‹ De Moise à DavidChapitre 77 sur 106 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA PROPHETIE DE lULAAM EXPLICATION ET INTERPRÉTATION DU TEXTE

Balaam parla par figures, il prononça son mnschal et il dit :

DAram Balac me fait venir, Des montag'nes de l'Orient le roi moabite m'appelle :

« Viens à moi, maudis Jacob!

Viens , fais des imprécations contre Israël ! » Comment maudirais-je ce que Dieu ne maudit pas,

Et menacerais-je ce que Jéhovah ne menace pas? Je vois (Israël) de la cime de ces rochers,

Je le contemple du haut de la colline : Voyez, c'est un peuple qui vit seul,

Qui ne se met pas au nombre des autres nations. Qui comptera les grains de poussière comptera Jacob.

Qui comptera seulement le quart d'Israël? Puissé-je mourir de la mort de ces justes!

Puisse ma fin ressembler à leur fin ! »

Ces paroles : « Balaam commença son maschal, » c'est-à-dire se mit à parler par figures, établissent une différence marquée entre les oracles de Balaam et ceux des autres prophètes. Ces derniers sont

appelées de leur vrai nom : prophéties, oracles sacrés. Il semble que Moïse n'ait pas voulu donner ce nom aux paroles de Balaam, apparemment parce que celui-ci n'était prophète que pour un moment et par occasion. Nous lisons, en effet, entête des oracles d'Isaïe , deJérémie, d'Ezécliiel : Prophéties d'Isaïe, Prophéties de Jérémie, d'Ezéchiel ; et en tête des quatre oracles de Balaam : « Balaam commença à parler en figures, » c'est-à-dire dans un langage figuré, Sr*2 ^ Balaam a sous les yeux le peuple d'Israël. Mais comme ce peuple est la figure d'un autre peuple de Dieu, de l'Église future, pour cette raison, disent les Pères, le langage du devin est appelé figuré. Ses paroles sont figuratives comme celles du psaume lxxvii , lequel commence par ces mots : « Je veux parler en figures, Sr*22, je veux parler en énigmes ^ »

L'inspiration élevait Balaam au-dessus de luimême. « Balac, dit-il, m'a fait venir pour maudire Israël ; mais comment le pourrais-je? Jéhovah est le seul maître , le Tout-Puissant ! » Le devin oublie

' Le mot hébreu Su.*'2 , similitiido , venant de "lïL*^ , ^yx^, assimilavit, semble demander cette traduction. Le mot français paraboles, par lequel on traduit celui de parabola usité dans la Vulgate, n'est juste qu'en partie et met une idée fausse dans l'esprit. Les prophéties de Balaam ne sont pas des paraboles. Il s'agit ici d'un langage figuratif, où Tallégorie et la métaphore ont tour à tour leur rôle.

- Ps. LXXVII, 2u. Le psalmiste y raconte ce qui est arrivé au peuple d'Israël, mais sous le langage qu'il emploie se cache un sens plus élevé, qui s'applique aux chrétiens et à l'Eglise; telle particulièrement cette parole : Panem angelornm manducavit homo : « L'homme a mangé le pain des anges. » Cf. Matth. xni, 33.

ses sorts : il parle d'Israël et de ses destinées : il ne pense plus à la toute -puissance des enchantements.

Voyez, c'est un peuple qui vit à part.

Qui ne compte pas parmi les autres nations.

Cette parole indique par un trait frappant et précis le caractère distinctif du peuple hébreu, vivant isolé des autres nations par ses lois , ses mœurs et Tordre formel de Dieu. Les auteurs anciens, tels que Tacite, Juvénal, saint Justin, peignent en effet les Hébreux comme des hommes insociables ^ Le contact d'Israël avec les autres peuples était aux yeux de Dieu une infidélité à sa vocation. La promiscuité pouvait le faire dégénérer. Sa gloire et sa raison d'être consistaient à protester contre l'idolâtrie et à conserver les traditions primitives, que les autres nations avaient perdues ou altérées. L'histoire de ses gloires est celle des temps oîi les Israélites vivaient chez eux, forts seulement de leur alliance avec Jéhovah , ne laissant point l'étranger s'immiscer dans leurs affaires et ne s'inquiétant point de celles des autres, Jéhovah devait tenir lieu de toute alliance, et élever entre eux et leurs voisins comme un mur de séparation. C'est ainsi qu'ils ont échappé aux catastrophes suprêmes des autres peuples. Mais, quand

* Justin, lib. XXXVI, c. vi ; Tacit. Hist., lib. V, c. v; Juvonal. Saiyi-., XIV, v. 101. On a vu beaucoup de peuples se fondre dans d'autres par TelTet de la conquête. Jamais les Hébreux ne se sont réellement incorporés à aucune nation. Il est fort singulier de voir que la civilisation moderne elle-même ne peut absorber tout à fait le peuple juif. C'est vraiment un peuple à part.

LA PROPHETIE DE BALAA.M 22o

ils ont douté , quand ils ont cherché leurs forces au dehors, les mœurs se sont altérées, la piété s'est affaiblie, la fortune leur a échappé. Les châtiments d'Israël ont alors prouvé que ce n'était pas sans cause qu'il lui avait été dit : « C'est un peuple qui vit à part. » Telle était la loi souveraine imposée par Dieu à sa nation privilégiée. Aussi, lorsque les Hébreux , revenant de leurs infidélités temporaires, se soumettaient pleinement à cette condition normale de leur existence , une renaissance morale s'opérait , et la fortune publique se raffermissait. L'histoire entière de ce peuple en témoigne.

Toutefois il ne faudrait pas exagérer la portée des paroles que nous expliquons. C'était avant tout par ses privilèges qu'Israël était séparé des autres nations, qu'il occupait parmi elles une place à part : à lui, en effet, fut dévolu l'honneur de conserver le monothéisme, le dépôt des promesses et les espérances de salut ; l'honneur d'avoir gardé les germes de la vraie civilisation et porté dans son sein les destinées du monde'.

