idéale vers Toccident, Pour la rendre en quelque sorte sensible à ses yeux , il s'efforce de découvrir quelques objets apparents, qui la déterminent d'une façon précise, et il se suppose au point médial. Alors il conjure son dieu de faire apparaître , à droite ou à çrauche , un sienne révélant l'avenir ou manifestant sa volonté.
L'Ecriture nous dit positivement que Balaam. dans ses deux premières prophéties, chercha des médiums à la manière des païens. Mais nous lisons que, au moment de prophétiser pour la troisième fois, et connaissant désormais la volonté du Seigneur sur Israël, il n'alla plus, comme auparavant, chercher des aumires '. Dieu donc, maloré ses communications avec le devin . l'avait d'abord laissé à ses superstitions ordinaires.
Nous avons déjà dit comment s'explique ce mélange de vérité et d'erreur, de superstition et de véritable religion, qui fait le fond des croyances et du caractère de Balaam, Le paganisme nous offre des exemples de cet amalgame.
Balaam, se faisant justice à lui-même, n'osait compter sur des communications directes et extraordinaires avec Dieu ; mais il lui paraît qu'il n'y a point la même témérité à espérer que Jéhovah daignera se manifester par l'intermédiaire de signes.
' Num. XXIV, 1. " Nequaquam abiit ut ante perrexerat. ut augurium quiereret. »
Cette idée était fort naturelle chez un païen. « Les dieux ne vivaient pas hors du monde, dit Hartung, ils n'en demeuraient pas séparés : l'espace et la matière étaient pénétrés de la substance divine. Dès lors il ne s'agissait que de rechercher dans les phénomènes physiques le signe de la présence des dieux et de leur volonté. La nature entière , organisée ou non organisée, vivante ou morte, était un médium naturel entre l'homme et les dieux. Tout fait physique, tout mouvement, tout bruit dans la création, soit que la cause semblât être mécanique ou libre , fortuite ou intentionnelle, leur paraissaient autant de témoignages divins'. »
Balaam errait donc à l'écart, l'esprit agité, lorsque tout à coup il sentit la présence de la Divinité. Une voix intérieure se fît entendre : Jéhovah, dit l'Ecriture, mit une parole dans la bouche de Balaam : « Retourne vers Balac, et parle ainsi! » Le devin rejoignit aussitôt le prince moabite, demeuré auprès des autels avec tous les chefs de son peuple, et c'est alors qu'il prononça son premier oracle, traduit dans les magnifiques paroles qu'on va lire.
* Ce que les Grecs appelaient TÉpaxa, et les Romains 7nonslrfi, prodigia, auguria, n'était que le rapport du ciel avec un ordre spécial de phénomènes terrestres. Les Grecs nommaient aYyeXo; Aiô; le tonnerre, un éclair, un arc -en -ciel, le vol puissant d'un aigle, etc. — Les Achéens s'embarquent en toute hâte devant Troie; Hector presse les fuyards et menace la flotte; les Grecs sont consternés. Pourquoi '? C'est qu'un éclair a brillé à droite et à deux reprises : dès lors il est évident qu'un signe favorable est donné aux Troyens, âvai(Ttp.ov, âvSéItov <jr|[j.a. Comme tout dans les signes n'est pas évident, vm art vient les expliquer : c'est la divination (manticn), l'art des augures, chez les Romains. Balaam exerçait cet art.