Ce serait encore mal comprendre les mêmes paroles , que de les appliquer seulement au peuple hébreu. Elles se rapportent aussi à l'Israël nouveau, à l'Église. Celle-ci doit à son tour vivre « séjjarée du monde » : Vos de inundo non estis. La condition de la vie normale de l'Épouse du Christ est son indépendance spirituelle des puissances du siècle. Tant

* La version chaldaïquo traduit ainsi ce passage : « Ecce populus solus possidebit sœculum, Judun soli dominabuntur in orbe terrarum. »

que FEgiise ne s'asservira point elle-même volontairement au monde, elle ne sera point asservie. Son devoir comme sa gloire, c'est le désintéressement des choses qui passent.

Qu'on ne dise point que cet isolement de l'Israël ancien et de l'Israël nouveau rétrécit leur action et les met en condition d'infériorité en face des autres peuples et des autres religions. Il n'ont rien à y perdre, rien à regretter. Les puissants voisins des Hébreux ont disparu de la scène du monde longtemps avant Israël, et l'Eglise n'a point été ébranlée par les révolutions successives des siècles.

Qui comptera la poussière de Jacob?

Qui comptera seulement le quart d'Israël?

C'est-à-dire, qui comptera ses enfants, nombreux comme les grains de poussière ? Les termes dont se sert ici Balaam ressemblent tellement à ceux des promesses faites à Abraham , qu'on serait tenté de n'en voir là qu'une reproduction. Dieu avait dit au patriarche : « Tes descendants seront nombreux comme la poussière de la terre , cette poussière dont les grains ne se peuvent compter. » Est-ce chez Balaam une pure réminiscence? Nous devons plutôt y voir l'effet de l'inspiration divine. Il entrait dans les desseins de^Dieu de rattacher la prédiction du devin aux solennelles prophéties des siècles antérieurs. Les prophéties les plus originales et les plus indépendantes ont ce caractère général de se relier, sinon par les termes, du moins par l'idée, à celles qui les ont précédées.

Ces paroles : « Qui comptera la poussière des enfants de Jacob ? » ne se rapportent pas seulement au peuple que Balaam avait sous les yeux , mais à tous les enfants de Jacob, dans la suite des temps. Quant aux mots : « Qui comptera seulement le quart d'Israël ? » ils font allusion à la division du camp des Hébreux, partagé, selon les prescriptions mosaïques , en quatre parties , dont chacune était composée de trois tribus.

Il est inutile de faire remarquer dans quelles proportions cette prophétie de la multiplication d'Israël s'est accomplie. Sans doute les iniquités du peuple hébreu ont compromis le développement magnifique de sa fortune et arrêté ses conquêtes morales ; néanmoins Israël a débordé sur le monde et l'a envahi. Les Apôtres sont partis de Judée, et la foi chrétienne , comme les eaux d'un fleuve , s'est répandue bien au delà des limites de l'empire des Césars. Qui comptera donc le quart d'Israël?

Puisse -je mourir de la mort de ces justes ^ ! Que ma fin ressemble à leur fin!

Les anciens interprètes ont vu dans ce souhait pieux un témoignage en faveur de limmortalité de Fàme. Michaëlis en particulier est de cet avis. Hengstenberg exprime néanmoins ici quelques doutes.

* Le terme employé ici pour rendre le laot justes est, en hébreu, iasarim, qui signifie aussi <c héros ». C'est le qualificatif poétique donné aux Israélites par les pièces du temps (Deut. xxxii, 15; XXXIII, b). Nous indiquons seulement ici ce rapprochement, dont on peut tirer un indice d'authenticité en faveur de la prophétie et du Deutéronome. 11 faut rapprocher ce terme du titre donné au Livre du Jasar.

Nous avouons, dit-il, que cette vive pensée, ce souhait ardent et direct du ciel nous surprend dans le Pentateuque. C'est au moins un fait unique dans son genre. Le dogme de l'immortalité de l'âme était sans doute connu de Moïse et admis par les Hébreux ; mais comme ce dogme ne se trouve nulle part explicitement formulé , nous pensons que c'était surtout la rémunération et la punition dans la vie présente qui préoccupaient à cette heure les fils de Jacob. Dieu, dans sa sagesse, l'avait ainsi voulu. Le peuple hébreu était, au temps de Moïse, une nation aux idées terrrestres, sur laquelle l'invisible, l'avenir, le monde d'outre-tombe, faisaient peu d'impression'.

^ Les Chaldc'O- Assyriens a\aienl pi-imilivement des idées l'orl analogues à celles des anciens Hébreux sur la vie future. Ils ne prétendaient point posséder sur l'autre monde des notions aussi précises que l'étaient celles des Egyptiens. En Chaldée, les textes se taisaient presque sur la condition de l'âme après la mort. On ne croyait pas que tout finît au dernier soupir, mais on ne pensait pas non plus que les destinées de Fâme fussent liées à celles du corps. L'esprit voj^ageait librement à travers l'espace , ou bien se transportait dans une contrée située sous le sol, selon les uns, aux extrémités de l'univers, selon les autres, et nommée Aralou, « le grand pays où demeure ce (jui a respiré. » En y entrant, l'âme était jugée par la déesse Allât, qui assignait à chacun une place au milieu de ses domaines. Les âmes coupables subissaient d'horriI)les supplices; les âmes justes traînaient une existence morne et sans joie, poursuivies par le regret immense d'avoir quitté la lumière du jour et de ne pouvoir y remonter. On se résignait donc à tomber dans la torpeur éternelle. Mais quelques sages chaldéens se révoltèrent pourtant contre l'idée de confondre dans une même condition les lâches et les héros, les méchants et les bons. Avec le temps, les horizons d'outre-tombe s'élargirent, et, au dernier terme, les dieux du ciel, devenus hospitaliers, ouvrirent leur propre royaume aux âmes épurées des héros. Estce au bonheur de ces iasarim (ju'aspirait Balaam? (Sur la croyance des Chaldéens à l'immortalité, v. Jeremias, Die Bahyl. Vorst.

En disant : « Que ma mort soit semblable à celle des justes ! » Balaam exprimait peut-être seulement le désir de mourir après une longue vie , laissant un nom béni, glorifié, lorsqu'il aurait fait la douce et longue expérience des bontés du Seigneur. On comprendra mieux Texcellence de ce désir, si l'on compare la mort des justes à la fin ignominieuse et violente qui attendait Balaam. Nous le verrons bientôt périr misérablement sous les coups des Hébreux, qu'il avait trahis.

En entendant les dernières paroles de Balaam , le roi de Moab s'écria : « Qu'est-ce que tu fais ? C'est pour maudire mes ennemis que je t'ai mandé, et voilà que tu les bénis ? » Le devin se justifie en disant que telle a été la volonté toute -puissante de Jéhovah. Mais Balac veut faire une nouvelle tentative; peut-être lassera-t-on la volonté de Jéhovah. Il faut employer des moyens plus efficaces. Balaam n'a probablement pas réussi parce que, du point de la montagne où il était placé, il ne voyait qu'une partie du camp ennemi. Le roi conduit donc le devin sur une colline plus élevée, d'oîi il l'apercevra mieux; il comprendra mieux aussi peut-être la grandeur du péril, et la crainte changera ses idées. De nouveaux sacrifices sont offerts à Jéhovah. Balaam s'éloiene pour chercher des signes, puis il revient près de Balac et fait sa seconde prophétie.

Balac, on le voit ici, ressemble à tous les superstitieux : n'ayant rien de ferme ni de certain dans

V. Leben nach. dem roJe; Halévy, la Croyance à l'immortnlité cliez les Chaldéeiis (Mrlanrjes de critique); Mfi.spero, np. cil., p. 082.

l'esprit , il se laisse aller au hasard des vaines pratiques. Les païens n'avaient pas une idée nette de rimmulabilité des pensées et des volontés divines. C'est ce qu'affirme Hartung : « Quand la volonté des dieux se montrait défavorable par des signes quelconques , on espérait par des sacrifices réitérés , des prières , des expiations , changer cette volonté. »

Mais Balaam, dès le début de la seconde prophétie, met sous les yeux de Balac l'immutabilité des conseils de Dieu , et , loin de retirer les paroles de bénédiction qu'il a prononcées, il les confirme. Israël est protégé contre la méchanceté de ses ennemis , car Jéhovah est son Dieu , Jéhovah est l'ennemi de ses persécuteurs, Jéhovah, dont les louanges sont, au milieu d'Israël Tobjet d'un cantique incessant. N'est-ce pas ce Dieu qui a ramené les Hébreux d'Egypte, qui a armé Israël de la force du buffle pour renverser tout ce qui s'oppose à sa marche victorieuse? Cette protection divine n'est pas une vaine illusion ; ce n'est point par le moyen d'augures trompeurs qu'elle est connue; elle s'est manifestée visiblement dans de solennelles circonstances , et c'est elle qui conduira Israël à son but. « Pourriez-vous donc, dit le devin à Balac, espérer de l'arrêter dans sa marche?... Regardez-le: c'est un peuple revêtu de la force du lion ; il terrasse ses ennemis. Cédez -lui et retirez -vous, afin que vous ne fassiez point par vous-même l'épreuve de mes paroles. Qui combat Israël sur la terre a Jéhovah au ciel pour ennemi. »

Ces derniers mots se rapportent aussi bien à l'Israël futur qu'à l'Israël présent . autant à l'Eglise qu'au peuple hébreu.

Eli bien I Balac , écoute !

Prête l'oreille, tils de Sippor!

Dieu n'est pas un homme , pour mentir,

Xi le fils d'un mortel, pour se repentir. Pourrait-il parler, et ne point exécuter,

Promettre et ne point accomplir?

C'est une bénédiction que j'ai l'ordre de prononcer ;

S'il bénit, je ne puis rien changer.

Il ne voit point de mal en Jacob ,

Xi motif d'affliction en Israël.

Jéhovah, son Dieu est avec lui,

Il l'acclame comme son roi.

C'est ce Dieu qui le ramène d'Egypte ;

Sa marche irrésistible est celle du buffle. Il n'y a point de divination en Jacob ,

Il n'y a point d'augure en Israël.

Quand il en est temps, Jacob est averti,

Et Israël sait quels sont les desseins de Dieu. Voyez 1 Ce peuple se lève «omnie une lionne .

Il se dresse comme un lion; Il ne se repose qu'après avoir dévoré sa proie ,

Et bu le sans: de ses victimes'.

Tout ce que Balaam dit de l'immutabilité divine a été reproduit ailleurs, dans le premier livre des Rois, en particulier, dans Malachie et dans saint Jacques ^ Cette conformité des paroles de Balaam avec celles que le Saint-Esprit dicta plus tard, au

* Num. XXIII, 18-24.

- I Reg. XV, 29; Malach. m, 6; Jacob, i, 17.

cours des siècles , montre bien l'unité d'inspiration qui règne partout dans les prophéties.

On ne voit pas de mal en Jacob, Ni d'affliction en Israël.

Saint Jérôme a traduit : « On ne voit pas d'idole dans Jacob. » Le motS'^", wrumna, miserin animic, ne peut avoir ce sens. La ^\llgate suit trop fidèlement ici la paraphrase d'Onkélos, Le mot hébreu signifie misère et affliction , et le sens de la phrase est qu'on ne voit point en Israël ce qui pourrait motiver la malédiction : Israël est un peuple de justes, iasarim. Quand tout ne serait pas parfait dans chacun des membres d'une nombreuse famillC;, elle ne cesse pas pour cela d'être honorable.

Jéhovah est avec Israël :

Il l'acclame comme roi.

Les louanges de Jéhovah étaient, en effet, dans les habitudes d'Israël. Quand le grand prêtre donnait l'ordre d'enlever de la tente royale l'arche d'alliance , symbole de la présence du Dieu - roi au milieu de son peuple, c'étaient de tels élans de joie, de tels cris d'allégresse, que « la terre en tressaillait ' » . Les psaumes ont pris naissance dans ces manifestations ^ Israël était ici l'image de l'Eglise catholique, où presque toutes les heures du jour et de la nuit sont consacrées par des prières privées et publiques, celles en particulier que les prêtres

' Jos. VI, o et 20; I Res'. iv, il; II Rog. vi, lo; Ps. cxvii, IS. 2 Voir plus haut, page 183 et suiv.

et les religieux font incessamment monter vers le ciel.

Il n'y a point d'augure en Jacob, Ni de divination en Israël '.

Jéhovah réside toujours au milieu de son peuple; celui-ci n'a que faire des artifices de la divination. Toutes les fois qu'il en est besoin. Dieu lui manifeste directement ses desseins et ses volontés. Balaam regarde comme une gloire pour Israël de bannir les devins du camp : singulier aveu de la part d'un homme exerçant lui-même cette profession, et preuve bien évidente qu'il se trouvait alors élevé au-dessus de lui-même par la vertu de l'inspiration. Cette supériorité d'Israël, à qui Dieu révèle ce que les devins s'efforcent en vain de savoir par des moyens superstitieux , est aussi célébrée dans le Deutéronome : « Les nations prêtent l'oreille aux devins et aux augures ; il n'en sera pas ainsi de vous : Dieu vous donnera un prophète suscité d'entre vos frères^. »

L'Eglise, elle aussi, a cet immense privilège, prédit ici par Balaam, d'être toujours éclairée et guidée par le Saint-Esprit. Infaillible dans ses enseignements, elle ne ressemble point aux sociétés de la terre , qui empruntent leurs lumières à la science conjecturale des politiques et au flambeau incertain de la sagesse humaine.

' Maurer et quelques critiques traduisent ainsi : « Aucun augure ne peut nuire à Jacob, aucune divination prévaloir contre Israël. »

* Deut. XVIII, 14 et seq.

Voyez , ce peuple se lève comme la lionne , Il se dresse comme le lion.

Nous avons déjà fait remarquer l'analogie frappante de ce passage avec la prophétie de Jacob : « Juda est un jeune lion ; il s'accroupit comme un lion , comme une lionne ; qui le réveillera ? »

Comme les précédentes, ces paroles s'appliquent non seulement au peuple hébreu , mais à l'Eglise de Jésus-Christ, invincible comme le lion, comme la lionne : Et partie inferi non prœvalehiint adversus eam '.

Balac était une seconde fois trompé ; il éclata en reproches. Si le devin ne pouvait maudire, pourquoi du moins a-t-il béni ? Toutefois le roi de Moab ira jusqu'au bout : il fera une troisième tentative pour détourner la bénédiction accordée à Israël. On montera jusqu'au sommet du Péor,d'où le regard embrasse un plus vaste horizon, celui du désert, et tous les recoins du camp ^ Pour la troisième fois, des sacrifices sont offerts à Jéhovah : Balac espère toujours le fléchir. Quant à Balaam. sa conviction est faite depuis

^ Suivant Abarbanel et le P. Patrizzi, cette seconde partie de l'oracle de Balaam vise les temps de l'histoire d'Israël qui se sont écoulés depuis la sortie d'Egypte jusqu'à l'établissement d'Isi-aël dans la terre de Chanaan. Dans son premier chant , le devin avait célébré les premiers gestes du peuple de Dieu jusqu'à sa sortie d'Egypte ; il célèbre ici le triomphe de sa délivrance. S'élevant plus haut, Balaam va maintenant préciser non seulement l'établissement des Hébreux en Palestine , mais encore la venue du Messie.

* C'était, suivant les idées superstitieuses du roi, un moyen d'assurer à Balaam ime action plus puissante contre Israël ; nous l'avons déjà remarqué. Le désert en question était la plaine d'Ar- Moab, celle même où Israël était campé.

longtemps ; il ne doute point de la volonté positive de Dieu. Cette ferme foi va être récompensée. L'inspiration devient à la troisième prophétie si vive et si forte , qu'il sent bien n'avoir plus besoin de recourir à l'interprétation des signes. Il dédaigne ces intermédiaires ; il se tourne avec confiance vers le désert où les Hébreux sont campés, et il attend les paroles que Dieu lui dictera. Il laisse donc errer son regard sur les tentes d'Israël. Bientôt l'esprit de Dieu s'empare de lui, à ce point qu'il tombe en extase. C'est dans ce ravissement extatique qu'il prononce sa troisième et sa quatrième prophétie.

L'extase de Balaam étant un phénomène mystique fort curieux en lui-même et très important au point de vue de l'inspiration, nous allons chercher à nous en rendre compte. Nous entrerons, pour cela, dans quelques détails empruntés à la science de la mystique.

L'extase de Balaam est constatée par les paroles suivantes du texte sacré : a II prophétise, l'homme qui a les yeux fermés ; il prophétise , celui qui entend les paroles de Dieu , celui qui voit le visage du Toutpuissant, qui tombe et dont les yeux s'ouvrent. » Cet état d'extase a été admis par les commentateurs les plus autorisés ' .

Deux phénomènes doivent ici attirer particulièrement notre attention : Balaam a les yeux fermés ;

* Menochius a dit de Balaam dans celte circonstance : Raptits in fxsfasii7i et alienus a sensihus, vidit visiones Dei. Les anciens commentateurs caractérisent l'état de Balaam j^ar ces mots : Cadit in exstasim... extra se i-aptus... excedcntibus sensuum facultaiihus... qui mente videt... etc.

Balaam tombe, et ses yeux s'ouvrent. Expliquons ce double phénomène.

Dans l'extase l'homme est détourné du spectacle du monde ; il se retire en lui-même , et les yeux de son âme sont seuls ouverts pour contempler les visions de Dieu. Ou bien les yeux du corps se ferment réellement, ou ])ien ils cessent de communiquer à l'àme les images qu'ils réfléchissent. Cette loi qui préside à l'état d'extase n'est point tout à fait absente de l'état naturel et ordinaire. Quand l'esprit est fortement préoccupé, qu'il travaille avec effort, les sens tendent au repos, et l'organe de la vue semble déjà comme paralysé dans ses fonctions.

Martin Passavant a exprimé quelques idées justes sur les phénomènes extérieurs qui se rapportent à l'extase. « La vision extatique, dit-il, produit sur celui qui en est gratifié une si vive impression, que celui-ci , tant que la vision dure , ne voit et ne pense que ce qu'elle représente. Les yeux du corps sont fermés, ou du moins ils sont fixes et sans mouvement, ne voyant plus rien de ce qui se passe alentour'. »

' M. Passavant, Ansichfen, olc, p. 312. Gœrres raconte dans sa Mystique le Î-Ait suivant : « Béatrix do Nazareth, un soir que l'on chantait complics au chœur, et cjue Ton était rendu à cette antienne du jour : P/'o/>/e/' nimiam charitatem suam qun dilexil nos Deus, Filium suum jnisit in similiiudinem carnis peccad ut omnes salvaret, méditait ces paroles et ces autres d'un répons de Pâques : El David cuni cantoi^ibus citharam percutiebat in domo Domini. Tout à coup elle fut ravie à elle-même, et elle vit des yeux de l'esprit la sainte Trinité dans sa gloire, David et les chantres de la céleste Jérusalem chantant sur la cithare les louanges de la majesté divine, et toutes les iniissances du ciel, plongées dans la contemplation autour de son trône, exprimant leur amour dans une juhi-

Toutefois il est un degré plus élevé de l'extase, dit encore Passavant. Il s'est trouvé des saints dont l'esprit était habituellement et intimement uni avec Dieu , et qui pourtant ne perdaient point l'usage des sens extérieurs'. C'est ainsi que les grands prophètes n'éprouvaient pas le besoin de fermer les yeux quand le Seigneur se communiquait à eux. Mais Balaam, quoique inspiré dans la circonstance, n'était point élevé à ce degré de familiarité habituelle avec Dieu ; c'est pourquoi , soudainement placé au grand jour auquel il n'était pas accoutumé, ses yeux éblouis se fermaient. Balaam n'était pas un Isaïe.

Gœrres expose les raisons de ce phénomène dans sa Mystique.

lation merveilleuse. Pendant qu'elle s'efforçait de mêler sa voix à celle des chœurs célestes, les complies finirent, et les autres sœurs quittèrent le chœur. Pour elle, plongée dans la méditation, et penchée sur sa stalle comme une personne endormie, elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle. Sa voisine, croyant qu'elle dormait, la secoua par sa robe; et, comme elle ne se réveillait pas, elle la secoua plus fort. Béatrix revint à elle-même et se retrouvant dans la médiocrité de la vie vulgaire, se mit à sangloter et à pleurer. [Mijstique, p. 10, traduct. de M. C. Sainte- Foi.)

' Sainte llildégonde était dans ce cas. La sainte raconte ellemême ainsi ce qui lui arrivait : <■ Ce n'est point avec les yeux de mon corps que je vois ce c{ue Dieu daigne me montrer dans mes visions; ce n'est point avec les oreilles de mon corps (pae j'entends ce qu'il me dit ; ce n'est point par le fait de ma propre activité spirituelle et par des rapports quelconques de mes sens avec la vision qu'elle entre dans mon âme. Je demeure les yeux ouverts, et cependant la vision me poursuit le jour et la nuit. Je me suis étonnée, dans les premiers temps, de cette faculté de voir ce qui se passe autour de moi, alors même que je vois ce cjui se passe entre mon âme et Dieu; et comme je n'avais jamais ouï dire qu'il fût arrivé rien de semjjlajjle, je n'osais communiquer à personne mes visions. »

La vie mystique, à un certain degré , dit-il, donne dans toutes les régions de la personnalité humaine la prépondérance à l'élément supérieur, à Fâme sur le corps, au dedans sur le dehors. Dans les états mystiques, l'homme, poussé du dehors au dedans, rentre et se recueille en soi. Il y trouve ce monde invisible et spirituel qu'il ignorait auparavant. L'âme, avant sa chute, était dans un rapport intime avec les puissances spirituelles ; mais depuis le péché elle ne peut plus lire ses pensées que dans le livre du monde extérieur ; cependant , revenue en quelque sorte à son état primitif par une grâce spéciale de Dieu, elle reprend ce commerce interrompu par le péché. Elle connaît ce monde intérieur dans sa source vivante à l'aide de ses sens spirituels, comme elle en voyait auparavant les reflets dans le monde de la nature à l'aide de ses sens corporels. De même que la profondeur du firmament apparaît à l'œil du corps, ainsi le monde des esprits, avec son ciel et ses étoiles, découvre à l'œil de l'esprit ses profondeurs immenses, tandis que l'oreille intérieure entend des voix mystérieuses qu'elle n'avait point connues jusque-là.

Platon a, comme on le sait, comparé l'homme à un prisonnier dans une caverne où ne pénètre qu'une vague clarté. Il tourne le dos à la lumière, et celle-ci projette sur le fond de la caverne Fombre de l'objet extérieur. Qu'il se retourne , et il aura l'objet devant lui. C'est ainsi que dans l'extase Fâme regarde vers le monde des réalités éternelles.

Ce renversement de la vie , qui s'appelle Fex-

lase, ne peut s'accomplir sans douleur. (^ En effet, dit encore Gœrres , nous ne pouvons sans souffrir rompre des habitudes devenues chez nous comme partie intégrante de notre nature. «C'est sans doute à cet état violent que fait allusion le texte sacré de notre prophétie, lorsqu'il nous dit que Balaam tomba, S2:. L'inspiration divine, semblable, oserons- nous dire, à un homme fort se précipitant sur un homme faible, terrassa Balaam. Des faits semblables ne sont point rares dans la Bible ^

Nous l'avons déjà dit, cet état violent ne fut point commun à tous les prophètes. Un tel phénomène ne s'est rencontré que dans les prophètes du second ordre. Xi Isaïe ni Daniel n'éprouvaient ces crises physiques. On dirait de ceux-ci que l'inspiration était leur état normal. Mais lorsque Dieu se communique directement à des âmes moins élevées, trop faibles pour ce contact divin, l'âme se trouble, l'équilibre des forces vitales disparaît, et alors se produisent ces défaillances, ces états vertigineux que l'Ecriture raconte, et dont le prophète chaldéen nous fournit un exemple jusqu'ici trop peu remarqué.

Balaam était monté sur la cime du Péor ; le visage tourné vers le désert, il embrassait du regard les campements d'Israël établis par tribus. Alors l'esprit de Dieu vint sur lui , et , parlant par figures , il dit :

Oracle de Balaam, fils de Béor,

Oracle de rhomine aux yeux fermés ^,

' Gen. XV, 12; I Reg. xix, 23-24; Ezech. i, 28; m, 28; xliii, 3; Dan. VIII, 17-18; x, 19; Apoc. i, 17.

^ Un nombre considérable de versions traduisent : « Il prophétise,

240 LANCIEN TESTAMENT

Oracle de celui qui entend les paroles de Dieu , Qui voit les visions du Tout-Puissant:

Il tombe, et ses yeux s'ouvrent.

Que tes tentes sont belles , o Jacob !

Que tes pavillons sont magnifiques, Israël! Ils s'étendent comme les vallons ,

Comme les jardins au bord des rivières , Comme des aloès que le Seigneur a plantés ,

Comme des cèdres le long des torrents.

Israël est une eau qui déborde des seaux qu'on a remplis.

Sa postérité est débordante.

Son roi s'élève au-dessus d'Agag;

Sa royauté sera puissante.

C'est Dieu qui le ramène d'Egypte,

Sa marche est celle du buffle.

Il dévore ses ennemis, il broie leurs os;

Il les crible de ses flèches.

Puis il se couche et se repose comme le lion,

Comme la lionne. — Qui oserait le réveiller?

Béni soit qui te bénit!

Qui te maudit, soit maudit!

Regardée des sommets d'une colline, une ville semble plus belle : du haut de la montagne de Moab , le camp d'Israël offrait un spectacle saisissant. C'était comme une cité dont les tentes alignées dessinaient les larges rues. Les tribus formaient quatre quartiers entourant le tabernacle aux couleurs brillantes, centre du commandement et demeure du Roi. Le mouvement des hommes ressemblait à celui

l'homme aux yeux ouverts. » L'expression hébraïque DniT signifie fermer. Les Septante et Onkélos ont méconnu la racine de ce mot et lui ont donné le sens de perforare ou de aperire, ouvrir, et ils traduisent ainsi : L'homme dont l'œil est ouvert.

d'une fourmilière ; les gardes veillaient à leur poste, les armes élincelaient. Un sourd murmure montait comme de la mer.

Tel était le camp des Hébreux aux pieds du prophète. Ravi, il cherche à traduire son émotion. Ses yeux se ferment, car ce qu'il a vu s'est reflété dans son esprit; ce n'est plus la lumière du soleil qui éclaire ce tableau intérieur, c'est celle de Dieu :

Que tes tentes sont belles, ô Jacob!

Que tes pavillons sont magnifiques, Israël! Ils s'étendent comme des vallons ,

Comme les jardins au bord des rivières.

Ces images trop magnifiques se rapportent aussi à l'avenir, à l'établissement d'Israël sur la terre promise , à l'Eglise du Christ, dont Israël était la figure. « C'est elle , dit Bossuet dans l'exorde d'un discours célèbre, c'est cette Eglise que Balaam voit dans le désert : son ordre , sa discipline , ses douze tribus rangées sous leurs étendards ; Dieu , son chef invisible , au milieu d'elle ; Aaron , prince des prêtres et de tout le peuple de Dieu , chef visible de l'Eglise , sous l'autorité de Moïse, souverain législateur et figure de Jésus-Christ : le sacerdoce étroitement uni à la magistrature; tout en paix par le concours de ces deux puissances ; Coré et ses sectateurs , ennemis de l'ordre et de la paix , engloutis à la vue de tout le peuple. Quel spectacle! quelle assemblée! quelle beauté de l'Eglise ! Du haut d'une montagne, Balaam la voit tout entière, et au lieu de la maudire, comme on Vy voulait contraindre, il la bénit. On le détourne,

tl

on espère lui en cacher la beauté en lui montrant le grand corps par un coin d'où il ne puisse en découvrir qu'une partie, et il n'est pas moins transporté, parce qu'il voit cette partie dans le tout, avec toute la convenance et toute la proportion qui les assortit l'un avec l'autre. Ainsi, de quelque côté qu'il la considère, il est hors de lui; et, ravi en admiration, il s'écrie : « Que vos tentes sont belles, enfants de Ja- « cob ! que tes pavillons sont merveilleux, ô Israël' ! » Après avoir chanté les tentes, Balaam chante le peuple d'Israël lui-même :

Gomme l'eau qui déborde des seaux , Sa postérité se répandra.

Dans le premier membre du distique, Balaam compare les bénédictions d'Israël à des eaux débordant de vases trop pleins. Le mot rSi, situhe ejus, est au duel. Cette circonstance offre à l'esprit une joyeuse image : le peuple se rend gaiement aux fontaines, et chacun y puise avec des seaux d'où l'eau déborde. Le premier effet des bénédictions célestes sera la multiplication de la race. La postérité de Jacob s'étendra comme le gazon d'une prairie arrosée par des eaux fécondes. Non seulement la bénédiction se répand sur le présent; elle a pour objet l'avenir le plus lointain^ : « C'est la génération bénie du Seigneur ^. »

1 Bossuet, Discours su/* l'unité de l'Eglise.

■2 Is. LXI, 9.

^ Les Septante et les Targuai voient avec raison, dans le mol semen, postérité, une allusion au Messie. Les Septante ont traduit :

Les eaux abondantes désignent souvent dans l'Ecriture les peuples, les nations'. Le sens général est donc : « Un rejeton d'Israël régnera sur beaucoup de nations. »

Que son roi soit plus élevé qu'Agag I Sa royauté sera puissante.

Agag n'est point ici la désignation d'un individu , mais la dénomination générale des rois ennemis d'Israël. Les circonstances particulières du temps , des époques, des individus, ne sont point indiquées. Le nom d'Agag réjjond tout à fait à celui de Pharaon chez les Egyptiens, et de Abimélech chez les Philistins -.

Le mot Agag désigne donc généralement tous les peuples ennemis du royaume de Dieu ; cependant il fait allusion aux Amalécites en particulier : c'est que longtemps les Amalécites furent les plus redoutables. L'indépendance et la nationalité d'Israël ne furent

« Un homme sortira de sa race et régnera sur beaucoup de nations; ))le Targum de Jérusalem : Consurget rex eorum inter filios eoi'uni et redemptor eorum ex ipsis. Ce n'est point là , sans doute, une traduction littérale , mais une paraphrase inspirée par les traditions juives. Notons aussi que le mot î;"n, senien, est l'expression consacrée dans le Proto-Evangelium pour désigner le Messie.

^ Is. xLviii, 1; Jerem. xlvii, 2; Ps. cxliii, 7; Apoc. xvii, 13.

^ D'après Simonis {Onomaslikon , p. lOo), le mot Agag signifie un homme élevé en dignité, un potentat. Les Septante, au lieu de Agag, ont lu Gog ; Symmaque et Théodotion les ont suivis. On sait que dans l'Ecriture Gog est aussi la personnification des rois ennemis d'Israël et de l'Église. Mais rien n'autorise cette lecture dans le texte hébreu actuel. Enfin Philon laisse supposer qu'au lieu de Agag il y avait primitivement un autre mot dans le texte ; il traduit ainsi ce passage : « Son règne, de succès en succès, s'élèvera de jour en jour à un plus haut degré de gloire. >'

assurées qu'après leur défaite et la conquête de leur pays. Leur chute fut le signal de la soumission des autres nations. Ils devaient être fort riches et fort puissants, puisque l'Ecriture, un peu plus loin, appelle Amalec roi des peuples.

A ces mots du texte : « Son règne sera glorieux, » le Targum de Jérusalem substitue ceux-ci : regnum Messiœ, « le règne du Messie sera glorieux. » Au point de vue du sens prophétique , cette traduction est juste. Car de même qu'Israël, en tant que nation, ne devait être définitivement constitué que par l'établissement de la royauté, de même cette royauté, à son tour, ne devait réaliser son idéal que par le Messie. C'est alors qu'Israël sera véritablement plus élevé qu'Agag, ce représentant des puissances hostiles au règne de Dieu. Nous avons trouvé dans la prophétie de Jacob la même idée à l'état de germe. Elle doit encore se développer dans les prophéties ultérieures.

La Vulgate s'écarte considérablement du texte hébreu et traduit ainsi : « Son roi sera rejeté à cause d'Agag, et le royaume lui sera enlevé » tolletur. Evidemment elle rapporte ces paroles à Saûl, qui, ayant épargné Agag , roi des Amalécites , perdit par ce fait et l'amitié de Dieu et la couronne. Mais il nous semble que cette interprétation a le tort de restreindre à un fait secondaire une prophétie qui a un objet bien plus grand. D'ailleurs, Balaam ne prédit pas les humiliations d'Israël; il annonce la gloire et les belles destinées des enfants de Jacob ; il ne parle que de victoires et de bénédictions :

Béni soit qui te bénit 1 Qui te maudit soit maudit !

En entendant ces derniers mots , Balac entra dans une violente colère. Si le devin ne fuit au plus vite, il va éprouver le courroux du roi. Balaam répond qu'il est prêt à retourner en Mésopotamie ; mais auparavant il dira ce qui doit arriver aux Moabites, s'ils persistent à combattre Israël. C'est un conseil , un dernier avis qu'il veut donner. Balac ne se possède plus ; il frappe avec violence ses mains l'une contre l'autre^, et il s'écrie : « Balaam, je t'ai appelé pour maudire mes ennemis, et tu bénis Israël jusqu'à trois fois! Je voulais te combler dhonneurs et de biens, mais Jéhovah t'a tout ravi. — Ne t'avais -je pas prévenu, répond Balaam, que, lors même que tu me donnerais ta maison pleine d'or, je ne pourrais contrevenir aux volontés de Jéhovah? Mais écoute , j'ai à te dire ce qui suivra l'attaque que tu prépares contre Israël , et ce qui doit arriver à la fin des temps ^ »

Le but de la quatrième prophétie est donc nettement défmi : Balaam promet de révéler l'avenir, et même l'avenir le plus lointain. C'est par là que cette prophétie diffère des précédentes. Elle prélude à peu près dans les mêmes termes. Les mêmes

• La même expression de courroux est employée dans Job, xxvii, 23. Dieu, irrité contre Finipie, frappe des mains l'une contre l'autre. La Vulgate a traduit : Stringet super euin manus suas.

^ 'Ev Taï; lo-zârat; fijxspai;, comme ont traduit avec raison les Septante. Le P. Patrizzi, après Abarbanel, croit que cette quatrième prophétie comprend le temps qui s'écoula depuis la naissance du Christ jusqu'aux derniers joui's de la nation Israélite.

phénomènes d'extase se reproduisent, et le prophète-devin appelle de nouveau l'attention sur la dignité de sa personne , sur la grandeur du rôle qu'il remplit comme interprète inspiré de Jéhovah. Il est ravi en esprit dans le lointain des âges futurs. Les destinées d'Israël lui sont dévoilées, La royauté universelle, réservée à Juda, lui apparaît figurée par un sceptre et une étoile. Cette royauté est celle du Messie. Le sceptre d'Israël doit briser ^loab, anéantir Edom, écraser Amalec, triompher d'Assur. L'Occident se jettera sur l'Asie ; des vaisseaux viendront de Killim. Le pays de l'Euphrate sera dévasté et la ruine sera entière.

Oracle de Balaam, fils de Béor,

Oracle de l'hoinme aux yeux fermés, Oracle de celui qui entend les paroles de Dieu,

Et qui connaît les pensées du Très -Haut, Qui voit les visions du Tout- Puissant,

De celui qui tombe et dont les yeux s'ouvrent.

Je le vois, mais il ne viendra pas sitôt;

Je l'aperçois, mais il n'est pas proche : Une étoile surgit de Jacob ,

Un sceptre s'élève dTsraël!

Il extermine le royaume de Moab ,

Il détruit tous les enfants de la violence '.

1 Onkélos a traduit riw* ''J2 par les enfants de Seth, et la Vulgate Ta suivi. Mais n'est-il point étrange que les hommes en général soient appelés ^/s de Seth? On comprendrait qu'ils fussent appelés fils d'Adam, fils de Noé ; mais pourquoi fils de Seth? Seth n'est point le père commun de tout le genre humain. Verschuir a été amené, par cette observation, à chercher la racine de Hkl?. Il a indiqué nX'U;, d'où il fait dériver riNtt?, mot qui signifie briser, faire du bruit. TMiXlj contracté donne D'ùj , Sc/ieth ou Seth, d"où nï; "^Zl, enfants de la destruction, du bruit et de la violence. Ce

Edom devient son domaine;

Séïr. son ennemi, devient sa conquête'.

Israël est triomphant!

Un dominateur sort de Jacob,

Il détruit ce qui reste de la ville ^.

Après avoir maudil Moab, après avoir maudit Edom, Balaam plonge son regard de prophète par delà la mer Morte; du sud il remonte vers roccident. Le premier peuple qu'il rencontre est celui des Amalécites, tribu nomade qui promenait ses tentes entre le Sinaï , lldumée et la terre de Ghanaan , mais qui vivait le plus souvent sur les frontières de la Palestine :

Amalec est à la tête des peuples , Mais sa fin sera une ruine.

Enfin le regard du devin -prophète embrasse toute la terre de Chanaan ; mais parmi ceux qui

nom convient parfaitement aux Moabites cruels et violents. Dora Calmet propose de traduire yj'C ^2-, béni saon, par fils de Vélévation , ou habitants des hauteurs {saon venant de "'CZ, nasa). Il rapproche justement ce passage de celui où Jérémie appelle les Moabites fils du tumulle (xlviii, 2o) et du passage des Nombres (xxi, 28) où ils sont nommés hahitatores excelsorum.

* Séïr désigne une chaîne de montagnes de Fldumée, s'étendant depuis la mer Morte jusqu'au golfe Élanitique; ici ce mot est mis pour le nom du pays; le mot Edom désigne le peuple lui-même.

^ Cette partie de l'oracle s'adressant à Edom, il faut voir dans la ville dont parle Balaam la capitale des Edomites. Les peuples anciens, comme les modernes, appelaient la capitale de l'État simplement la ville, Urbs (Cf. Eccli. l, o; Ezech. xxxiii, 21; Dan. IX, 26; Am. vi, 8, etc.) Le sens est donc : Il détruira la ville jusque dans ses fondements, ou : il massacrera jusqu'au dernier habitant de la capitale.

l'habitent il ne considère qu'une tribu, celle des Ginéens, répandus du midi au nord, par tout le pays ' :

Gin, ta demeure est fortifiée,

Ton aire est placée sur les rochers.

Gependant Gin doit être anéanti,

Lorsque l'Assyrien l'emmènera captif.

Que deviendra le royaume d'Assyrie lui-même? Balaam Tentrevoit, et il le dit :

Qui pourra subsister quand Dieu fera ces choses?

Des vaisseaux viennent du côté de Kittim ! Ils humilient Assur I Ils oppriment Héber !

Assur aussi périra.

Avant achevé de parler, Balaam se mit en route pour retourner chez lui; et Balac, de son côté, rejoignit son armée ^,

Ce quatrième oracle est de tous le plus important au point de vue messianique; il nous reste à l'interpréter. Mais auparavant il importe de bien le mettre dans son vrai milieu historique.

^ Les Cinéens sont nommés dans la Genèse parmi les peuples dont Dieu promit les terres à Abraham ( Gen. xxxvi, H). Dans I Reg. XV, 6, nous voyons les Cinéens mêlés aux Amalécites, cl dans Jud. i, 16; iv, 11 ; v, 24, nous les voyons habiter le nord de la Palestine. Nous expliquerons plus loin ce passage, qui est fort obscur, tant au point de vue de la syntaxe qu'au point de vue de l'histoire.

* Num. XXIV.

Page 1